[Lutecium-group] Kimveer Gill un kamikaze québécois
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Sat Sep 23 02:42:21 UTC 2006
Le collage à lamère humanité
Suite à la tuerie du Collège Dawson, nous avons pu être informés dans le
détail de la personnalité du tueur grâce à son site Internet. Nous avons pu
apprendre, par exemple, que, pour lui, lhumanité était un objet de haine et
quil souhaitait donc mourir en tuant le plus de monde possible. On aurait
pu aisément le deviner. Il sagissait pour lui de tuer un maximum de
personnes et de mourir en même temps. Cest de cette façon que les choses se
présentent de façon massive.
Pour comprendre un comportement si atypique auquel nous sommes pourtant
familiers depuis un certain temps, dans les médias à travers dinnombrables
attentats suicides que lon rencontre en Irak, au Sri Lanka, en Afghanistan
ou en Palestine, il serait peut-être temps de comprendre les motifs profonds
dun tel comportement, mais aussi de publiciser ces motifs, de les rendre
accessibles à un maximum de gens dans la mesure où, malgré la fréquence de
tels phénomènes, il y a peu de gens qui se préoccupent véritablement de les
comprendre. On se contente le plus souvent dimputer le geste à lidéologie
(le plus souvent islamique) que professe le kamikaze. Alors que les
idéologies sont très diverses et il est très surprenant quelles aboutissent
au même résultat.
Pour le tueur du Collège Dawson, lhumanité était comme un utérus auquel il
était obligé dappartenir, cest-à-dire que son appartenance à lhumanité
avait un caractère obligatoire et non choisi, qui, à la limite, pouvait être
paralysant du fait même quil ne comportait pas de marge de liberté. Les
raisons pour lesquelles lappartenance à lhumanité peut avoir un caractère
aussi contraignant vont demeurer en partie mystérieuses et relèvent de
lhistoire du personnage.
Ce quil dit à ce sujet, cest que dabord il se sent prisonnier. Cela fait
plusieurs mois quil se sent prisonnier. De plus, il se sent surveillé. Il
dit savoir être surveillé, et depuis plusieurs années; six ou sept ans,
dit-il. On peut supposer quil se sent prisonnier dune cage de verre dans
laquelle il na absolument plus aucune intimité et où bien-sûr il na droit
à aucune liberté. On peut dès lors supposer que, pour lui, lhumanité,
cest-à-dire le fait dêtre vivant et dappartenir à cet ensemble de gens
vivants, est une contrainte; une contrainte qui ne lui laisse aucune marge
de mouvement. Cest comme sil était collé du fait quil était vivant, collé
a lhumanité et sans aucune marge de manoeuvre.
Le seul moyen pour lui de briser cette contrainte, de sortir de cette
humanité, est de choisir de mourir. Le problème, cependant, est que
limmobilité dans laquelle il se trouve coincé est déjà un semblant de mort.
Une mort dune qualité particulière, une mort par étouffement, par
immobilisme, par endormissement, en quelque sorte. Cette mort implique de
demeurer au sein de lhumanité et de se faire en quelque sorte phagocyter
par elle. Cette mort ne lui convient donc pas, puisquelle est contrainte et
non choisie.
Il lui faut choisir une mort qui, au contraire, lui assure une certaine
marge de liberté, lui assure dêtre déchiré, dêtre coupé, de cette humanité
dévorante. Il lui faut donc, dune part, choisir sa mort et non pas, laisser
lhumanité la choisir pour lui. Il faut en outre que cette mort soit
lexpression de sa liberté, cest-à-dire de sa capacité de prendre des
risques, de sa capacité de se mouvoir, de sa capacité daffronter
lincertitude.
