26-05-1907 Freud à Jung

27 F

26 mai 07.

Mon cher collègue,

Chaleureux merci de votre éloge de la Gradiva! Vous ne croiriez pas combien peu d’hommes arrivent à quelque chose de ce genre, c’est en fait la première fois que j’entends sur elle une parole chaleureuse. (Non, je ne dois pas être injuste envers votre cousin(?) Riklin.) Cette fois je savais que le petit travail méritait l’éloge; il a été fait en des jours ensoleillés 2 et m’a donné tellement de plaisir à moi-même. Il n’apporte rien de neuf pour nous, mais je crois qu’il nous permet de nous réjouir de notre richesse. Je ne m’attends certes pas à ce qu’il ouvre les yeux à la sévère opposition; depuis longtemps déjà je ne tends plus l’oreille de ce côté-là, et puisque j’espère si peu de chose de la conversion des milieux professionnels, je n’ai porté à vos essais galvanométriques, comme vous l’avez très justement reconnu, qu’un demi-intérêt, de quoi vous m’avez maintenant puni. Une profession de foi comme la vôtre m’est d’ailleurs plus précieuse que l’approbation d’un congrès entier, aussi parce qu’elle m’assure en passant que de futurs congrès me donneront leur approbation.

Si vous vous intéressez au destin de la Gradiva, je vous tien­drai au courant à son sujet. Jusqu’à présent il n’y a eu qu’un compte rendu dans un quotidien viennois 3, élogieux, mais aussi dénué de compréhension et d’affect que pourraient l’être par exemple les propos de vos déments. A un journaliste comme celui-là, qui ne semble pas comprendre l’accentuation pas­sionnée de biens abstraits, cela ne fait rien du tout d’écrire : les mathématiciens racontent que 2X2 font fréquemment 4, ou : 0n nous assure que 2 X 2 ne font habituellement pas 5.

Ce que Jensen lui-même en dit? Il s’est exprimé très aima­blement 4. Dans la première lettre il a exprimé sa joie que, etc., et a déclaré que l’analyse avait, pour tout l’essentiel, touché les intentions de la petite œuvre. Par là il n’entendait bien sûr pas notre théorie, de même qu’en général, en vieux monsieur, il semble incapable de comprendre d’autres intentions que ses propres intentions poétiques. Il pensait que la concordance était sans doute à mettre au compte de l’intuition poétique, et qu’il fallait peut-être attribuer une part aux études médicales qu’il a faites au commencement. Dans une deuxième lettre je suis alors devenu indiscret et j’ai demandé des renseignements sur la part subjective du travail poétique, d’où le matériau provenait, où se trouvait sa personne, et d’autres choses. J’appris alors de lui que le relief antique existe effectivement, il en possède une copie par Nanny (5) de Munich, mais n’a jamais vu l’original. C’est lui-même qui a tissé ce fantasme, à savoir que cela représente une Pompéienne; lui-même qui aimait à rêver dans la fournaise de midi à Pompéi et qui est entré une fois là-bas dans un état presque visionnaire. Autrement il ne sait rien sur la provenance du matériau; au cours d’un autre travail le début lui est brusquement venu, il a laissé tout le reste de côté, s’est mis à écrire, n’a jamais été bloqué, a presque tou­jours trouvé les choses comme prêtes et est arrivé à la fin d’un trait. Cela veut sans doute dire que la poursuite de l’analyse mènerait à travers sa propre enfance jusqu’à son propre érotisme le plus intime. Le tout est donc de nouveau fantasme égocentrique.

En conclusion laissez-moi exprimer l’espoir que quelque chose vous adviendra à vous aussi un jour que vous tiendrez pour apte à intéresser un cercle de profanes, et qu’alors vous doterez un peu ma collection plutôt que la Zukunft (6).

Vous avez raison, je me suis tu au sujet de l’ « oiseau », pour des raisons qui vous sont connues, égards pour l’éditeur et le public, ou votre influence lénifiante, comme vous voulez. Quel­qu’un qui s’occupe du thème sera très reconnaissant de la référence du travail de Steinthal. Riklin m’a rendu attentif à un travail dans la revue de Steinthal (7) en 1869. Entendez- vous la même chose?

