18-08-1907 Freud à Jung

38 F

18 août 07 (1).

Hôtel Wolkenstein à St. Christina, Grôden (2).

Mon cher collègue,

L’appauvrissement de ma personnalité par l’interruption de notre commerce prend donc heureusement fin. Moi-même paresseux et vagabondant dans le monde avec les miens, je vous sais retourné au travail et vos lettres me rappelleront à nouveau ce qui est devenu pour nous deux le plus intéressant.

Ne désespérez pas. Ce n’était sans doute dans votre lettre qu’une de ces façons de parler. Il est indifférent d’être compris pour l’instant par les représentants officiels. Dans la masse qui se cache encore, anonyme, derrière eux, il se trouve assez de personnes qui veulent comprendre et qui surgissent alors subitement, comme j’en ai souvent fait l’expérience. Ne tra- vaille-t-on pas en effet essentiellement pour l’histoire, et là votre conférence d’Amsterdam sera désignée comme un jalon. Ce que vous désignez comme l’hystérique dans votre personne, le besoin de faire impression sur les hommes et de prendre de l’in­fluence sur eux, ce qui vous rend tellement apte à être un maî- Ire et un guide, cela trouvera son compte même si vous n’avez pas fait de concession au jugement qui est de mode actuelle­ment. Si, à ce moment-là, vous avez réussi dans une mesure plus abondante encore à insérer vos germes personnels dans la masse en fermentation de mes idées, aucune différence ne subsis­tera plus entre votre cause et la mienne.

Je ne me sens pas assez bien pour entreprendre le voyage de septembre en Sicile comme projeté, où à cette époque le sirocco doit régner en maître incontesté, et par conséquent je ne sais pas où je vais passer les semaines qui viennent. Je reste ici jusqu’à fin août, occupé à des promenades en montagne et à la cueillette des edelweiss; je ne rentre pas à Vienne avant la fin de septembre. Dans l’ensemble il est plus sûr que vous m’écriviez pour l’instant à mon adresse viennoise, car la poste d’été en montagne est peu sûre. Mon petit agenda de poche ne porte pas une seule notation depuis quatre semaines, telle­ment tous les investissements intellectuels sont radicalement vides. Je vous reste pourtant très reconnaissant si vous rappe­lez quelque chose à mon souvenir.

L’Allemagne participera sans doute à notre cause seule­ment à partir du jour où un quelconque bonze supérieur l’aura solennellement reconnue. Le chemin le plus court serait peut- être d’y intéresser l’empereur Guillaume qui, bien entendu, comprend tout. Avez-vous des relations qui s’étendent jusque- là ? Moi pas. Peut-être Harden, l’éditeur de la Zukunft, flairera- t-il dans vos travaux(3) la psychiatrie future? Vous voyez que je suis ici bien d’humeur à plaisanter. J’espère que. les vacances qui vous ont été imposées loin du travail vous ont apporté tout le repos que j’espère atteindre ici par un éloignement inten­tionnel.

Votre toujours cordialement dévoué,

Dr Freud.


1. En-tête « Berggasse » biffé. Lettre reproduite dans Freud, Correspon­dance et partiellement dans Schur, Freudy Living and Dying.

2. Les Freud se rendirent de Lavarone à cette station des Dolomites, aujourd’hui italienne, et appelée Selva in Gardena.

3. Cf. 27 F, n. 6.

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