[Lutecium-group] L ?Autre qui n?existe pas et ses comités d?éthique
Jean-françois Doucet
j.f.doucet at medisin.uio.no
Sun Aug 3 17:22:37 UTC 2008
Effectivement, comme le mentionne votre texte,
détruire la fixion du réel, au point que la question Qu'est-ce que le
réel? n'a plus que des réponses contradictoires, inconsistantes, en tous
les cas, incertaines.
et sa ré-écriture, comme vous me l'écriviez il y a quelques temps, cette
ré-écriture de ce qui est peut-être le Réel lacanien dans le fond, sa
ré-écriture dont il est question dans le monde de la recherche
scientifique, pose la question de la subjectivité.
Il y a déjà bien longtemps que cette subjectivité à plusieurs définissait
l'objectivité scientifique par consensus - les fameux comités de votre
texte - tant et si bien que objet et sujet devenait alternativement
objectif et subjectif. A mon sens, il faut sauter le pas et sortir de la
dichotomie cartésienne du "Res cogitans" et "Res extensa ", passer l'
angoisse de votre texte au fil des mots comme autrefois sont passés au fil
de l'épée des tas de peurs quand d' autres anxiétés défilaient sur le fil
du rasoir. Enfin, je ne vous rabache pas ce que j' ai consigné dans un
petit texte qui fait répons au vôtre.
http://www.jf-doucet.com/Precisions-sur-la-jubilation
bien cordialement
Jean-francois Doucet
Merci, chère Catherine, de ce beau texte à méditer sous le soleil
réchauuffé climatiquement
Bien cordialement
Jean-francois Doucet
> lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. ---
> Roger Burton :
>
>
>> Bonjour,
>
>> je cherche un résumé ou un commentaire, ou mieux encore la
> transcription, de ce séminaire de Laurent et Miller
> /L?Autre qui n/?/existe pas et ses comités d/?/éthique.
>
> Nous sommes quelques-uns à courir après une transcription de ce séminaire.
>
> Je copie ci-dessous un long extrait de la première séance de ce
séminaire. C'est tout ce que j'ai. J'ai eu à un moment donné cette
première séance dans
> son intégralité, et elle doit être stockée dans un vieux disque dur...
Je suis sure d'avoir posté cette séance ici ou là, peut-être quelqu'un
l'aura-t-il stockée à son tour...
>
> Catherine Grandjean
>
>
>
> "(...) C'est aux fins de mettre en évidence, d'exhiber, j'irai même jusqu'à
> dire
> de mettre en scène, ce dont il s'agit, c'est-à-dire précisément que
l'Autre n'existe pas, de mettre en évidence que nous renonçons cette
année au monologue enseignant, qui, quoi qu'on en ait, fait croire à
l'Autre, à l'Autre singulier, majuscule, unique, à l'Autre de référence.
Nous préférons, étant donné ce dont il s'agit, vous présenter l'Autre de
l'enseignement sous une forme double, dédoublée.
> Ce tandem est ainsi l'amorce d'un pluriel. Si déjà on franchit la prison
de l'un, de l'un Autre, pour passer au deux, alors tous les espoirs sont
permis, et peut-être tous les désespoirs le sont aussi. nous nous
présentons ici à deux, c'est pour affaiblir l'Autre, conformément à
notre thèse de départ. C'est pour l'ébranler, le miner, le ruiner, le
révéler dans sa ruine.
> Et c'est aussi du même coup constituer le comité, pour esquisser le
comité, pour jouer au comité, pour manifester ainsi que l'inexistence de
l'Autre ouvre précisément l'époque des comités, celle où il y a débat,
controverse, polylogue, conflit, ébauche de consensus, dissension,
communauté, avouable ou inavouable, partialité, scepticisme, et cela,
sur le vrai, sur le bon, sur le beau, sur ce que parler veut dire, sur
les mots et les choses, sur le réel. Et ce, sans la sécurité de l'Idée
majuscule, sans celle de la tradition, ni même sans la sécurité du sens
commun.
> Est-ce cela qui a été proclamé par le dit fameux «Dieu est mort» ?
