04-06-1907 Jung à Freud

29 J

Burghölzli-Zurich, 4. VI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je trouve excellente cette phrase de votre dernière lettre, que l’on peut se « réjouir de la richesse », Je me réjouis chaque semaine de votre richesse et je vis des miettes qui tombent de la table du riche.

J’ai de nouveau un joli cas de dépression chez une dem. pr. :

9e année : La patiente voit les traces de la menstruation de sa mère, sur quoi excitation sexuelle et onanisme

12e année : Commencement de la menstruation. Etude de livres instructifs sur la sexualité. Fantasmes sur les organes génitaux de ses frères et sœurs, surtout de son frère aîné. Les autres frères et sœurs l’engagent cette année-là à se conduire de manière plus réservée envers son frère, puisqu’elle est à présent adulte.

16e année : Symptômes d’une forte émotivité. Pleure durant des jours lorsque le fiancé d’une amie plus âgée est en danger dans les Alpes. Son frère est grand alpiniste.

18e année : Violente agitation et nervosité durant des jours pendant le mariage de sa sœur. Pulsion sexuelle augmentée et onanisme en conséquence. Sentiment de culpabilité gran­dissant.

20e année : Le frère aîné se fiance; elle se sent comme frappée par la foudre. Doit se comparer constamment à la fiancée, qui a tous les avantages, alors que la patiente disparaît complète­ment à côté d’elle.

21e année : Fait pour la première fois la connaissance d’un monsieur qui fait paraître des intentions de mariage. Elle le trouve sympathique, parce qu’il lui rappelle son frère à beau­coup d’égards. Mais elle a tout de suite un sentiment de culpa­bilité accru : qu’il n’est pas bien de penser au mariage, etc. Dépression croissante, soudain pulsion extrêmement vive de suicide. Internement. Tentatives très dangereuses de suicide. Symptômes indubitables de d. pr. Idée délirante : son frère ne peut pas se marier, parce qu’il fait faillite. Au bout d’environ une demi-année, brusque revirement en euphorie, au moment où sa sœur lui parle des cadeaux de mariage du frère. Dès lors euphorique, prend part au mariage sans la moindre émotion, ce qui lui paraît très frappant, parce qu’au mariage d’une sœur, trois ans auparavant, elle était tout en larmes. Après le mariage, déclin de l’euphorie jusqu’à la normale. Se fait une distortio pedis. Ne parle pas volontiers de « rentrer à la maison ».

Dans ce style je pourrais bien fabriquer un livre d’images très plaisant auquel peut seul prendre plaisir celui qui a goûté à l’arbre de la connaissance. Les autres resteraient bredouilles!

Un cas de paranoïa (d. pr. paranoïde) :

Env. 10e année : Le patient est séduit à l’onanisme mutuel par un garçon plus âgé.

Env. 16e année : Tombe amoureux d’une adolescente qui a une tête de garçon (court tondue). (Elle se nomme Berty Z.)

Env. 18 ans : Fait par l’intermédiaire de la jeune fille sus dite la connaissance d’une personne du nom de Lydia X., de qui il tombe définitivement amoureux.

Env. 24 ans : A Londres. Il est licencié de son poste (pour­quoi?), parcourt les rues pendant trois jours dans un état troublé, sans manger, s’entend plusieurs fois appeler par son nom; un cheval se cabre non loin de lui, il est effrayé : par là on veut lui faire comprendre qu’il obtiendra une bonne situa­tion. Il va enfin à la maison le soir. Sur le chemin de la station vient une dame inconnue, elle veut apparemment l’aborder. Mais lorsqu’elle s’approche il voit que c’est une dame inconnue, honnête et non une cocotte. A la station se tiennent un jeune homme et une jeune fille, c’est Berty Z. de Zurich. Il n’en est cependant pas tout à fait sûr. Devant sa maison, il voit pour la première fois qu’elle porte le numéro 13. Dans la même nuit il se tire une balle dans la tête, mais sans en mourir. Guérison.

Env. 34 ans : A un poste à Zurich. Apprend que Lydia X. est fiancée. État d’agitation, est interné. Délire de grandeur et de persécution. Est Dieu, Monseigneur, Docteur, etc. Lydia X. ainsi que la sœur et la mère de celle-ci sont contenues dans toutes les personnes qu’il vient à voir. Tout ce qui se passe est l’œuvre de ces personnes. Elles sont constamment autour de lui, mais ne se montrent jamais sous leur véritable figure. « Il faudrait m’amener une fois Lydia, pour que je puisse émettre mon sperme sur elle. Alors la chose serait en ordre. »

Il y a trois ans l’image délirante s’est transformée. A ce moment le patient a fait la connaissance, lors d’une festivité de l’établissement, d’une jeune fille qui a le tic de secouer la tête. Elle avait les cheveux court tondus. Il est manifestement tombé amoureux d’elle. Peu après, Lydia ne faisait plus rien directement, mais par le fait qu’elle « tirait une princesse par les cheveux (1) ». Ce singulier mécanisme à deux pistes effectue à présent tout ce qui se produit dans son entourage.

Depuis le mariage de Mlle X., plus de rémission!

Je vous serais très reconnaissant si vous vouliez m’exposer vos opinions théoriques sur le dernier cas. Votre dernière expo­sition détaillée était, je l’avoue, trop difficile, de sorte que je n’ai pas pu suivre. Ma compréhension suit mieux quand ce sont des cas concrets.

La prochaine fois j’aimerais vous relater un autre cas qui m’intéresse théoriquement, qui semble être bâti un peu autre­ment que ces cas-là, mais qui est très caractéristique d’une grande catégorie de cas de d. pr. Actuellement j’ai un cas où malgré tous mes efforts je ne peux pas distinguer s’il s’agit d’une d. pr. ou d’une hystérie. Il faut dire que de manière générale les différences entre d. pr. et hystérie s’effacent chez moi de façon tout à fait inquiétante depuis que j’analyse.

Recevez mes meilleures salutations!

Votre entièrement dévoué

Jung.


1[1] Cf. Über die Psychologie der Dementia praecox, § 169, n. 152, où est relevé un propos semblable d’un patient.

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