27-08-1907 Freud à Jung

4o F

Hôtel Annenheim und Seehof am Ossiacher See (Carinthie) 1

Annenheim, le 27 août 1907.

Mon cher collègue,

Vous me pardonnez de m’être servi pour vous, sur la carte 2 ouverte, de l’adresse plus formelle. —- Donc votre lettre était charmante et m’a une fois de plus montré davantage de vous que tout un traité. A son début, vous vous êtes trouvé en face du sérieux et vous avez semblé vous effrayer du contraste. Je serais navré que vous ayez pensé un moment que je doute vraiment de quelque chose en vous. Mais ensuite vous vous êtes ressaisi et vous avez trouvé la seule position que l’on peut pren­dre lorsqu’on se trouve en face de son + + +3 inconscient, celle de l’humour, et le vôtre est délicieusement réussi.

Ce qui m’a rendu favorable à Abraham, c’est qu’il attaque directement le problème sexuel, et c’est pourquoi j’ai volon­tiers mis à sa disposition ce que j’avais. Votre description de son caractère porte tellement le sceau de la justesse que j’ai­merais l’accepter sans autre examen. Rien à lui objecter, et pourtant quelque chose qui exclut l’intimité. Un peu quelqu’un qui « rampe, mais sèchement4 », dites-vous, et cela doit contras­ter durement avec votre être ouvert et qui en entraîne d’autres avec lui. Il serait d’ailleurs intéressant de connaître les rapports privés qui font se développer une telle réserve, la blessure secrète du sentiment de soi, ou l’aiguillon de la pauvreté et de la misère, la jeunesse maussade, etc. Par ailleurs, est-il un des­cendant de son éponyme?

Pour répondre à votre demande, une liasse de ce papier ne suffirait pas. Non que j’en sache autant, mais on pourrait dire une telle variété de choses possibles également justifiées. Pour l’instant je ne tiens personne pour autorisé à dire que la sexua­lité est la mère de tous les sentiments. Nous connaissons en effet, comme le poète5, deux sources pulsionnelles. La sexualité est l’une d’elles. Un sentiment semble être la perception interne d’un investissement pulsionnel. Il y a certainement des sentiments combinés provenant des deux sources. Je ne sais que faire de la « personnalité », aussi peu que du « moi » bleulérien de son étude sur l’affectivité 6. Je pense que ce sont des concepts de psychologie de surface et que nous sommes dans la métapsychologie, derrière eux, quand même nous ne pou­vons pas encore les recouvrir de l’intérieur.

Je déduis (pour le moment) le rôle des complexes sexuels dans l’hystérie uniquement comme une nécessité théorique, et non de leur fréquence et de leur intensité. Cela n’est sans doute pas prouvable à cette heure. Quand on voit les gens tomber malades de leur métier, etc., cela n’est pas encore déterminant, car la composante (homosexuelle chez l’homme) est alors facile à découvrir au cours de l’analyse. Je sais qu’on rencontre alors quelque part l’opposition entre investissement du moi et inves­tissement d’objet; mais sans nécessité directe (clinique), je ne peux pas spéculer du tout.

Je suis tellement hors de tout que je ne sais même pas la date du congrès d’Amsterdam. J’aurai encore de vos nouvelles auparavant? Je reste ici jusqu’au 10 septembre.

Cordialement votre Dr Freud.

  1. Voir fac-similé pl. 7. Les Freud passèrent quinze jours dans cet hôtel. Cf. Jones, II, p. 38.

2.  N’est pas conservée.

3. Sur les + + +, cf. supra 11 F, n. 7.

4. Faust I, 521. Freud n’avait jamais vu Abraham. Dès qu’ils eurent commencé à correspondre et qu’Abraham eut rendu visite à Freud à Vienne, Freud eut une opinion tout à fait positive d’Abraham.

5. Schiller, dans Die Weltweisen [Les sages], que Freud aimait à citer. (En parlant de la nature 🙂 Entre-temps, avant que l’édifice du monde. Par la philosophie ne soit maintenu. / Elle en entretient le mécanisme. / Par la faim et par l’amour.

6. Affektwitât, Suggestibilität, Paranoïa [Affectivité, sensibilité à la suggestion, paranoia] Halle, 1906.

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