Certainement pas. Car la mort de Dieu, comme celle du père, mise en
scène par Freud dans son Totem et tabou, ne met fin au pouvoir d'aucun,
ni de Dieu ni du père, mais au contraire l'éternise et sert de voile à
la castration.
> La mort de Dieu est contemporaine de ce qui s'est établi dans la
psychanalyse comme règne du Nom-du-Père. Et au moins peut-on définir ici
le Nom-du-Père, en première approximation, comme le signifiant que
l'Autre existe.
> Le règne du Nom-du-Père correspond dans la psychanalyse à l'époque de
Freud.
> Si Lacan l'a dégagé, mis au jour, formalisé, ce n'est pas pour y
adhérer, ce n'est pas pour le continuer, le Nom-du-Père, c'est pour y
mettre fin. C'est l'équivoque célèbre entre les Noms-du-Père, les
non-dupes errent, à quoi Lacan a été logiquement amené, à partir de son
Séminaire Encore - que j'ai commenté en partie l'année dernière à mon
cours -, et cette équivoque consacre celle de l'inexistence de l'Autre.
> L'inexistence de l'Autre ouvre véritablement ce que nous appellerons
l'époque lacanienne de la psychanalyse. Et cette époque, c'est la nôtre.
Pour le dire autrement, c'est la psychanalyse de l'époque de l'errance,
la psychanalyse de l'époque des non-dupes.
> De quoi sont-ils non dupes, ces Noms-du? Certes, ils ne sont plus, plus
ou moins, plus dupes du Nom-du-Père. Au-delà, ils ne sont plus, plus ou
moins, plus dupes de l'existence de l'Autre. Ils savent, explicitement,
implicitement, en le méconnaissant, inconsciemment, mais ils savent que
l'Autre n'est qu'un semblant.
> De là, l'époque, la nôtre, l'actuelle, voit s'inscrire, à son horizon -
plutôt l'horizon que le mur - la sentence que tout n'est que semblant.
L'époque, en effet, est prise dans le mouvement, toujours s'accélérant
d'une dématérialisation vertigineuse qui va jusqu'à nimber d'angoisse la
question du réel. Cette époque est celle où l'être, ou plutôt le sens du
réel, est devenu une question.
> Nous aurons sans doute à examiner cette année des travaux contemporains,
actuels, de philosophie, où s'étalent aussi bien la mise en question que
la défense du réel, et qui témoignent, comme nous pouvons les lire, sous
des modalités naïves ou sophistiquées, de la douleur des non-dupes quant
au statut et quant à l'existence du réel.
> S'il y a crise aujourd'hui - il n'est pas sûr que le mot soit approprié
- ce n est pas comme à l'époque de Descartes, une crise du savoir. D'où
Descartes a pu forer l'issue de cette crise du savoir par la promotion
du savoir scientifique.
> Une crise, la crise de l'époque cartésienne, est une crise dont le
ressort sans doute principal a été l'équivoque introduite dans la
lecture du signifiant biblique, équivoque due à l'irruption de la
Réforme. Donc, on a assisté à une crise de l'interprétation, du message
divin, qui a mis l'Europe à feu et à sang. Cette crise elle-même
succédant au retour aux textes de la sagesse antique gréco-romaine à la
Renaissance.
> Cette crise du savoir - il faudrait la décrire avec bien plus de détails
et de minutie que je ne le fais - de l'interprétation, ne touchait pas
au réel.
> Elle ne touchait pas à l'instance de Dieu comme étant le réel, de Dieu,
qu'il existe. C'est le titre que Descartes donne à sa Troisième
> Méditation, à laquelle je me suis référé pour avancer le titre L' Autre
n 'existe pas.
> C'est là la mutation scientifique que Dieu n'est plus à être seulement
l'objet de l'acte de foi, mais bien celui d'une démonstration, adossant
la solitude assiégée, précaire, du cogito à un réel qui ne trompe pas.
Ce réel, à cette époque, était en mesure de mettre le sujet à l'abri des
semblants, des simulacres, disons des hallucinations. En revanche,
aujourd'hui, s'il y a crise, c'est une crise du réel.
> Est-ce une crise ? À ce mot, on peut préférer le mot de Freud malaise.
