06-07-1907 Jung à Freud

35 J

Burghölzli-Zurich, 6. VII. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Êtes-vous contrarié si je vous ennuie avec des choses que j’ai vécues personnellement? Je voudrais en effet vous racon­ter une histoire instructive qui m’est arrivée à Paris. J’ai fait là-bas la connaissance d’une Germano-Américaine qui m’a fait une impression sympathique. C’est une Mrs St.  (1) de trente- cinq ans environ. Nous avons passé quelques heures ensemble en société et nous nous sommes entretenus de paysages et d’au­tres choses indifférentes. On servit du café noir. Elle n’en prit pas, me faisant la remarque qu’elle ne supportait pas la moindre gorgée de café noir, qu’elle en sentait encore la plus petite quantité le lendemain. Je lui ai répondu que c’était un symp­tôme nerveux; qu’en tout cas c’était seulement à la maison qu’elle ne supportait pas le café, mais que lorsqu’elle se trou­vait dans d’autres circonstances [in anderen Umständen (2) ], elle le supportait certainement bien mieux. A peine cette parole malheureuse m’avait-elle échappé que je fus terrible­ment gêné mais je constatai vite qu’elle ne l’avait heureusement « pas entendue ». Je fais remarquer que je n’avais pas la moindre connaissance des antécédents de cette dame. Peu après, une autre dame proposa que chacun dise un chiffre, parce que de tels chiffres avaient toujours une signification. Mrs St. dit : trois. Une connaissance de Mrs. St. s’écria : « Bien sûr, toi, ton mari et ton chien. » Mrs St. répondit : « Oh non, je pensais que toutes les bonnes choses vont par trois! » J’en conclus que son mariage était stérile. Mrs St. était devenue un peu silencieuse, puis me dit brusquement sans transition : « Dans mes rêves mon père m’apparaît toujours si merveilleusement transfiguré. » J’appris que son père était médecin. Quelques jours plus tard elle me fit cadeau, malgré mon refus, d’une magni­fique eau-forte. Sapienti sat! Ma femme s’y connaît, elle a déclaré dernièrement : « Je vais annoncer un cours psychothé­rapeutique pour messieurs. »

Une patiente hystérique m’a raconté qu’un vers d’un poème de Lermontov(3) lui tournait constamment dans la tête. La chanson parle d’un prisonnier qui a pour seul camarade un oiseau dans une cage. Le prisonnier est animé d’un seul désir : il aimerait une fois dans sa vie, comme acte suprême, donner la liberté à un être quelconque. Il ouvre la cage et laisse s’envoler son cher oiseau. Quel est le désir suprême de la patiente? Elle dit : « J’aimerais une fois dans ma vie aider un être à obtenir la liberté complète par un traitement psychanalytique. » Il est prouvé que dans ses rêves elle se confond avec moi. Comme elle le reconnaît, son désir suprême serait en fait d’avoir un enfant de moi, qui accomplirait tous ses désirs inaccomplis- sablés. Pour cela il faudrait naturellement que je laisse d’abord « voler l’oiseau ». (En suisse-allemand on dit par exemple : « ton ” petit oiseau ” a-t-il aussi déjà sifflé? »

Une belle chaîne, n’est-ce pas? Connaissez-vous l’image pornographique de Kaulbach 4 « Qui veut acheter des dieux d’amour? » (Des phallus ailés, qui ressemblent à des coqs et se livrent à toutes sortes de jeux avec des jeunes filles.)

Je vous ai dernièrement questionné au sujet d’une patiente hystérique qui ne peut jamais terminer sa tasse de café. Vous avez comme moi soupçonné une analogie avec les excréments. Il s’est révélé maintenant que la patiente a entretenu jusqu’à la sixième (?) année un prolapsus de l’anus, qui sortait aussi sans qu’elle aille à la selle, et qui devait toujours être mis en place par la mère. Plus tard démangeaisons de l’anus, que la patiente combattait en s’asseyant sur le fourneau avec le postérieur nu. Elle combat ses douleurs hystériques actuelles également en se chauffant le postérieur. Mais ses douleurs sont localisées à la hanche et à la jambe gauche. Les paresthésies anales ont duré presque jusqu’à la trentième année. Plus tard elle a cherché à les faire partir en se couchant dans le lit de sa sœur et en se chauffant contre elle. Dans l’analyse, ce qui m’a rendu atten­tif à l’histoire de l’anus est qu’elle disait qu’il fallait ausculter une fois la partie inférieure de son dos, que cela « craquait » très étrangement là dans les os. Dans sa vingtième année elle a eu une forte diarrhée. Sa mère voulait appeler le médecin, mais la patiente s’est mise dans un état d’agitation anxieuse, parce qu’elle ne voulait pas se laisser examiner, craignant que le médecin ne veuille examiner son anus. Mais quelles tortures épouvantables jusqu’à ce que tout cela soit sorti.

A présent un peu de mystique historique!

De Vienne sont partis trois réformateurs antliropologico- médicaux : Mesmer — Gall — Freud. Mesmer et Gall (5) ont été inhibés à Vienne, Freud (conformément à l’époque) n’a pas été reconnu. Mesmer et Gall sont là-dessus allés à Paris.

