01-07-1907 Freud à Jung

34 F

Ier juillet o7.

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Je me suis bien réjoui de constater que vous êtes de nouveau à votre travail au Burghölzli et je suis très satisfait de vos im­pressions de voyage. Vous pouvez imaginer que j’aurais fort regretté que le complexe viennois dût s’accommoder d’un complexe parisien dans le partage de l’investissement dispo- nible. Par bonheur cela n’est donc pas arrivé et vous avez recueilli l’impression que les temps du grand Charcot sont révolus, et que c’est chez nous, entre Zurich et Vienne, que bat à présent le pouls de la nouvelle vie de la psychiatrie. Ainsi nous aurions heureusement surmonté un premier danger.

Vous me donnez cette fois particulièrement beaucoup de matière « professionnelle » pour des réponses. Vous avez raison, les affaires vont bien. Faudra-t-il dix ans et pourrai-je attendre jusque-là, cela reste voilé. Mais la tendance est indubitablement à l’essor. L’activité des adversaires est nécessairement stérile; chacun insulte à son tour, prétend m’avoir (vous désormais aussi) assommé, et en a fini ainsi. Son activité s’est consumée en elle- même. Mais quiconque se joint à nous peut relater le résultat de son travail, et continuer ensuite à travailler et à relater. Il est compréhensible que chacun travaille à sa façon et apporte peut-être aussi sa distorsion spécifique à l’intelligence de la chose encore inachevée.

C’est par vous seulement que je connais Bolte-Brême. Le livre de Gross (1) m’a surtout intéressé du fait qu’il émane de la clinique du pape suprême, du moins qu’il a été admis par lui. Gross est un homme hautement intelligent; à mon goût, il y a dans le livre trop de théorie pour une maigre observation. L’analyse est gravement incomplète — ce n’est certainement pas sa faute; le principal, le chemin qui mène au vol, est certainement juste, mais ne suffit pas dans la détermination. Avez-vous remarqué comme il est prodigue de superlatifs? Le seul qui ne soit pas désigné comme « ouvrant des brèches », « bouleversant », etc., c’est justement moi, ce qui est un avan­tage. Là se montre sans doute la vie affective anormale de G[ross], dont vous m’avez fait part. Il rappelle aussi un peu les anciens Egyptiens, qui n’ont jamais rien changé dans leur Panthéon, mais ont assis chaque nouveau dieu et chaque nou­veau concept sur l’ancien, ce qui a eu pour conséquence une incroyable confusion. Gross fait de même une synthèse de moi et de tous ses anciens dieux : Wernicke, Anton [2], etc. Je suis certes un mauvais juge pour ceux qui ont les mêmes aspirations que moi; au sujet des travaux psychanalytiques de Wernicke j’ai toujours pensé qu’il n’avait pas eu de nouvelle idée en tant que psychiatre, mais qu’il avait étendu au psychique son habitude de décomposer en couches et en coupes.

Il n’y a à peu près rien à relater au sujet de ma Gradiva.

Le même journaliste 3 qui la salue dans la Wiener Zeit lui a consacré un article, d’ailleurs bien supérieur, dans le supplé­ment de la Allgemeine Zeitung. Il doit vouloir obtenir quel­que chose de moi. Peut-être aussi est-ce des meilleurs livres que l’on n’écrit rien?

L’évolution ultérieure de cette démente qui retrouve son frère dans le médecin est une expérience brillante de transfert paranoïaque. La demoiselle Lüders, c’est naturellement de nouveau elle-même. J’ai lu le travail de votre élève 4 avec grand intérêt et avec du respect devant les problématiques de la psychologie de l’individu. Je ne méconnais naturellement à aucun endroit vos idées et votre circonspection. Je pense qu’il est tout à fait juste que l’attitude prise à l’égard de l’examina­teur soit ce qui oriente en tout premier lieu le contenu des réac­tions. C’est ainsi que l’on organiserait le plus aisément des « études de transfert ». J’ai organisé en guise de plaisanterie un auto-examen, en me faisant moi-même réagir aux mots-stimuli qu’on emploie là. Cela marche assez bien, et j’ai pu élucider les réponses les plus bizarres. Un défaut d’expéri­mentation gênant consistait en ce que pendant la copie le mot suivant se mêlait à la réaction au mot justement en cours. J’ai par exemple réagi à Buch [livre] par Buschklepper [bandit des grands chemins], puis à Frosch [grenouille] par Busch [buisson]. Là tout s’est bien sûr éclairci. Frosch avait déjà contribué à déterminer la réaction à Buch, en m’amenant à notre ami Busch.