On pourrait dire - Il y a du malaise quant au réel. Mais le mot de
malaise est peut-être en passe d'être dépassé. En effet, l'immersion du
sujet contemporain dans les semblants fait désormais, pour tous, du réel
une question. Une question dont ce n'est pas trop de dire qu'elle se
dessine sur fond d'angoisse.
> Il y a là, sans doute, comme une inversion paradoxale. C'est le discours
de la science qui a, depuis l'âge classique, fixé le sens du réel, pour
notre civilisation. Et c'est - rappelons-le - à partir de l'assurance
prise de cette fixion scientifique du réel, que Freud a pu découvrir
l'inconscient, et inventer le dispositif séculaire, dont nous faisons
encore usage ça marche encore - la pratique que nous nous vouons à
perpétuer sous le nom de psychanalyse.
> Cette pratique a été rendue possible par la fixion scientifique du réel,
qui, au temps de Freud, il faut le dire, tenait encore, et même faisait
l'objet d'une valorisation spéciale sous les espèces de l'idéologie
scientiste - à quoi Freud a participé largement. Or - là, je m'avance le
monde des semblants, issu de nul autre discours que du discours de la
science, a désormais pris le tour - ce n'est pas aujourd'hui, mais c'est
en cours - de détruire la fixion du réel, au point que la question
Qu'est-ce que le réel? n'a plus que des réponses contradictoires,
inconsistantes, en tous les cas, incertaines.
> Eh bien, ce lieu entre semblant et réel, ce lieu de tension, ce lieu
d'émotion, ce lieu de réflexion aussi, c'est désormais là qu'il nous
appartient de déplacer la psychanalyse pour la mettre à sa juste place.
Eric Laurent a, dans le passé, souligné la portée de la phrase, ou du
Witz de Lacan - On peut se passer du Nom-du-Père à condition de s'en
servir. Comment l'entendrons-nous aujourd'hui? Peut-être ainsi - On peut
se passer du Nom-du-Père en tant que réel à condition de s'en servir
comme semblant. On peut dire que la psychanalyse même, c'est ça - pour
autant que c'est à titre ou en place de semblant que le psychanalyste
entre dans l'opération qui s'accomplit sous sa direction, et qu'il
s'offre comme la cause du désir de l'analysant, pour lui permettre de
produire les signifiants qui ont présidé à ses identifications.
> C'est en tout cas un commentaire du schéma donné par Lacan comme étant
celui du discours analytique. Mais aussi bien, l'usage des semblants est
vain, inopérant, voire foncièrement nocif, si impasse est faite sur le
réel dont il s'agit. Il y a du réel dans l'expérience analytique.
L'inexistence de l'Autre n'est pas antinomique au réel. Au contraire,
elle lui est corrélative.
> Mais ce réel - celui dont j 'ai dit Il y a du réel dans l'expérience
analytique - n'est pas le réel du discours de la science, n'est pas ce
réel gangrené par les semblants mêmes qui en sont issus, et qu'on est
réduit, pour le situer, à aborder, comme on le fait depuis toujours, par
les nombres. C'est au contraire le réel propre à l'inconscient, du moins
celui dont, selon l'expression de Lacan, l'inconscient témoigne. À
mesure que l'empire des semblants s'étend, il importe d'autant plus de
maintenir dans la psychanalyse l'orientation vers le réel. C'est tout le
sens, la portée, de l'ultime tentative de Lacan, consistant à présenter
le réel propre à la psychanalyse, en le rendant présent, visible,
touchable, manipulable, sous les espèces des nouds borroméens et autres.
> Que cette tentative ait été concluante ou non, elle témoigne que
l'orientation lacanienne c'est l'orientation vers le réel. Car le noud,
susceptible de se manifester sous les formes visibles les plus
> différentes, cet objet par excellence flexible, pluriel, bien là, et
aussi qui se dérobe, échappant - comme dit Mallarmé -, cet objet
ondoyant, divers, aux apparences, aux facettes innombrables -, cet objet
n'est pas un semblant. Il est, aussi bien que le nombre, de l'ordre du
réel. Et c'est pourquoi Lacan aurait voulu en faire le témoignage, la
> manifestation, du réel propre à la psychanalyse.
