29-12-1906 Jung à Freud

9 J

Burghölzli-Zurich, 29. XII. 1906.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je regrette sincèrement de devoir vous causer, moi justement, autant de peine. Je comprends parfaitement que vous ne puis­siez être rien moins que satisfait de mon livre (1), car j’y traite vos recherches avec bien trop peu d’égards. Je suis parfaite­ment conscient de cela. Mon principe suprême au moment de la rédaction était : égards envers le public savant allemand. Si l’on ne se donne pas la peine de tout présenter à ce monstre à sept têtes de façon appétissante sur un plateau, il ne l’accepte pas, ce qu’on a déjà vu en d’innombrables occasions. C’est pourquoi il est absolument dans l’intérêt de la cause de prendre garde à tous les éléments qui sont susceptibles de mettre en appétit. Pour l’instant, il y faut malheureusement une certaine réserve et un semblant de jugement autonome à l’égard de vos recherches. C’est ce qui a déterminé le caractère général de mon écrit. Les corrections plus particulières de vos opinions viennent de ce que certains points m’apparaissent autrement qu’à vous. Cela provient sans doute : I. De ce que mon matériel est totalement différent du vôtre. Je travaille dans des conditions rendues terriblement difficiles chez des malades mentaux généralement incultes, et de plus sur la matière extrêmement réfractaire de la dementia praecox. II. Mon éducation, mon milieu et mes prémisses scientifiques sont en tout cas extraordinairement différents des vôtres, III. Mon expérience est extrêmement mince en face de la vôtre, IV. Quant à la quantité et à la qualité du don psychanalytique, il doit sans doute aussi exister une différence considérable en votre faveur. Et V. l’absence de contact personnel avec vous, cette lacune regrettable dans ma formation est une circonstance qui doit jouer un rôle considérable. Pour ces raisons, je considère les points de vue de mon livre comme absolument provisoires et en fait simplement introductifs. Aussi vous suis-je extraordinairement reconnaissant de toute critique, même si elle n’est pas très douce à entendre, car ce qui manque ici est l’opposition, j’entends par là bien sûr une oppo­sition autorisée. J’ai vivement regretté que votre intéressante lettre ait été si vite interrompue.

Vous avez bien trouvé les points faibles de mon analyse de rêve (2). Je n’en sais en effet bien plus que je n’en ai dit sur le matériel et les pensées du rêve. Je connais parfaitement le rêveur : c’est moi-même. L’ « échec du mariage riche (3) » touche quelque chose d’essentiel, qui est indubitablement contenu dans le rêve, seulement d’une manière un peu différente de ce que vous pensez. Ma femme (4) est riche. J’ai tout d’abord essuyé un refus, pour diverses raisons, lorsque j’ai fait ma demande; plus tard j’ai eu son assentiment et je me suis marié. Je suis heureux avec ma femme sous tous les rapports (pas seulement par optimisme), ce qui bien sûr n’empêche pas de tels rêves. Il n’y a pas eu par conséquent d’échec sexuel, mais un échec social. L’explication-écran, « la modération sexuelle », est sim­plement, comme je l’ai dit, un déplacement à portée de main, à l’arrière-plan se tient un désir sexuel illégitime, qui fait mieux de ne pas voir la lumière du jour. Une des déterminantes du petit cavalier, qui éveille d’abord dans l’analyse la représen­tation de mon chef, est le désir d’un garçon (car nous avons deux filles (5)). Mon chef est déterminé parce qu’il a deux gar­çons (6). Je n’ai pu découvrir nulle part de racine infantile. J’ai également le sentiment que le « paquet » est insuffisamment éclairci. Mais je n’en sais pas l’interprétation. Ainsi, bien que le rêve soit incomplètement analysé, j’ai quand même cru pouvoir l’utiliser pour illustrer les symbolismes du rêve. Il est vrai que l’analyse et l’utilisation de ses propres rêves est toujours une chose délicate, car on succombe toujours à nouveau aux inhi­bitions qui émanent du rêve, quand même l’on pense être le plus objectif possible.

