30-12-1906 Freud à Jung

IO F

30. XII. 06.

Très honoré collègue (1), Peut-être pourrez-vous tirer quelque chose d’utile de l’obser­vation suivante, malgré sa brièveté : J’ai été appelé comme médecin-conseil auprès d’une femme de 26 ans, qui est à six semaines de son premier enfant, et dont l’état s’est déve­loppé à peu près dès le milieu de la grossesse. Le médecin traitant, qui est assez peu au courant de nos points de vue, rapporte que la femme donne comme raison d’une grave dépression l’accusa­tion de s’être rendue « abrutie » (2) par l’habitude prise dans son enfance de retenir longuement l’urine, jusqu’à ce que la décharge puisse lui procurer des sensations sexuelles. Elle dit avoir poursuivi cela pendant un certain temps dans le mariage, mais l’avoir abandonné par la suite (moment où la maladie a pro­bablement commencé). Elle a conclu un mariage d’amour après de longues luttes dans sa famille et une fréquentation de six années, aime beaucoup son mari (il est comédien), mais est restée entièrement insensible dans le commerce sexuel. La patiente ajoute ici qu’elle n’a jamais songé que ce puisse être son mari la cause de son insatisfaction, et qu’elle sait parfaitement que c’est uniquement sa faute à elle. L’irruption de son changement d’humeur était probablement liée aux atten­tes qui se rattachaient à l’accouchement prochain. Elle préten­dait toujours qu’elle ne serait pas capable de mettre normale­ment un enfant au monde, et lorsqu’un forceps fut nécessaire, elle triompha, ayant gardé raison. De l’enfant, elle affirme tout à fait sérieusement qu’il est désespérément « abruti ». Elle a fait à plusieurs reprises des tentatives de suicide, pas tout à fait sans s’assurer, et écrit au mari des lettres d’adieu d’une pro­fonde tristesse. Elle s’est même enfuie une fois, mais s’est simplement rendue chez une de ses sœurs, chez qui elle a joué du piano. Elle a parfois battu l’enfant. Interrogée si elle l’aime, elle répond : oui, mais ce n’est pas le bon.

Les états d’excitation de caractère délirant ne sont pas entièrement absents. On est frappé par des déclarations qui font de sa maladie la cause d’un délire de grandeur : un état comme le sien ne s’est encore jamais vu, les médecins ne peuvent pas l’aider et mettront longtemps à la comprendre. Elle argumente avec beaucoup de pénétration, est totalement imperméable à la persuasion, assure qu’elle se souvient très mal de sa vie et aussi des choses dont elle s’accuse. C’est juste­ment l’ « abrutissement » dans son cerveau, elle ne peut rien penser nettement, ne réfléchir à rien, seule sa maladie est spécialement claire pour elle. Bien que dans l’ensemble elle fasse une impression assez triste, il y a incontestablement une affectation sans naturel dans ses discours et ses gestes. Le méde­cin traitant dit qu’elle lui apparaît comme une comédienne (mouvements d’yeux comme je n’en ai en réalité vu que dans la paranoïa).

On aurait auparavant appelé cela folie masturbatoire, déno­mination qui est tout à fait à rejeter. Ne le tenez-vous pas pour une dementia praecox? La révélation de l’étiologie, si soigneu­sement gardée pour soi dans l’hystérie, ne vous paraît-elle pas intéressante dans ce cas?

On n’a pas pu en tirer davantage. C’est un cas initial, je le reverrai probablement dans plusieurs semaines. Pardonnez l’importunité.

Votre dévoué collègue,

Dr Freud.


1. Papier à lettres, 21 X 34 cm, sans en-tête

2.  En allemand : blöd (N.d.T.).

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