> Le réel propre à la psychanalyse, c'est quelque chose comme ça. Pouvoir
dire - Le réel dans la psychanalyse, c'est ça. Et ce n'est pas un
semblant.
> Même si ça bouge, même si ça a des aspects multiples et insaisissables.
J'ai dit que ce noud était, aussi bien que le nombre, de l'ordre du
réel. Et il a, par rapport au nombre, le privilège de n'être pas chiffré
et de n'avoir pas de sens. La leçon à en tirer, c'est qu'il importe,
dans la psychanalyse, de maintenir, si je puis dire, cap sur le réel.
> Cela n'importe pas que dans la psychanalyse. Cela importe aussi bien au
malaise dans la civilisation. La civilisation, que nous laissons au
singulier, bien qu'il y ait les civilisations, et qu'on annonce déjà,
pour le siècle prochain, que l'histoire sera faite du choc, de la
rivalité, de la guerre des civilisations. C'est la thèse toute récente,
et fort discutée, d'un professeur américain, qui pourrait nous retenir
un moment cette année.
> Mais il y a bien sûr aussi la civilisation au singulier, l'hégémon -
d'hégémonie - scientifique et capitaliste, dont l'emprise, que l'on
pourrait dire totalitaire, est aujourd'hui devenue patente, et que l'on
désigne ici, dans notre contrée, comme la globalisation. Cette
> globalisation entraîne, traverse, fissure, et peut-être même déjà
fusionne les civilisations.
> Dans ce malaise, ou ce vertige global, la psychanalyse a sa place. Elle
en subit les effets quotidiens dans sa pratique. Mais aussi, elle a sa
partie à tenir qui n'intéresse pas que sa discipline, qui importe à ceux
et à celles qui habitent avec nous le malaise)
> Lacan pouvait écrire, il y a une éternité, en 1953, dans son rapport de
Rome - La psychanalyse a joué un rôle dans la direction de la
subjectivité moderne, et elle ne saurait Le soutenir sans l'ordonner au
mouvement qui, dans la science, l'élucide. Le contexte d'aujourd'hui est
tout différent. Mais la question reste de savoir quel rôle peut en effet
soutenir la psychanalyse dans ce que Lacan appelait la direction de la
subjectivité moderne.
> Pour notre comité, c'est de cela qu'il sera question cette année, de la
direction de la subjectivité moderne, voire post-moderne - on ne va pas
pouvoir éviter le mot -, disons de la subjectivité contemporaine, du
rôle que la psychanalyse peut y soutenir, des «impasses croissantes de
la civilisation», dont Lacan voyait dans le malaise freudien le
> pressentiment, et dont il annonçait que la psychanalyse pourrait y faire
défaut, rendre ses armes. J'en ai dit assez, précédemment, pour indiquer
la voie où nous entendons engager notre effort.
> La subjectivité contemporaine - je ne sais pas si nous garderons cette
expression, qui est commode pour lancer le mouvement - est entraînée,
captivée, roulée - c est le cas de le dire - dans un mouvement peu
résistible, qui la submerge industriellement de semblants, dont la
production toujours accélérée constitue désormais un monde qui ne laisse
plus à l'idée de nature qu'une fonction de nostalgie, qu'un avenir de
conservatoire, d'espèce protégée, de zoo, de musée.
> Et le symbolique? Eh bien, le symbolique contemporain, là où il est vif,
là où il est productif , là où il est intense, là où il concerne le
sujet et
> ses affects, est comme asservi à l'imaginaire, ou comme en continuité
avec lui.
> Loin que ce symbolique soit en mesure de percer, de traverser
l'imaginaire [...]
> Le symbolique contemporain n'accomplit plus désormais cette traversée
dialectique, à quoi jadis Lacan ordonnait l'expérience analytique. Et on
pourrait croire, au contraire, que le symbolique se voue à l'image,
quand on voit comme, dans nos ordinateurs, il se dissimule comme
hardware derrière l' écran où il miroite comme semblant.
> Dans ce paysage d'apocalypse - apocalypse confortable, pour un certain
nombre en tout cas -, le rôle que la psychanalyse a à soutenir ne
souffre pas d'ambiguïté. C'est le rappel du réel qu'il lui revient
d'accomplir. C' est ce que Lacan a indiqué, pour finir.
