12-08-1907 Jung à Freud

Burghölzli-Zurich, 12. VIII. 1907.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Pardonnez-moi s’il vous plaît mon long silence. Pendant les trois semaines du service militaire je n’ai réellement pas eu un seul moment pour moi. Nous étions attelés de 5 heures du matin à 8 heures du soir. Les soirs, on était toujours mort de fatigue. Quand je suis rentré, les affaires administratives de l’asile s’étaient amoncelées et de plus le Pr Bleuler et le premier assis­tant (1) partaient en vacances. Ce qui veut dire qu’il y avait de quoi m’occuper. Pour faire déborder la mesure, le secrétariat du congrès d’Amsterdam a commencé à me presser pour mon manuscrit, qui n’existait encore pas du tout. J’ai donc dû me jeter à corps perdu dans l’élaboration de ma conférence. C’est une rude affaire! Avant tout c’est une tâche extrêmement difficile de diluer la richesse de vos idées, de faire cuire cette dilution et finalement de réussir le coup de sorcier d’en tirer quelque chose d’homogène. Mais ce qui me paraît presque impossible, c’est de délayer le produit encore une fois afin de le rendre quelque peu digestible à l’ignorance du public. J’en suis maintenant justement au tournant le plus récent de votre conception de l’hystérie, à l’introduction détaillée de la sexualité dans la psychologie de l’hystérie. Cela me met souvent quasiment au désespoir. Finalement je me console toujours en pensant que tout ce qui précède non plus n’est pas compris de 99 % du public, et que je peux donc dire dans cette partie à peu près ce que je veux. On ne le comprendra de toute manière pas. Ce n’est qu’une démonstration, une constatation qu’en 1907 quelqu’un a dit, officiellement, devant un congrès international, quelque chose sur la doctrine freudienne de l’hystérie dans une intention positive. D’ailleurs j’en arrive de plus en plus à la conviction que vous avez parfaitement raison de mettre à peu près uni­quement sur le compte de la mauvaise volonté le fait qu’on ne veuille pas comprendre. On fait toutes sortes d’expériences à ce sujet. L’Amérique bouge bien. En trois semaines, six Amé­ricains, un Russe, un Italien et un Hongrois ont passé ici. L’Allemagne fait défaut.

Dès que j’aurai fini ma conférence, cet enfant de douleur, j’espère pouvoir vous écrire à nouveau.

En vous priant encore une fois de me pardonner la longue pause.

votre toujours dévoué

Jung.


1. Abraham, cf. 35 J, n. 8, quoique sa lettre à Freud du 9 août ne signale pas son absence.

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