Je suis vraiment curieux de voir le travail de Bleuler sur la dem. Il contiendra sans doute un progrès par rapport à la théorie de la sexualité, mais guère le progrès qu’il faut. J’espère qu’il ne rend pas votre travail superflu. Les constructions théoriques que je vous ai envoyées par deux fois (8) ont été pour moi, il faut le dire, une belle torture; ce n’est pas mon genre habituel de travailler ainsi sans matériel d’observation. Mais vous n’avez rien contre de tels théorèmes. Si j’étais plus jeune ou plus riche ou plus insouciant, dans chacun de ces trois cas je m’installe­rais pour trois mois dans votre clinique et ensemble nous pio­cherions cela et en viendrions certainement à bout.

Je n’ai vraiment aucune raison de compter Bezzola et Frank parmi les nôtres. J’en suis bien aise pour B[ezzola] si vous vous êtes débarrassé de lui sans douceur; à en juger d’après ses actes symptomatiques, nous ne lui faisons certaine­ment pas de tort. Le mécanisme de ses succès — s’ils sont dura­bles? bien douteux, — est certainement, comme vous le sup­posez, le transfert, vous dites : transposition. Je crois même que j’ai moi-même exprimé récemment envers vous ce soupçon quand je vous ai écrit pour la première fois à son sujet (9).

Je reçois fort bien vos travaux, abstraction faite de ma réac­tion de ce moment. De moi vous ne devez attendre ces pro­chains temps que la deuxième édition de la Vie quotidienne (vers la fin de juin), dans laquelle est repris l’un ou l’autre de vos exemples (10). Bresler (11) n’a pas envoyé de tirés à part du petit essai sur la religion et la compulsion, dont vous avez juste­ment entendu les exemples le mercredi où vous étiez chez moi. L’éditeur a omis d’en faire! Deux petits essais, qu’on m’a extorqués (12), paraîtront sans doute plus tard seulement.

Je vous remercie beaucoup des deux obus provenant du camp ennemi (13). Je ne suis pas tenté de les garder plus de quel­ques jours encore, jusqu’à ce que je puisse les lire sans affect. Ce n’est que de l’idiotie affective. D’abord ils écrivent comme si nous n’avions jamais communiqué d’analyse de rêve, d’his­toire de cas ni d’explication d’un acte manqué; quand on leur met cependant le nez sur ce matériel de preuves, ils disent : mais ce ne sont pas des preuves, c’est de l’arbitraire. Essayez donc de donner une preuve à quelqu’un qui n’en veut pas! Il n’y a rien à faire avec la logique, on peut dire d’elle ce que Gottfried de Strasbourg, je crois, a irrespectueusement dit du jugement de Dieu :

dass der heilige Christ windschaffen als ein Aermel ist (14).

[que le saint Christ est fait de vent comme une manche].

Mais laissez s’écouler cinq à dix années, et l’analyse « aliquis(15) », qui maintenant n’est pas une preuve, sera devenue une preuve sans que rien n’y soit changé. Rien ne sert ici que continuer et travailler, ne pas gaspiller trop d’énergie à des réfutations, laisser agir la fécondité de nos conceptions contre la stérilité de celles que nous combattons. La hargne ressort d’ailleurs de chaque ligne du travail d’Isserlin. Certaines choses aussi sont vraiment trop bêtes; tout témoigne de l’ignorance.

Et pourtant, soyez tranquille, tout adviendra. Vous vivrez ce moment, si moi je ne le vis pas. Nous ne sommes pas les premiers à devoir attendre qu’on commence à comprendre leur langage. Je pense toujours que nous avons en secret plus de par­tisans que nous ne le savons; je suis persuadé que vous ne serez pas tout seul au congrès d’Amsterdam. A chaque expérience renouvelée de moquerie à notre égard, ma certitude que nous avons quelque chose de grand entre les mains croît. Dans la nécrologie que vous écrirez un jour sur moi (16), n’oubliez pas de me décerner ce témoignage : que toute cette contradiction ne m’a même pas troublé.