En ce qui concerne la notion d’« indistinct  (7) » *, je comprends bien qu’elle doive vous apparaître peu sympathique de votre point de vue. C’est une notion qui ne préjuge pas de trop de choses, et qui ne m’apparaît pas non plus comme le dernier mot. Ses avantages sont pourtant que : I. selon la psychologie de Wundt (8), elle médiatise, et II. qu’elle est une comparaison imagée, qui permet au sens commun de saisir aussi les consé­quences déduites du concept. A mon avis elle éclaire simple­ment l’ aptitude au déplacement [Verschiebbarkeit] de l’expression sans qu’il soit dit d’où ni vers où. On pourrait enfin dire aussi représentation « pauvre en associations » au lieu d’« indistincte ». Je préfère toutefois « indistincte ». Je ne sais pas s’il y a une erreur de principe là-derrière. Pour l’instant vous êtes le seul à pouvoir trancher. Mais je vous en prie, n’allez pas penser que je tende à tout prix à me différencier de vous par des opinions divergentes au possible. Je dis les choses comme je les comprends et comme je pense qu’elles sont justes. Une différenciation viendrait d’ailleurs bien trop tard, car les grands messieurs de la psychiatrie m’ont déjà abandonné. Il suffit qu’ils lisent dans un compte rendu que j’ai défendu votre point de vue. La conférence d’Aschaffenburg a énormément soulevé l’atmosphère contre vous. En face de ces difficultés considérables, il ne reste sans doute rien d’autre que la dosis réfracta (9) et une autre forme du médicament.

Votre entièrement dévoué

Jung.


1. Über die Psychologie der Dementia praecox ; ein Versuch [De la psychologie de la dementia praecox; un essai], Carl Marhold, Halle a.S., 1907; la préface est datée «juillet 1906 ». [Se trouve dans G.W., 3.] Cf. 69 J, n. 2. La lettre de remerciements de Freud, où il commente le livre, n’a pas été conservée.

2.   Über die Psychologie der Dementia praecox G.W., 3, § 123-133. Le rêve se trouve au § 123 : « Je vis comme on hissait des chevaux au moyen de gros cordages à une hauteur indéfinie. L’un d’eux, un fort cheval brun, qui était ficelé dans des courroies et transporté vers le haut comme un paquet, frappa particulièrement mon attention, lorsque soudain la corde cassa et que le cheval fut précipité dans la rue. Il devait être mort. Il se leva cependant d’un bond et partit en galopant. Je remarquai que le che­val traînait derrière lui un lourd tronc d’arbre et m’étonnai qu’il avance néanmoins aussi vite. Il avait apparemment pris le mors aux dents et pouvait facilement causer un accident. Arriva alors un cavalier sur un petit cheval, qui marcha lentement devant le cheval emballé, qui modéra alors aussi quelque peu son allure. Je craignais toutefois encore que le cheval ne bondît par-dessus le cavalier, lorsque arriva une calèche, qui se mit à avancer au pas devant le cavalier, modérant ainsi encore l’allure du cheval emballé. Je pensai alors : maintenant tout est bien, le danger est passé. »

3.   Sans doute une citation de la lettre perdue de Freud

4.   Emma Jung, née Rauschenbach (1882-1955).

5.  Agathe (« Agathli »), née en 1904, et Gret (« Grethli »), née en 1906.

6.    Manfred Bleuler, né en 1903, psychiatre réputé, comme son père professeur à l’université de Zurich et directeur de l’asile du Burghölzli, de 1942 à 1969. Cf. aussi 188 F, n. 2. Richard Bleuler (1905-1973), qui étudia l’agronomie à l’École polytechnique fédérale de Zurich et passa la plus grande partie de sa vie au Maroc en tant qu’agriculteur et agro­nome.

7.   Cf. Jung, G.W., 3, § 133-135.

8.   Wilhelm Wundt (1832-1920), professeur de psychologie et de physio­logie à Leipzig; ses travaux célèbres dans le domaine de la psychologie expérimentale annoncent les expériences d’association de Jung.

9.   « En doses fractionnées et répétées ».

Leave a Reply