19-09-1907 Freud à Jung

45 F

Rome, 19 sept.07  (1).

Mon cher collègue

A mon arrivée ici j’ai trouvé votre lettre sur le déroulement ultérieur du congrès. Elle ne m’a pas déprimé, et j’ai constaté avec satisfaction que vous ne l’êtes pas non plus. Pour vous, je pense que cette expérience aura les meilleurs effets, ceux du moins qui me tiennent le plus à cœur. Chez moi, le respect de la cause s’accroît à nouveau. J’étais déjà sur le chemin de me dire : quoi, après dix ans déjà sur la voie de la considération? ce ne peut rien être là de convenable. A présent, je peux de nou­veau le tenir pour tel. Mais vous voyez, la tactique que vous avez adoptée jusqu’ici perd son fondement. Les gens ne veulent pas qu’on leur fasse la leçon. C’est pourquoi maintenant ils ne comprennent pas les choses les plus simples. Le jour où ils voudront, il s’avérera qu’ils comprennent les plus compliquées aussi. Jusque-là la consigne est : continuer à travailler, discuter le moins possible. On ne pourrait en effet que dire à l’un : vous êtes un imbécile, à l’autre : vous êtes un filou, et il est à bon droit exclu de réaliser l’expression de ces convictions-là. Nous savons par ailleurs que ce sont de pauvres bougres, qui crai­gnent d’une part de choquer, de nuire à leur carrière, et qui de l’autre, sont(2) enchaînés dans la peur du refoulé en eux- mêmes. Il nous faut attendre qu’ils périssent tous ou qu’ils deviennent lentement minorité. Ce qui arrive de frais et de nou­veau nous appartient de toute manière.

Je ne peux malheureusement pas citer de mémoire les beaux vers de C. F. Meyer qui se terminent ainsi :

Und jenes Glöcklein, das so lustig schellt Da kommt ein neuer Protestant zur Welt (3).

[Et cette clochette, qui sonne si gaiement, C’est que vient au monde un nouveau protestant.]

Aschaffenburg toutefois, que vous avez si brillamment percé à jour (voir plus haut mon lapsus calami : suis au lieu de sont), est apparemment le filou principal, car il a ceci en lui de toujours tout savoir mieux. Il faut se souvenir de cela. Vous relevez très justement l’absolue stérilité de nos adversaires, qui doi­vent s’épuiser en insultes et en répétitions identiques, alors que nous pouvons continuer à travailler, de même que tous ceux qui se joignent à nous. Le Celte (4) qui vous a surpris n’est certainement pas le seul; nous entendrons parler cette année de partisans inattendus et vous en obtiendrez d’autres dans votre florissante école.

A présent voici mon ceterum censeo (5) : fondons notre revue. On va insulter, acheter et lire. Les années de lutte vous paraî­tront un jour les plus belles, dans le souvenir. A mon sujet, s’il vous plaît, ne faites pas tant d’histoires. Je suis trop humain pour être bon à cela. Votre souhait de posséder mon portrait m’amène à exprimer en retour un souhait qui sera certainement plus facile à exaucer. II y a quinze ans que je n’ai pas posé de mon plein gré pour un photographe, car je suis à ce point vani­teux que je supporte mal la décadence physique. Il y a deux ans, j’ai dû me faire photographier (sur décret) pour l’exposition d’Hygiène, mais j’ai tellement horreur de cette photographie que je ne veux rien faire pour qu’elle parvienne en votre posses­sion. Mes fils ont fait à peu près à la même époque une photo- graphie de moi qui est tout à fait sans artifice et bien meilleure. Si vous voulez, je la chercherai à Vienne pour vous. Ce qu’il y a de meilleur et de plus flatteur pour moi, c’est sans doute la plaquette que C.F. Schwerdtner a confectionnée pour mon cinquantième anniversaire (6). Si vous me dites un mot d’assen­timent, je vous la ferai parvenir.