Je souhaite que votre chef se rétablisse bientôt, et que votre charge de travail diminue alors. Vos lettres me manquent trop quand vous faites de longues pauses.

Votre cordialement dévoué

Dr Freud.


1. Cette lettre est en partie publiée dans Sigmund Freud, Correspon­dance 1873-1939 et commentée dans Max Schur, Sigmund Freud, p. 298 sqq.

2. « Il l’a écrite durant ses vacances de l’été 1906, en plein air… à Lavarone… dans le Tyrol du sud »; Jones, II, p. 302 et 15.

3. De Moritz Necker. Die Zeit, 19 mai 1907, Jones, II, p. 363.

4. Les lettres de Jensen sont publiées dans : Psychoanalytische Bewegung [Mouvement psychanalytique], I, 1929, p. 207-211.

5.   Illisible dans l’original; dans la lettre de Jensen à laquelle Freud se réfère, le nom est Nanny. Il s’agit du marchand Felix Nanny, dont la boutique d’objets d’art se trouvait à la Türkenstrasse 92 à Munich. La reproduction est sans doute une copie en plâtre; voir illustration hors texte pl. 4. (Le nom apparaît comme étant Narny dans la Psychoanaly­tische Bewegung ; dans la Correspondance 1873-1939 il est remplacé par trois points.)

6.   La revue hebdomadaire Die Zukunft, fondée et dirigée par Maximi­lian Harden (1861-1927), avait publié en 1905 l’essai « Kryptomnesie » de Jung, 13e année, fasc. L, p. 235-334, G.W., I.

7.   Hermann Cohen, « Mythologische Vorstellung von Gott und Seele » [Représentation mythologique de Dieu et de l’âme], Zeitschrift für Völ­kerpsychologie und Sprachwissenschaft, vol. VI, 1869, surtout les p. 121 sqq., sur l’âme comme oiseau. Maeder s’était rapporté à ce passage dans le tra­vail que Jung mentionne supra, cf. 24 J, n. 3. Un peu plus tard, Abraham utilisa les travaux de Cohen et de Stein thaï, cf. 26 J, n. 2, pour son traité Rêve et Mythe, cf. 84 F, n. 2, traité auquel Jung, en retour, se réfère dans Métamorphoses et symboles de la libido, part. II, chap.III.

8.   Cf. 22 F et l’annexe à 25 F.

9.  Cf. 18 F.

10.     Psychopathologie de la Vie quotidienne. Édition originale : Berlin, Karger 1901. Edition française : Paris, Payot, 1960. Les exemples repris de Jung se trouvent aux pages 20, 29, 291.

11.       Johannes Bresler (1866-1936), fondateur et éditeur, avec Vorbrodt, de la Zeitschrift für Religionspsychologie. Cf. aussi 23 F, n. 2.

12.   « Zur sexuellen Aufklärung der Kinder » [Les explications sexuelles données aux enfants, dans : la Vie sexuelle, Paris 1969, p. 7 sq.] et « Hyste­rische Phantasien » [Fantasmes hystériques]. Cf. 64 F.

13.   Cf. 24 J, n. 1 (Isserlin), et 26 J, n. 5 (Heilbronner).

14. Poète courtois. Le Tristan date de 1210 environ. Référence de la citation : III, 469-70.

15.  « Le merveilleux exemple de Freud dans sa Psychopathologie de la Vie quotidienne, où dans le vers Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor (Énéide, 46a5), Freud parvient à faire remonter l’oubli par son ami du mot aliquis… à la période menstruelle qui ne venait pas chez sa maîtresse ». (Jung, Dementia praecox, § 117.)

16 « Sigmund Freud : ein Nachruf » [Sigmund Freud : notice nécrolo­gique] supplément du dimanche des Basler Nachrichten, année XXXIII, 4o, Bâle, Ier octobre 1939 (G.W., 15). (Jung ne porte pas le témoignage requis.)

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