Sechs Wochen lang der Frosch war krank.

Jetzt raucht er wieder, Gott sei Dank 5 !

Six semaines durant la grenouille a été malade.

A présent elle fume de nouveau, Dieu soit loué !

J’ai eu hier ma première bonne journée après une dyspepsie de plusieurs semaines. Autrement je n’ai réagi que par des complexes personnels et de libido, souvent de manière très cachée et artificieuse. Le Klepper [bandit] vient de la klepto­manie dans le travail de Gross.

Le journal est donc convenu entre nous. Nous conclurons plus tard d’une date.

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Vous allez encore recevoir par la poste une petite chose6 de moi, un feuilleton qu’un collègue de Hambourg m’a extor­qué. Prière d’en juger d’après cette motivation.

Je conclus de vos allusions que vous serez laborieusement attelé pendant les chauds mois d’été qui viennent. L’afflux de travailleurs est un grand honneur, et l’expérience d’association procure du bon matériel pour occuper ces jeunes gens. Je languis d’être affranchi le 14 de ce mois; l’année m’a rudement éprouvé, m’a bien sûr aussi apporté beaucoup de belles choses, parmi lesquelles en premier lieu votre visite avec toutes les attentes qui s’y rattachent. J’ai bien le droit cette année de me com­porter déjà de manière un peu idiote, ce que d’autres se permet­tent après un travail plus facile. N’attendez donc plus rien d’intelligent de moi avant que je me sois restauré. Je commence malgré tout à avoir l’idée confuse d’un travail sur la « difficulté épistémologique de l’inconscient » (7), pour lequel j’emporterai quelques livres dans l’été.

Le Dr Stekel (8), que vous connaissez, dont la critique n’est d’habitude pas le côté fort, m’a présenté un travail sur des cas d’angoisse, qui a été exigé de lui par la « clinique berli­noise » (!) (9). Je l’ai influencé pour qu’il place des cas, en tant qu’ « hystéries d’angoisse », à côté des « hystéries de conver­sion »; j’entends défendre théoriquement cette disposition un jour (10), et je voudrais entre-temps vous recommander ce point de vue. On arrive par là à caser les phobies.

Avec mes salutations cordiales,

votre Dr Freud.


1.   Das Freudsche Ideogeniättsmoment, cf. 33 J, n. 6.

2.  Gabriel Anton (1858-1933), psychiatre et neurologue autrichien, plus tard professeur à Graz et à Halle a. S. ; connu comme chirurgien du cerveau.

3.  Moritz Necker

4.  Emma Fürst, « Statistische Untersuchungen über Wortassoziationen und über familiäre Übereinstimmung im Reaktionstypus bei Ungebilde­ten » [Examen statistique sur les associations de mots et les concordances familiales dans le type de réaction de personnes incultes], Journal für Psychologie und Neurologie, vol. IX, 1907. Emma Fürst resta après 1913 dans le camp freudien.

5.  Die beiden Enten und der Frosch [Les deux canards et la grenouille], Münchener Bilderbogen, n° 325 (citation inexacte).

6. « Les explications sexuelles données aux enfants. Lettre ouverte au Dr M. Fürst » (ne pas confondre avec Emma Fürst), éd. orig. Soziale Medizin und Hygiene, vol. II, 1907. Éd. franç. dans La Vie sexuelle, Paris, 1969.

 7.   Ce travail n’a jamais été réalisé sous cette forme.

8.   Wilhelm Stekel (1868-1940), l’un des quatre premiers membres du cercle du mercredi, auquel il participa après avoir suivi une analyse avec Freud. Il était considéré comme un écrivain brillant et comme un analyste plein d’intuition. Il fut le rédacteur (avec Alfred Adler au début) du Zentralblatt édité par Freud, qu’il continua à publier durant plus d’un an après sa rupture avec Freud, en 1911. Il passa la fin de sa vie à Londres, où il se suicida. Sur le développement de sa pensée concernant les états d’angoisse, voir infra 61 F, n. 5 et 98 J, n.

9.      Sans doute la revue Medizinische Klinik, Berlin, où le travail de Stekel ne se trouve toutefois pas.

10.        Dans l’Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans, éd. orig. 1909.

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