28-06-1907 Jung à Freud

33 J                                           Burghölzli-Zurich, 28. VI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

D’abord quelques communications « d’affaires » : le Dr Stein1 de Budapest et un autre médecin neurologue, le Dr Ferenczi 2, veulent une fois vous rendre visite à Vienne et m’ont prié de vous demander quand une visite vous serait la plus commode. Le Dr Stein est un homme très convenable, d’une bonne intel­ligence, qui a travaillé expérimentalement avec moi. Il est encore tout à fait débutant dans l’art, mais a remarquablement vite compris la chose et l’exerce en pratique. Je pense que le mieux sera de vous mettre directement en contact avec lui (Dr Stein, Semmelweisgasse 11, Budapest).

Muthmann a été assistant à l’asile d’aliénés de Bâle. Je n’ai malheureusement jamais eu de rapport personnel avec lui. J’ai tout de suite commandé son livre. Il paraît, me raconte Bleuler, qu’il y a dedans un passage très amusant (corrigé), qui est très significatif du courage viril du Pr Wolff (3). Muthmann n’est d’ailleurs pas suisse, mais a peut-être appris en Suisse ce qu’est la colonne vertébrale.

Le médecin-chef Bolte (4) de Brême, qui a dernièrement pris parti pour vous et dont le travail paraîtra dans la Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie, est un Brêmois, autant que je sache; il vient donc d’une ville franche de l’empire. Le milieu fait apparemment beaucoup.

Par le même courrier je vous envoie le travail d’une de mes élèves, qui vous intéressera peut-être. Je crois en effet que les idées fondamentales de ce travail se laisseraient déve­lopper en une science statistique des complexes.

Grâce à votre aimable envoi j’ai vu avec une joie sincère que votre Psychopathologie de la vie quotidienne voit sa deuxième édition. C’est bien que vous ayez grandement étendu le texte; plus il y a d’exemples, mieux c’est. J’espère que vous pourrez également produire bientôt une nouvelle édition de l’Interpré­tation des rêves (5), car il me semble parfois que votre prophétie se réalise, à savoir que vous aurez percé d’ici dix ans. Cela bouge déjà de différents côtés : vous aurez sans doute reçu le travail d‘Otto Gross 6; il faut dire que là, je n’arrive pas bien à me per- suader que vous deviez plus ou moins simplement être le tailleur de pierres qui travaille au dôme inachevé du système de Wernicke 7. Il est bon cependant que soient démontrées toutes les lignes qui convergent vers vous. Le travail de Gross contient encore nombre de choses singulières, bien que dans le fond il ait une excellente compréhension. Je suis très impatient d’entendre ce que vous en dites.

Quelles sont les destinées de votre Gradiva? Avez-vous de nouveaux comptes rendus?

Cela vous intéressera peut-être de savoir que ma patiente (dem. pr.) avec le transfert sur le frère a soudain eu, derniè­rement, des pensées mégalomamaques : elle prétend avoir vécu elle-même le contenu de la Question sexuelle 8 de Forel, se tient pour parente de beaucoup de personnes distinguées, soupçonne les médecins de toutes sortes de relations sexuelles, veut épou­ser l’un des médecins assistants, un autre (médecin marié) aurait engrossé une patiente, une certaine demoiselle Lüders, de même une demoiselle Skudler, aussi doit-il divorcer d’avec sa femme. (Nous appelons Luder une personne qui a une mau­vaise réputation sexuelle!) Je ne sais rien de plus détaillé. Le médecin qu’elle veut épouser porte par hasard le même nom qu’elle (que son frère!)

Mes expériences de voyage sont pauvres. J’ai parlé à Janet et suis très déçu. Il n’a que des connaissances tout à fait pri­mitives de la dem. pr. Aux choses plus récentes, vous inclus, il ne comprend rien du tout. Il est enfoncé dans ses schémas, et, soit dit en passant, il n’est qu’une intelligence, mais pas une personnalité, un plat causeur et le type du bourgeois médio­cre. Une très mauvaise blague : la splendeur du traitement par isolement chez Déjérine (9) à la Salpêtrière. Tout cela m’a fait une impression indiciblement puérile, et le moins puéril n’est pas la fumée des hauteurs qui embrume toutes les têtes dans une telle clinique. Ces gens ont cinquante ans de retard! Cela m’a porté sur les nerfs, de sorte que j’ai renoncé à Londres, où il y a encore bien moins à chercher. Je me suis en revanche consacré aux châteaux de la Loire. Il n’est donc pas question de complexe parisien. Malheureusement mon temps est encore très pris. Trois candidatures de personnes qui veulent travailler avec moi m’ont été proposées, c’est extrêmement international : un de Suisse, un de Budapest et un de Boston. L’Allemagne va être mal représentée. La question de la publication d’un Archiv devient plus pressante dans ces conditions. Je veux commencer à regarder la chose de plus près. La question de l’éditeur pré­sentera sans doute certaines difficultés. Mais avant d’entrepren­dre quelque chose de définitif dans cette direction, je dois engranger mon IIe volume des Études diagnostiques d’asso­ciation; cela me coûtera encore beaucoup de travail; car les travaux d’élèves donnent bien plus à faire que les propres travaux.

