11-12-1907 Jung à Freud

44 J

Burghölzli-Zurich, II. IX. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Hier soir je suis rentré d’Amsterdam et suis de nouveau mieux en état de considérer mes expériences au congrès avec une perspective de distance spatiale et temporelle. Avant d’essayer de vous peindre les événements qui ont suivi, je vou­drais vous remercier du fond du cœur de votre lettre, qui est arrivée juste au bon moment, car cela a été alors un bienfait pour moi de pouvoir sentir que je ne me battais pas seulement pour une grande découverte, mais aussi pour un grand homme digne de vénération. Que l’on reconnaisse des faits lentement ou vite, ou qu’on les combatte, cela peut me laisser assez froid, mais que l’on déverse un véritable purin sur tout ce qui ne convient pas, cela est révoltant. Il y a une chose que j’ai consommée en quantité inouïe à ce congrès, c’est un mépris allant jusqu’à la nausée du genre homo sapiens.

La discussion sur mon exposé malencontreusement arrivé prématurément à sa fin n’a eu lieu que le lendemain, bien qu’il n’y ait pas eu de motifs réels pour la renvoyer. Bezzola a pris la parole le premier, pour « protester » contre vous, contre moi et contre la doctrine sexuelle de l’hystérie (accents moraux sous-jacents !). Une heure auparavant, j’avais essayé de m’entendre avec lui, seul, à l’amiable — impossible. Il ne vous envie pas le fait que vous écriviez des livres, ni vos revenus, ce qui peut nous faire mourir de rire ou de rage. Rien que de l’affect enragé, sans fondement logique, contre vous et moi.

C’est ensuite Alt (1) de Uchtspringe qui a annoncé le terrorisme contre vous, à savoir qu’il ne remettrait jamais un patient à un médecin de tendance freudienne pour un traitement — manque de conscience — cochonnerie — etc. Les plus forts applaudisse­ments et congratulations qui vont à l’orateur sont ceux du Pr Ziehen (2), Berlin. Puis vint Sachs (3) de Breslau, qui n’a dit que quelques très grosses âneries, que l’on ne peut pas répéter; également violemment applaudi. Janet ne peut se retenir de remarquer que lui aussi a déjà entendu votre nom. Il est vrai qu’il ne sait absolument rien de votre enseignement, mais qu’il est convaincu que tout est du non-sens. Heilbronner d’Utrecht trouve seules discutables comme « éléments de votre doctrine (4) » les expériences d’association. Il a trouvé que tout ce que j’avais exposé à ce sujet était illusion, sans parler de Freud. Aschaffenburg n’était pas présent à la discussion, aussi ai-je renoncé à conclure. Auparavant toutefois, Frank de Zurich a parlé énergiquement pour vous, de même Gross de Graz, qui a d’ailleurs abondamment expliqué, dans la section psychologique, la signi­fication de votre théorie, dans la mesure où elle touche à la fonc­tion secondaire (5). Dommage que G[ross] soit un tel psychopathe; c’est une forte intelligence et il a, grâce à sa fonction secon­daire, acquis de l’influence sur les psychologues. J’ai beaucoup parlé avec lui et j’ai vu qv’il est un partisan zélé de vos idées. Après la discussion, le Geheimrat Binswanger, Iéna, m’a dit qu’Aschaffenburg lui avait dit avant sa conférence qu’il fallait que lui (B[inswanger]) l’aide pendant la discussion ! Vous vous souvenez que dans ma dernière lettre je vous ai parlé des lapsus d’Afschaffenburg]. L’autre lapsus, dont j’ai rétrospectivement fait l’expérience, était : « Breuer et moi ayons » c.-à-d. «Breuer et Freud ont ». Tout cela concorde très joliment pour mon diag­nostic. D’ailleurs son absence du lendemain était due à une convocation judiciaire qu’il ne pouvait renvoyer. Si A[schaffenburg] avait été là, je lui aurais absolument dit encore une fois la vérité. Les autres étaient trop sots.

A ma grande surprise, il se trouvait parmi les Anglais un jeune homme de Londres, le Dr Jones (6) (un Celte du Pays de Galles!), qui connaît très bien vos écrits et travaille lui-même psychanalytiquement. Il vous rendra probablement visite par la suite. Il est très intelligent et pourrait peut-être fournir un jour du bon travail.