Je vis tout à fait solitairement ici à Rome, dans quelques fan­tasmes, et je compte rentrer dans les derniers jours du mois seule­ment. Mon adresse est Hôtel Milano. Avec le début des vacances j’ai profondément enterré la science et j’aimerais maintenant revenir un peu à moi et tirer quelque chose de moi. La ville incomparable est le lieu qu’il faut pour cela. Quand bien même le principal de mon travail devrait être fait, je veux néanmoins collaborer avec vous et les plus jeunes, aussi longtemps que cela ira. Eitingon (7), que j’ai rencontré à Florence, est mainte­nant ici et me rendra sans doute bientôt visite, pour me relater des impressions détaillées d’Amsterdam. Il semble s’être à nouveau pourvu de quelque femme. Cette praxis éloigne de la théorie. Quand j’aurai tout à fait surmonté ma libido (au sens ordinaire), je me mettrai à une « vie amoureuse des hommes (8) ».

Avec mes salutations cordiales et dans l’attente de votre réponse,

Votre très dévoué

Dr Freud.


1.   Reproduite dans Freud, Correspondance 1873-1939, Freud fut à Florence les 15 et 16 septembre, où il rencontra Eitingon, et à Rome du 17 au 26 septembre. Cf. Jones, II, p. 38 sq., et les lettres à la famille écrites ce mois-là (Correspondance).

2.   Bin [suis] corrigé en sind [sont].

3. Citation inexacte du poème épique de Conrad Ferdinand Meyer (1825- 1895), Huttens letzte Tage [Les derniers jours de Hutten], 1871, XXIV. Dans sa réponse à un questionnaire de la revue viennoise Neue Blätter für Literatur und Kunst, Freud avait cité ce poème dans une liste de « dix bons livres ». Cf. Freud, Correspondance 1873-1939, lettre à Hugo Heller du Ier novembre 1906, faussement datée de 1907 dans la 1re édition.

4. Der Celte [le Celte] a été faussement lu comme étant der Alte [le vieux] dans la Correspondance 1873-1939.

5. Allusion à la formule célèbre par laquelle Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.) terminait tous ses discours devant le Sénat romain : Ceterum censeo Carthaginem esse delendam. [Au reste, je pense qu’il faut détruire Carthage].

6.   Les partisans de Freud à Vienne firent frapper à l’occasion de son cinquantième anniversaire, le 6 mai 1906, une médaille dessinée par un sculpteur viennois réputé, Karl Maria Schwerdtner (1874-1916). Le recto porte un profil de Freud, le verso Œdipe devant le Sphinx, encadré du vers de Sophocle « Celui qui résolut l’énigme fameuse du sphinx et fut un homme très puissant » (en grec). Voir pl. 6.

7.   Max Eitingon (1881-1943), né en Galicie, passa sa jeunesse à Leipzig. Volontaire au Burghölzli, il alla de là à Vienne et assista aux soirées du mercredi les 23 et 3o janvier 1907. Il était le premier étranger à rendre visite à Freud, cf. la lettre que Freud lui écrivit le 24 janvier 1922, dans la Correspondance 1873-1939. Membre fondateur de l’Association berlinoise de psychanalyse, 1910, et sixième membre du « comité » en 1919, cf. la notice après 321 J. Il fonda en 1921 la policlinique berlinoise de psycha­nalyse, se proposant de rendre la thérapeutique analytique accessible à de plus larges couches de la population et d’organiser des cours de formation analytique, comprenant l’analyse didactique obligatoire. Il partit pour la Palestine en 1934, où il fonda l’Association de psychanalyse de Palestine.

8.   Freud avait déjà annoncé à la société du mercredi du 28 novembre 1906 qu’il projetait une étude sur « la vie amoureuse de l’homme ». Cf. Minutes, I, p. 66; cf. aussi 209 F, n. 7 et 288 F, n. 1.

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