Binswanger jun. travaille à présent psychanalytiquement à Iéna. Espérons qu’il y laissera quelques traces durables. Son oncle souhaiterait ma visite. Malheureusement je n’en trouverai guère le temps, si utile que cela puisse être.

Recevez les meilleures salutations de votre toujours dévoué

Jung.


1.  Philippe (Fülöp) Stein (1867-1918), psychiatre hongrois, formé à Vienne. Il participa en 1906-1907 aux expériences d’association au Burg- hölzli, après avoir fait la connaissance de Bleuler au Congrès international de l’anti-alcoolisme à Budapest en 1905. Fondateur du mouvement anti­alcoolique en Hongrie. Il abandonna la psychanalyse en 1913 et travailla dès lors comme neurologue à l’hôpital des ouvriers de Budapest.

2.  Sandor Ferenczi (1873-1933), originairement Fraenkel, neurologue et psychanalyste hongrois, plus tard ami intime et collaborateur de Freud. Membre du « comité » (voir la notice après 321 J). Il fonda en 1913 l’Asso­ciation hongroise de psychanalyse.

3.       Gustav Wolff (1865-1941), professeur de psychiatrie à Bâle, tenant du néovitalisme et de la téléologie.

4.   Richard Bolte, « Assoziationsversuche als diagnostisches Hilfsmittel » [Essais d’association comme auxiliaires du diagnostic], Allgemeine Zeit­schrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin, vol. LXIV, 1907; cf. les comptes rendus de Jung dans G.W., 18.

5.  L’Interprétation des rêves. Éd. originale : Die Traumdeutung, Leipzig et Vienne, 1900. L’édition française citée en référence dans ce volume est la traduction d’I. Meyerson, nouvelle édition augmentée et révisée par D. Berger, Paris, P.U.F., 1967

6.  Otto Gross (1877-1919). Études de médecine à Graz, puis assistant de Kraepelin à Munich. Jung entend ici son livre Das Freudsche Ideoge- nitätsmoment und seine Bedeutung im manisch-depressiven Irresein Kraepelins [L’idéogénité freudienne et sa signification dans l’aliénation maniaco-dépressive de Kraepelin] Leipzig, 1907, qui traite de cas étudiés à la clinique munichoise. — Jung consacre un chapitre de ses Types psychologiques [éd. orig., 1921) aux idées typologiques que Gross exprime dans ses deux livres Die zerebrale Sekundärfunktion [La fonction cérébrale secondaire], Leipzig 1902, et Über psychopathische Minderwertigkeiten [Sur les infério­rités psychopathologiques], Vienne et Leipzig, 1909. Sur Otto Gross, d’abord abstinent et végétarien, puis toxicomane et mort dans la misère, voir Frieda Lawrence, The Memoirs and Correspondance, éd. E.W. Tedlock jr., Londres, 1961 (Frieda Weekly, née von Richthofen, plus tard épouse de D.H. Lawrence, eut en effet une liaison avec lui pendant son époque munichoise; il figure dans ses mémoires sous le nom d’Octavio) ; Leonhard Frank, Links, wo das Herz ist [A gauche, où est le cœur], 1952, où il figure sous le nom de Dr Otto Kreuz; Robert Lucas, Frieda von Richthofen, Munich, 1972; Martin Green, The Von Richthofen Sisters, New York, 1974.

7.  Carl Wernicke (1848-1905), professeur de psychiatrie à Berlin, Bres­lau et Halle. Il découvrit le centre de la parole dans le cerveau. Il est l’auteur d’un livre fondamental sur l’aphasie : Der aphasische Symptom- komplex ; Eine psychologische Studie auf anatomischer Basis, [Le syndrome aphasique; une étude psychologique fondée sur l’anatomie], Breslau,1874.

8.  La Question sexuelle (éd. orig. Munich, 19o5).

9. Joseph Déjérine(18491917), neurologue suisse, alors directeur de la Salpêtrière à Paris.

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