> Que la vérité ait structure de fiction n'est que trop vrai, mais c'est
au point que désormais la structure de fiction a submergé la vérité,
qu'elle l' inclut, qu'elle l'avale. La vérité y prospère, sans doute,
elle s'y multiplie, elle s'y pluralise, mais elle y est comme morte.
C'est là que s'impose, devant cette désuétude fictionnelle de la vérité,
le recours au réel comme à ce qui n'a pas structure de fiction.
> Le privilège de la psychanalyse - encore faudrait-il qu'elle le connût,
qu'elle l'ait appris de Lacan -, c'est le rapport univoque qu'elle
soutient au réel. Ce n'est que des autres discours, énonçait Lacan en
1967, ceux qui ne sont pas le discours analytique, que le réel vient à
flotter.
> L'usage contemporain du terme de dépression, terme évidemment
fourre-tout, fait ici symptôme du rapport au réel quand il s'avère dans
la clinique comme l'impossible à supporter. A le leurrer de semblants,
on ne peut en effet que le faire flotter.
> La clinique psychanalytique est le site propre du réel dont il s'agit.
C'est là, dans la pratique que s'établit le rapport. Et c'est là que,
depuis des années, nous nous attachons, à la Section clinique, au
Département de Psychanalyse, dans les diverses sections cliniques qui
existent en France et ailleurs, à mettre le réel en évidence dans son
relief, dans son orographie.
> Cette année, il s'agira seulement pour nous de mettre ce réel
> explicitement en relation avec la civilisation qui n'est plus sans doute
à l'âge du malaise, pour être entrée décidément dans l'époque de
l'impasse. L'impasse est en particulier parente au niveau de l'éthique.
La solution victorienne, qui prévalait encore au temps de Freud, celle
d'une éthique capitaliste des vertus, a été emportée, et si elle revient
aujourd'hui, c'est toujours sous des formes dérisoires et
inconsistantes.
> La nouvelle éthique se cherche, mais ne se trouve pas. Elle se cherche
par la voie qu'Eric Laurent a soulignée des comités . C'est une pratique
de bavardage, comme telle assourdissante, mais qui, à la différence du
bavardage analytique, n'a pas chance de délivrer un rapport au réel qui
ne flotte pas.
> La faillite de l'humanitaire se déclare tous les jours, comme prévu par
Lacan. Comment l'humanitaire résisterait-il au calcul universel de la
plus-value-de-jouir ? Nous n'allons pas faire du journal la prière du
matin du psychanalyste, mais nous allons lire les journaux, cette année.
Comment opérer tous les jours dans la pratique, sans inscrire le
symptôme dans le contexte actuel du lien social qui le détermine dans sa
forme ? - pour autant qu'il le détermine dans sa forme.
> Nous avons l'intention, Eric Laurent et moi, d'affirmer cette année la
dimension sociale du symptôme. Affirmer le social dans le symptôme,
n'est pas contradictoire avec la thèse de l'inexistence de l'Autre. Au
contraire, l'inexistence de l'Autre implique et explique la promotion du
lien social dans le vide qu'elle ouvre.
> En nous intéressant à ce que nous allons isoler comme des phénomènes de
civilisation, nous n'entendons pas nous divertir d'une clinique qui est
celle du réel, mais bien au contraire prendre la perspective qu'il faut,
et qui comporte un recul, pour cerner ce réel en son lieu. Prenons
l'identification.
> J'ai évoqué, comme étant bien connue de la plupart, la production par
l'analysant des signifiants de l'identification, comme ce qui est
attendu de l'opération analytique - selon la lecture la plus simple du
schéma du discours analytique par Lacan. Or l'identification fait
précisément comme telle lien social. Elle est en elle-même lien social.
Et c'est pourquoi Freud a pu glisser sans peine de l'analyse subjective
à la
> Massenpsychologie, et retour, pour construire sa théorie de
> l'identification.