La mort doit être aussi une mise à distance par rapport à lhumanité, une
sorte de déchirure entre lui et lhumanité. Il faut donc une mort qui soit
un choix libre, fruit de sa volonté et qui, en même temps, le déchire, le
sépare pour toujours du reste de lhumanité. Il faut comme une feuille qui
se déchire, tuer tous les liens, tous les points de contact quil pourrait y
avoir entre lui et cette humanité. Or, il se trouve que les points de
contact entre lui et cette humanité ne sont nul autre que lui-même et
lensemble des gens qui sont accessibles à son regard et à ses sens. Une
fois que lui-même et ces gens ont été détruits, il sera désormais sûr que
plus aucun contact ne subsistera, aucun collage ne subsistera entre lui et
cette humanité. Kimveer Gill a en somme choisi la liberté dans la mort
parce quil se sentait prisonnier dans une cage de verre asphyxiante et
lentement mortelle au sein de la vie, au sein de lhumanité.
Cette situation, dans laquelle quelquun finit par être collé à une image
maternelle sans pouvoir réussir à sen détacher, est due à une absence
dimage paternelle qui puisse mettre des limites, mettre des distances,
entre lui et ce vaste utérus que devient dès lors lhumanité. La fréquence
relative de ce type de comportement au Québec mérite de retenir notre
attention. Nous avons été témoins dévénements comparables à lécole
Polytechnique, à Concordia, à Dawson, au Parlement, sans pouvoir arriver à
expliquer la fréquence de ces phénomènes. Actuellement cette constatation
fait lobjet dune vaste polémique dans laquelle se sont impliqués les
premiers ministres du Québec et du Canada. Il nest nullement dans mon
intention de contribuer à cette polémique; mais plutôt dapporter un
éclairage qui rende utile ce questionnement.
Il a été noté que dans trois cas sur quatre, les tueurs étaient des
immigrants, même si certains dentre eux ont été natifs du Québec. Marc
Lépine était le fils dun Algérien, Valeri Fabrikant était roumain, Kimveer
Gill était dorigine Sikh. On peut supposer ici que les raisons de cet
étrange phénomène viendraient de ce que certains immigrants seraient à la
recherche dune sorte dhospitalité psychologique au Québec, cest-à-dire
dune figure paternelle québécoise solide sur laquelle ils pourraient
éventuellement sappuyer pour pouvoir continuer leur route, en somme.
On peut supposer, quau Québec plus particulièrement, cette figure
paternelle est relativement défaillante dans la mesure où, depuis la
Révolution tranquille, léthique québécoise sen va du côté dun
consumérisme nationaliste dans lequel les valeurs fondamentales sont
ladhérence à la production et à la consommation de produits, et la figure
paternelle est de type pragmatique, utilitaire, qui a sans cesse à justifier
son utilité, sans aucun lien, surtout pas, daucune sorte, avec le divin.
Une figure paternelle au fond extrêmement prosaïque qui ne peut en aucun cas
avoir une envergure idéalisée qui puisse séduire et sécuriser les nouveaux
venus.
Bien sûr, les Québécois de souche, même sils sont privés de cette figure
masculine idéalisée, ont toujours la ressource de se réfugier dans une vie
communautaire laïcisée dans le cadre des institutions étatiques ou autres de
la société québécoise. Pour les Québécois de souche, ces institutions
laïcisées de létat québécois, sans quils en aient conscience, ont une
composante fortement communautaire. Labsence de cette figure masculine
idéalisée a certes pour conséquence chez eux une faiblesse dans le dynamisme
des garçons et des jeunes mâles québécois, mais ceux-ci parviennent à
compenser cette faiblesse en étant convenablement entourés au niveau
familial et communautaire.
Ce qui, en revanche, nest pas le cas pour les immigrants, quils soient de
première ou de deuxième génération. Ceux-ci ne rencontrent pas de figure
paternelle idéalisée au Québec et, par ailleurs, nont pas la ressource
communautaire que peuvent avoir les Québécois de souche. Le recours aux
institutions de létat québécois suscitant toujours pour eux un certain
malaise dans la mesure où ils profitent de quelque chose quils nont
peut-être pas contribué à construire. Létat québécois a une très forte
dimension maternelle du fait quil soccupe de santé, déducation et de
garderie.
