08-01-1907 Jung à Freud

12 J

Burghölzli-Zurich, 8. I. 1907.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je suis désolé de parvenir maintenant seulement à répondre à votre dernière lettre, tellement aimable et détaillée. En fait je suis quelque peu gêné, rétrospectivement, du jeu de cache- cache avec mon rêve. Dans sa première version, Bleuler, à qui j’avais montré le plan, le trouvait beaucoup trop clair. Cela a été pour moi une incitation bienvenue à cacher secondaire­ment des choses dans l’interprétation, et a ainsi joué le jeu des complexes. Pourquoi je n’ai justement pas mis l’interpré­tation tronc d’arbre — pénis, cela a ses raisons particulières, auxquelles se rattache principalement le fait que je n’étais pas en état d’écrire impersonnellement mon rêve, ce pourquoi ma femme a rédigé toute la description (!!).

Sans doute avez-vous bien raison de me conseiller davantage de « thérapeutique » avec les adversaires, mais je suis encore jeune, et de temps en temps on a ses petites manies concernant la considération et le renom scientifique. Quand on est dans une clinique universitaire, on doit faire jouer bien des égards, que l’on néglige plutôt dans la vie privée. Mais vous pouvez être tranquille, je n’abandonnerai jamais une partie essentielle de votre enseignement, pour cela je suis bien trop engagé.

Je suis à présent tout à fait décidé à venir à Vienne aux pro­chaines vacances de printemps (avril), pour jouir enfin du bonheur longtemps souhaité d’un entretien personnel avec vous. J’ai beaucoup de choses à abréagir.

En ce qui concerne la question des « toxines », il est vrai que vous avez à nouveau touché un point faible. A l’origine je voulais omettre entièrement la matière dans ma « psycholo­gie ». Mais comme, vu la lenteur d’esprit du public, je redoutais des malentendus, j’ai fait du moins allusion à la « toxine ». Je connaissais votre opinion, à savoir que là aussi la sexualité devait avoir son mot à dire. L’idée m’est d’ailleurs tout à fait sympathique qu’il y a peut-être une sécrétion « interne » qui cause les troubles, et que ce sont peut-être les glandes sexuelles qui sont productrices des toxines. Mais je ne connais aucune preuve de cela. C’est pourquoi j’ai omis cette supposition. Il me semble d’ailleurs pour l’instant que cette dernière hypo­thèse serait plutôt à considérer pour l’épilepsie, où le complexe sexuel-religieux est largement au premier plan.

En ce qui touche votre conception de la « paranoïa », je ne peux y voir qu’une différence de nomenclature. Dans la « dementia » praecox, il faut bien se garder de penser d’emblée à un abrutissement (cela peut aussi venir!), mais il faut penser à un délire de complexes [Komplexdelir] avec des fixations. La paranoïa est construite exactement comme une dementia praecox, sauf que la fixation se borne à un petit nombre d’asso­ciations, et que la clarté des notions est en général, avec quel­ques exceptions, conservée. Il y a cependant partout des transitions fluctuantes vers ce qu’on dénomme d. pr. (1). D. pr. est une appellation tout à fait malheureuse! De votre (2) point de vue vous pourriez aussi désigner mon cas de d. pr. comme une paranoïa, comme on l’a effectivement fait auparavant.

Le cas sur lequel vous avez eu la bonté de m’écrire m’a extra- ordinairement intéressé, en tant que cas parallèle au mien. Beaucoup de déments précoces ont le sentiment de l’état d’ « abrutissement ». Le délire de grandeur et l’affectation sont des choses synonymes (la dernière est un ingrédient généralement féminin). Les deux indiquent une composante de la psyché qui n’est pas parvenue à se développer réellement dans la vie menée jusque-là, soit dans le domaine érotique, soit dans le domaine social, peut-être aussi dans les deux. La froideur sexuelle dans le mariage semble vouloir indiquer que malgré le mariage d’amour quelque chose ne convenait pas chez cet homme, que celui-là n’était pas tout à fait le bon. C’est du moins ce que nous constatons en règle géné­rale chez ceux de nos cas dont l’anamnèse comporte l’anesthésie sexuelle. Le manque d’amour pour les enfants dit la même chose. En règle générale les femmes aiment le mari dans les enfants : si le mari ne convient pas, les enfants ne conviennent pas non plus. Très souvent, les femmes hallu- cinent alors que les enfants sont tués. Assez souvent, seules les filles sont tuées, il s’agit alors d’insatisfaction sexuelle chez la mère, que le mari soit trop vieux ou qu’il ne convienne pas de quelque autre façon. « Tuer » signifie, dans la d. pr. aussi, simplement nier ou refouler. Dans l’accès de la d. pr., tous les complexes non résolus sont abréagis, d’une façon tout à fait conforme au schéma de l’hystérie. Sauf que tout se passe beaucoup plus tumultueusement et dangereusement, et que cela laisse certains troubles irréparables dans les facul­tés mentales et des difficultés particulièrement accrues à supporter et à abréagir les affects. Plus tard se déclare un blocage plus fort et plus général des sentiments, avec un abrutissement caractéristique de l’intelligence. Le trouble affectif est cependant toujours largement au premier plan et rend le diagnostic certain, en opposition à tous les autres abrutissements intellectuels.

J’ai lu dernièrement avec satisfaction la façon dont Löwenfeld vient de se mettre décidément de votre côté, en ce qui concerne la névrose d’angoisse au moins. Cette voix-là a en Allemagne plus d’audience que la mienne. Peut-être votre triomphe commencera-t-il plus tôt que nous ne pensons.

Je vous dois encore un éclaircissement sur le terme « hystérie d’accoutumance (3) », C’est encore un expédient. J’ai été frappé de ce qu’il y a des hystériques qui vivent dans une lutte cons­tante avec leurs complexes, lesquels manifestent de violentes agitations, des variations d’humeur et une très vive alter­nance de symptômes. D’après ma maigre expérience, ce sont là les cas où le pronostic est bon. Ils ont en eux une composante qui s’oppose à l’asservissement par le complexe pathogène. Il y a cependant encore d’autres hystériques, qui vivent en paix avec leurs symptômes, qui se sont non seulement accoutumés au symptôme, mais qui exploitent ce dernier à des fins variées d’actes symptomatiques et de chicanes, et qui s’inscrustent en parasites dans la pitié de leur entourage. Ceux-là sont les cas à mauvais pronostic, qui se défendent aussi avec le plus grand acharnement contre l’analyse. Ce sont ces derniers que j’appelle « hystériques d’accoutumance ». Peut-être comprenez-vous, d’après cette description incomplète, ce que j’entends. Ce n’est bien sûr qu’une classification tout à fait grossière et superficielle, mais qui jusqu’à présent m’a dit quelque chose. Peut-être pouvez-vous là aussi m’ouvrir les yeux. Une infinité des hystériques incultes (notamment aussi les parasites d’hôpi­taux) sont à classer ici.

Recevez mes vœux les plus cordiaux pour la nouvelle année et mon plus chaleureux merci! Votre très dévoué

Jung.


1.  Les psychiatres suisses préféraient alors le terme de « dementia praecox », introduit par Kraepelin; il est aujourd’hui largement remplacé par celui de « schizophrénie », dû à Bleuler.

2.   Dans l’original : ihrem (leur) au lieu de Ihrem (votre).

3. Voir 6 J.

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