> Qui peut penser, par exemple, que l'identification au signifiant être
une femme reste intouchée par la spectaculaire mutation qui, de la
> proclamation révolutionnaire des droits de l'homme, a conduit à
> l'émancipation juridique et politique des femmes, jusqu'à la révolte
proprement éthique du féminisme, dont l'incidence se fait sentir à tous
les niveaux du nouvel american way of life - bien différent de ce qu'il
était du temps du rapport de Rome -, depuis le contrat du travail,
jusqu'au mode de relation sexuelle?
> Qu'est-ce qui reste invariable de l'homosexualité et qu'est-ce qui en
change, quand l'Autre social y fait désormais accueil d'une façon tout
autre, et qu'une norme nouvelle est en cours d'élaboration, conférant
une légitimité inédite et de masse au lien homosexuel ? Et cela n'est
pas confiné à San Francisco.
> Je peux ajouter que j'ai vu l'an dernier des comités d'éthique, des
comités spontanés - ce qu'on appelait avant Eric Laurent des
conversations de bistrot -, des comités spontanés d'éthique se former en
Italie, quand ô surprise, la couronne de Miss Italie fût donnée à une
Africaine. La superbe dont témoignait le Comment peut-on être persan ?
s'éteint aujourd'hui pour laisser place à Comment peut-on être français?
Comment peut-on être encore français? Interrogation qui taraude un
peuple, jusqu'à la dépression collective, dit-on, dont les idéaux
universalistes, établis sur des certitudes identificatoires millénaires,
sont démentis par l'actuelle globalisation.
> Non seulement ce séminaire ne pourra s'abstraire de ce contexte, mais il
ne saurait le faire. C'est pourquoi nous trouverons sans doute nos
références électives, cette année, dans les phénomènes de la
civilisation américaine.
> Pour le dire rapidement, les symptômes dans la civilisation sont d'abord
à déchiffrer aux États-Unis d'Amérique. Et il n'est pas vain de le faire
depuis la France, qui est à beaucoup d'égards l'Autre des États-Unis.
Universalisme, versus globalisation. Ce sera au moins notre chapitre US,
à lire United Symptoms. À la fin du chapitre V du Malaise dans La
> civilisation, Freud précise qu'il résiste à la tentation d'entamer une
critique de l'état présent de la civilisation en Amérique. Eh bien, nous
avons l'intention de ne pas résister à cette critique.
> Elle porte d'ailleurs sur un point très précis. Freud en donne un tout
petit aperçu. Alors qu'en Europe, on pratique plus volontiers
> l'identification verticale au leader, qui met en action la sublimation
d'une façon puissante - et il a quelque mérite à le dire au moment où il
le dit, puisque ça conduit ses contemporains dans un certain nombre de
difficultés dans la civilisation en même temps - les Etats-Unis, dit-il,
la sacrifie au bénéfice de ce qu'on peut appel1er l'identification
horizontale des membres de La société entre eux.
> Non pas identification au plus-un, mais identification horizontale des
membres de la société entre eux. Ce n'est sans doute pas excessif d'y
voir le pressentiment de l'Autre qui n'existe pas, et de son
remplacement par la circulation des comités d'éthique. J'ai évoqué
l'identification, pour marquer la dimension sociale des concepts les
plus fondamentaux de la psychanalyse.
> Pourquoi ne pas parler de la pulsion ? Quand il faut à Freud inventer à
la pulsion un partenaire, quelle est l'instance qui, pour lui, est
partenaire de la pulsion ? C'est celle qu'il a dénommée du surmoi. Et il
peut la référer au seul Ich, au seul moi, au seul Je. Elle déborde le
sujet, cette instance. l'instance qui lui sert à penser la pulsion ne
peut être par Freud même située qu'au niveau de ce qu'il appelle la
civilisation. C'est à ce niveau-là, au moins dans cet ouvrage, qu'il
pense les avatars de la pulsion, les renoncements comme les
sublimations. C'est Freud qui, lorsqu'il s'agit de parler de la pulsion,
implique la civilisation. Allons jusque-là - Qu'est-ce qu'une
civilisation?
> Disons que c'est un système de distribution de la jouissance à partir de
semblants. Dans la perspective analytique, c'est-à-dire dans celle du
surmoi - et nous ne pouvons pas faire mieux que le concept de surmoi -
une civilisation est un mode de jouissance, et même un mode commun de
jouissance, une répartition systématisée des moyens et des manières de
jouir.