Certes, ils ont toujours le loisir de se réfugier dans leur paroisse, mais
cette paroisse est souvent surannée et inadaptée au contexte québécois.
Très souvent ils finissent par la renier, tellement elle a peu de prise sur
la réalité économique et politique. Donc, ils sont défavorisés par rapport
aux jeunes Québécois qui, déjà, le sont eux-mêmes.
Les jeunes immigrants ont donc un double handicap : celui de ne pas trouver
ici de père idéalisé de substitution et de ne pas, de surcroît, avoir de
mère communautaire efficiente et insérée dans la dynamique sociale. Cest ça
qui rend leur équilibre psychologique plutôt précaire et qui les laisse
démunis et incapables de solliciter face à la société québécoise les
souvenirs de leur passé et de leur culture. Ils nont plus la force de les
mettre en mots ou den faire quelque chose qui puisse stimuler leur
émotivité. Après la dimension paternelle cest la dimension maternelle qui
finit par disparaître.
Ils finissent pas coller à la jungle économique de la société québécoise,
par coller comme ce Kimveer à lhumanité qui les entoure, mais en ayant
perdu les ressources que leur offre leur vie communautaire. Ce qui compte
désormais pour eux, cest la performance, le travail, le succès démesuré et
là-dedans, les relations humaines sont comme perdues et discréditées. Ils
tombent dans lamère humanité mais sans le contrepoids humanisant que peut
offrir le milieu communautaire perdu et renié.
Kimveer Gill avait besoin de se soustraire de ce collage à lhumanité, il
avait besoin de ne pas mourir dans sa cage de verre dinanition et
dimmobilité. Il avait besoin de retrouver sa liberté, son courage face à la
mort. Il avait besoin que sa mort ne soit pas un étouffement progressif et
discret. Il avait besoin de montrer aux yeux de cette humanité son courage
et sa témérité devant la mort et son pari fondamental qui est de préférer à
tout, la liberté que peut lui procurer la mort.
Autre fait intéressant qui vient contribuer au surgissement de tels actes :
la commémoration extrêmement émotive et politiquement amplifiée des
événements du 11 septembre. Certaines personnes plus sensibles pourraient
penser suite à ces commémorations que des événements de cette sorte sont
réclamés par le public pour susciter son émotion et, de là à réaliser un
acte comparable pour satisfaire le public, il ny a quun pas. Il nest donc
pas étonnant que lévénement ait eu lieu deux jours après la commémoration
des événements du 11 septembre.
Je crois que ce quil faut retenir de tout ça cest labsence dimage
paternelle idéalisée qui vienne rassurer et stimuler linventivité. Le
problème avec cette absence cest quelle ne se fait sentir quen négatif.
Lorsque linsécurité sinstalle, lorsque le repli communautaire se met à
prévaloir, cest là seulement quon peut déduire son absence. Aucun roi na
été décapité sous nos yeux pour nous rendre le fait palpable.
À cette première carence qui provoque elle-même une sensation de danger, il
faut ajouter le reniement du milieu maternel communautaire qui aurait
pourtant pu servir de refuge protecteur. Doù ce sentiment de transparence
et de fragilité extrême.
Il y a une autre dimension qui mérite dêtre soulignée, surtout après la
diffusion, sur son site aussi bien que dans la plupart des media, de la
photo de Kimveer brandissant un poignard si menaçant. La référence au
Kirpan est assez évidente et on pourrait être tenté de lire dans le geste de
Kimveer un message adressé à tous ceux qui ne supportaient pas la vue du
Kirpan à lécole. Ce conflit a dû jouer pour une part dans son geste mais
pour en dire plus il faudrait en savoir plus sur la façon dont il a vécu le
long conflit sur le kirpan et si durant cette période il naurait pas décidé
de renier son milieu communautaire, quitte à se promettre de se venger
ultérieurement de cette mutilation.
Karim Jbeili
Psychanalyste
www.calame.ca
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