Les vues de Mesmer sont restées confinées à Paris, jusqu’à ce que Lavater (6), de Zurich, les importe en Allemagne, en pre­mier à Brème. L’hypnotisme s’est à nouveau éveillé en France et a été importé par Forel de Zurich en Allemagne. Le premier et le plus ancien élève de Forel est Delbrück (7) de Brème ; il est à présent directeur de l’asile d’aliénés de cette ville.

Freud a trouvé sa première considération clinique à Zurich. Le premier asile d’Etat allemand qui reconnaisse Freud est Brème (indépendamment de relations personnelles avec nous). Outre Delbrück, le seul assistant allemand au Burghölzli (autant que je sache) est le Dr Abraham (8) de Brême. Il est venu ici de Berlin et n’a aucune relation avec Delbrück.

La pensée par analogies, que vos analyses exercent telle­ment, produit de mauvais fruits, penserez-vous sûrement. Mais cela m’a amusé.                .

La dem. pr. est actuellement au repos forcé. Le i4 juillet il me faut aller pour trois semaines en service militaire9 à Lausanne. Puis mon chef part pour quatre semaines. J’aurai de nouveau tout l’asile sur le dos. Les perspectives sont donc mauvaises. J’espère que le travail de Binswanger va arriver bientôt. Vous y verrez que vous aussi avez assimilé les secrets du galvanomètre 10. Il est vrai que vos associations sont excel­lentes!

Recevez mes meilleurs salutations!

Votre toujours dévoué

Jung.

Névrose d’angoisse et hystérie d’angoisse sont encore des choses tout à fait obscures pour moi — malheureusement — par manque d’expérience.


1. Abréviation de Jung.

2. La locution dont l’équivalent français serait se trouver dans une situation « intéressante » signifie « enceinte ».

3. Selon M. Vladimir Nabokov, 1 y a deux erreurs dans la référence à ce poème : il n’est pas de Lermontov, mais de Pouchkine, qui l’a écrit en 1822 à Kichinev, deux ans après avoir été chassé de Saint-Pétersbourg;

et la paraphrase qu’en donne Jung en retourne complètement le sens. Voici ce poème, traduit en français d’après la version anglaise de M. Nabo­kov :

Ptichka (Petit oiseau)

En pays étranger j’observe religieusement

L’ancienne coutume de mon propre pays : 

Je mets en liberté un petit oiseau

Par une belle journée de printemps.

Ainsi peut m’échoir la consolation :

Pourquoi murmurer contre Dieu

Si j’ai pu à une seule créature

Faire cadeau de la liberté?

 (Version anglaise Copyright © 1974 by Vladimir Nabokov.)

4. Dessin sans date de Wilhelm von Kaulbach (1805-1874), exposé à la Staatliche Graphische Sammlung à Munich en illustration du poème de Goethe Wer kauft Liebesgôtter? [Qui achète des dieux d’amour?). Repro­duit dans Eduard Fuchs, Das erotische Element in der Karikatur [L’élément érotique dans la caricature], Berlin, 1904, p- 221.

5.  Franz Mesmer (1734-1815), médecin autrichien, fonda la théorie du magnétisme animal (mesmérisme) ; il alla à Paris en 1778. — Franz Joseph Gall (1758-1828), médecin allemand, fondateur de la phrénologie; il alla à Paris en 1807. Tous deux avaient étudié à Vienne.

6.   Johann Kaspar Lavater (1741-1801), théologien et écrivain suisse, ami de Herder, Hamann et Goethe. Son ouvrage principal. Physiognomische Fragmente zur Beförderung der Menschenkenntnis und Menschenliebe [Fragments de physionomie, pour favoriser la connaissance et l’amour des hommes], 4 vol., 1775-1778, donna une forte impulsion à la physio-gnomonie.

7.  Anton W. A. Delbrück (1862-1932), psychiatre allemand, formé au Burghölzli à l’époque de Forel, dès 1898 directeur d’une clinique psychia­trique à Brème.

8.   Karl Abraham (18771925) étudia la psychiatrie à Berlin; il entra comme médecin-assistant au Burghölzli à la fin de 1904 et fut du Ier jan­vier au11 novembre 1907 premier médecin-assistant sous le médecin- chef Jung (information que nous devons à l’obligeance de M. le professeur Manfred Bleuler, Zollikon). Il prit contact avec Freud en juin 1907, en lui envoyant un tiré à part; cf. 36 F, n. 2, et la Correspondance Freud/ Abraham, Paris, 1969. Il retourna à Berlin en novembre 1907 où il ouvrit un cabinet de neurologie. Il rendit peu après visite à Freud, cf. 55 F et 57 F, et devint par la suite l’un de ses amis et collaborateurs les plus proches. Abraham fonda le 28 août 1908 l’Association berlinoise de psychanalyse. En 1912 il fut membre fondateur du « comité ». V. infra notice après 321 J.

9. On sait que le service militaire annuel est obligatoire en Suisse. Jung appartint tout d’abord à l’infanterie, puis devint en 1901 médecin d’état major, capitaine en 1908, puis commandant d’unité de 1914 à ig3o, année où il fut libéré du service.

10.Binswanger cite à plusieurs reprises Freud dans son travail sur le phénomène psychogalvanique. Cf. 61 F, n. 1.

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