> Il faudra bien en dire davantage sur qu'est-ce qu'une civilisation ?,
quitte à revenir même à l'historique du mot, à l'opposer à la culture,
etc., mais cela fera office pour l'instant.
> Comment la clinique psychanalytique pourrait être indifférente au régime
de civilisation où nous, ici, entrons maintenant sur la voie où les
United Symptoms nous ont précédés ? Comment la clinique serait-elle
indifférente à cette voie, si cette voie est bien celle que l'on
pourrait appeler du terme freudien d' Hiflosigkeit - l'Hiflosigkeit
capitaliste, la détresse organisée, envers les fondements de l'impératif
de rentabilité ? C'est donc à un peu de nostalgie, tout de même
illusoire.
> La civilisation antique comportait que l'on soignât l'esclave - j'abrège
- la nôtre qu'on angoisse méthodiquement le salarié. Il faut ici
prévenir une inquiétude qui peut naître de ce que nous voulions
introduire dans la clinique un relativisme social. À cette inquiétude,
j'opposerai le rappel fait par Lacan, dès ses Complexes familiaux, en
1938, que l'odipe ne se fonde pas hors de la relativité sociologique et
que la fonction du père est liée à la prévalence d'une détermination
sociale, celle de la famille paternaliste.
> À l'époque, il faisait une référence expresse à l'enquête ethnologique
de Malinovski en Mélanésie, où, comme on sait, c est l'oncle maternel
qui représente l'autorité familiale. Donc, au lieu que le père cumule
sur sa personne à la fois les fonctions répressives et la sublimation,
cela se trouve réparti en deux - l'oncle maternel assurant l'autorité et
la répression, et le père, gentiment, les activités sublimatoires.
> Selon Malinovski, il s'ensuivait, de ce dispositif social distinct, un
équilibre différent du psychisme, disait Lacan, attesté par l'absence de
névrose. D'où la notion que le complexe d'odipe est relatif à une
structure sociale, et que, loin d'être le paradis, la séparation de
répression et sublimation avait comme conséquence une stéréotypie des
créations subjectives dans cette société.
> Que Lacan ait élaboré le mythe freudien ensuite, jusqu'à le formaliser
sur le modèle linguistique de la métaphore ne veut pas dire qu'il ait
jamais négligé sa relativité. Il en a même annoncé le déclin, en 1938 -
Les formes de névrose dominantes à La fin du siècle dernier semblent -
j'abrège -, depuis le temps de Freud, avoir évolué dans le sens d'un
complexe caractériel, où l'on peut reconnaître la grande névrose
contemporaine. Il en désignait à l'époque la détermination principale
dans la carence du père dont la personnalité est absente, humiliée,
divisée ou postiche.
> Le Nom-du-Père a pu passer pour une restauration du père par Lacan,
alors que c'était tout autre chose. C'était un concept du retour à
Freud, qui n'était fait, par sa formalisation même, que pour en
démontrer le semblant et ouvrir à sa pluralisation.
> Pouvons-nous parler aujourd'hui d'une grande névrose contemporaine? Si
on pouvait le faire, on pourrait dire que sa détermination principale,
c'est l'inexistence de l'Autre - en tant qu'elle rive le sujet à la
chasse au plus-de-jouir.
> Le surmoi freudien a produit des trucs comme l'interdit, le devoir,
voire la culpabilité. Autant de termes qui font exister l'Autre. Ce sont
les semblants de l'Autre. Ils supposent l'Autre. Le surmoi lacanien,
celui que Lacan a dégagé dans Encore, produit, lui, un impératif tout
différent - Jouis. Ce surmoi-là est le surmoi de notre civilisation. Je
termine, pour passer la parole à l'autre.
> Bien sûr, le surmoi lacanien rend compte des données rassemblées par Freud.
> Il est la vérité du surmoi freudien. Mais le fait qu'il soit maintenant
énoncé en clair a traduit le passage, est isochrone, au nouveau régime
de la civilisation contemporaine. "
>
>
>
> _______________________________________________
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> Lutecium-group mailing list
> Lutecium-group at lutecium.org
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>
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