Oppenheim (7) et Binswanger sont en état de bienveillante neutralité, mais montrent tous deux de l’opposition à la sexua­lité. Malgré l’opposition actuelle, excessivement grande, j’ai acquis la certitude consolante que vos idées pénètrent lentement mais sûrement de plusieurs côtés, justement parce qu’elles ne relâchent pas quiconque les a une fois acceptées.

Janet est un vaniteux, même s’il est bon observateur. Ce qu’il dit et fait maintenant est simplement stérile. Ce qui s’est passé d’autre au congrès est, comme d’habitude, sans importance. J’ai pu une fois de plus constater abondamment que la psychiatrie, sans vos idées, va à son déclin, ce qui est déjà le cas chez Kraepelin. L’anatomie et les tentatives de classification ont encore le dessus, soit les « voies annexes », qui ne mènent nulle part.

J’espère que votre santé se rétablira bientôt complètement. Dans ces circonstances bien sûr je n’ose pas insister sur mes désirs, mais je me réjouirais beaucoup de pouvoir espérer vous revoir pendant les vacances de Noël.

Peut-être puis-je exprimer à cette occasion un désir conçu depuis longtemps mais toujours refoulé : j’aimerais beaucoup posséder une photographie, mais tel que je vous ai connu, et non tel que vous étiez il y a des années. J’ai déjà exprimé ce désir à votre épouse à Vienne. Mais il me semble que la chose soit retombée dans l’oubli. Auriez-vous la grande bonté de m’exaucer peut-être une fois? Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car il arrive toujours de temps à autre que j’aie besoin de votre image.

Avec les meilleurs salutations et vœux, votre très dévoué

Jung.


1. Konrad Alt (1861-1922), directeur d’un sanatorium célèbre à Ucht­springe en Saxe. Il est l’auteur du rapport du congrès que publia la Monatsschrift. Cf. 43 J, n. 1.

2.    Theodor Ziehen (1862-1950), professeur de psychiatrie et de neuro­logie à Berlin (1904-1912), puis à Halle (1917-1930). Entre-temps il s’ctait consacré à la philosophie (positive). Il travailla principalement dans les domaines de la psychologie de l’enfant, des épreuves d’intelligence et de la connaissance du caractère. Ziehen est le premier à avoir utilisé le terme de « complexe accentué par le sentiment » [gefühlsbetonter Komplex], dans son livre Leitfaden der physiologischen Psychologie [Guide de la psychologie physiologique], Iéna 1891. Voir Jones, II, p. 120 et Ellenberger, p. 692. Jung reprit ce terme dans le travail qu’il rédigea avec Riklin en 1904, « Experimentelle Untersuchungen über die Assoziationen Gesunder » [Recherches expérimentales sur les associations d’hommes sains], G.W., 2. Jung reconnaît d’autre part textuellement la paternité de Ziehen dans son travail de 1905 sur le diagnostic psychologique pour l’établissement des faits G.W., 2, § 733, n. l3. Freud utilisa le terme pour la première fois dans La Psychanalyse et l’établissement des faits en matière judiciaire par une méthode diagnostique, cf. 1 F, n. 2.

3.   Heinrich Sachs, professeur de psychiatrie à Breslau.

4.   Cf. 1 F, n. 2. C’était, le terrain de recherches de Jung, non de Freud.

5.   Se référe à une hypothèse de Gross (Die zerebrale Sekundärfunktion, cf. 33 J, n. 6) : il y a deux types psychologiques, qui correspondent respec­tivement à la fonction primaire et à la fonction secondaire du cerveau. Cf. l’explication de Jung dans G.W., 6, § 528.

6.   Ernest Jones (1879-1958) fut bientôt l’un des disciples les plus fidèles de Freud. Il vivait alors à Londres; dès 1908 professeur à Toronto, Canada. Cofondateur de l’Association américaine de psychanalyse (1911) et de la British Psycho-analytical Society (1913). Il fonda en été 1912 le « comité » des collaborateurs les plus proches de Freud, cf. notice après 321 J, Il est l’auteur de la biographie en trois volumes La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, 1958-1969; éd. orig. New York et Londres, 1953- 1957, pour la préparation de laquelle il eut accès à la présente correspon­dance, avec la permission de Jung. Cf. C. G. Jung, Briefe, II, p. 365.

7.   Hermann Oppenheim (1858-1919), neurologue berlinois, fondateur et directeur d’une clinique privée réputée. Il était parent par alliance d’Abraham, et le soutint en lui envoyant des patients; il se retourna plus tard contre la psychanalyse.

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