02-01-1908 Jung à Freud

59 J

Burghölzli-Zurich, 2. I. 08.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Recevez mes plus cordiaux vœux de bonheur pour la nou­velle année! Si l’année écoulée a déjà amené de nombreux signes avant-coureurs de l’aurore, c’est mon vœu sincère pour le Jour de l’An que la nouvelle année apporte encore du meilleur. Je ne veux pas résumer combien vos semailles se portent bien. Espérons qu’on en verra paraître quelque chose à Salzbourg. Je vais faire passer dès que possible une circulaire pour fixer le nombre des participants et la date du congrès. En même temps, je vous écrirai en vous priant de soumettre également mes propositions à votre société.

J’ai pris connaissance avec déplaisir des deux choses sui­vantes : premièrement : mon espoir de vous saluer à Zurich entre Noël et Nouvel An est tombé à l’eau. Deuxièmement : ma description du collègue Abraham s’est malgré tout avérée trop sombre. Je suis, pour des raisons psychanalytiques, enclin à balayer d’abord devant ma propre porte. Mais dans ce cas, le « complexe d’autoconservation » du collègue à mon égard a certainement aussi joué un rôle. Il sera sans doute venu d’autant plus ouvertement à vous. C’est là la différence qui entraîne la diversité de nos notations. C’est une bonne chose qu’A[braham] vous ait dit beaucoup de choses sur Bleuler, il a rattrapé ce que j’ai tardé à faire. Bleuler est réellement une chose unique en Psycha. D’après ce qu’A[braham] nous écrit, il semble se porter convenablement à Berlin, ses débuts au moins sont encoura­geants.

J’ai fait de mauvaises expériences avec mes critiques fran­çais1. Au début ils étaient pleins de bonnes résolutions, mais quand ils ont vu comme tout cela est grand et difficile, ils se sont recroquevillés. La seule chose que nous ayons lancée cette année dans la littérature française est un compte rendu que j’ai fait moi-même de mes Études diagnostiques d’association, Ier vol., que Binet2 a exigé de moi. Derrière Binet il y a un Suisse, M. Larguier des Bancels 3, privat-docent de philosophie à Lausanne, qui est infecté par Claparède. Mes essais galva­niques, qui en fait ne sont intéressants que grâce aux essais d’association, paraîtront dans la Gazzetta Medica Lombarda 4. La Rivista di Psicologia m’a également demandé un exposé sur la psychanalyse5. Ainsi l’abondance de vos découvertes est dirigée dans un grand nombre de canaux.

Il ne s’est jusqu’ici rien passé de neuf dans l’organisation du journal. Les négociations avec l’Amérique sont encore en suspens 6.

J’ai lu avec intérêt les nouveautés au sujet de Jensen. On ne peut malheureusement rien faire avec de simples événements de l’histoire antérieure, là où manquent les confessions. Il est regrettable, mais compréhensible, qu’il ne comprenne pas le sens de vos investigations. Il y faut de manière générale un certain « esprit », avant tout une certaine jeunesse mentale.

J’ai actuellement en traitement un nouveau cas d’hystérie grave avec des états crépusculaires. Cela marche bien. La personne a 26 ans, étudiante. C’est un cas d’une rare beauté. Je travaille presque exclusivement avec des analyses de rêves, les autres sources ont un débit très parcimonieux. Dans ce cas, les rêves de transfert ont commencé extrêmement tôt, le plus magnifiquement du monde, beaucoup sont d’une clarté somnambulique. Bien entendu, tout concorde avec votre vision. L’histoire sexuelle de la jeunesse n’est pas encore claire, car en aval de la treizième année règne une obscurité amnésique, que seuls les rêves éclairent par phosphorescence. Les états crépusculaires sont analogues à ceux du cas de ma première publication (phénomènes occultes (7)); La patiente joue avec une perfection merveilleuse et une beauté dramatique absolument bouleversante la personnalité qu’elle rêve comme son idéal. J’ai essayé au début de remettre l’analyse à notre actuel premier assistant, le Dr Maier, ce qui n’a pas réussi, car la patiente me tenait déjà en joue, bien que je ne lui aie à dessein jamais rendu visite. Lors de ses états crépusculaires, les méde­cins et les infirmières se rassemblaient pleins d’admiration. Le deuxième jour du traitement analytique, immédiatement avant l’apparition du complexe principal, il y a encore eu un état crépusculaire de deux jours. Puis plus aucun, sauf une fois : le jour où elle a pris conscience du transfert, elle est allée chez une amie et a produit là un état crépusculaire de protection de deux heures et demie, dont elle s’est reconnue coupable le jour suivant, et dont visiblement elle se repentait fort. Cette patiente a une capacité d’une rare perfection pour négocier l’être et le non-être de ses symptômes. Actuellement, elle attend la visite de son bien-aimé, et elle souffre d’éructations (8). Elle se tient tout le temps à la fenêtre et regarde s’il vient. La nuit elle rêve qu’elle va chercher à la fenêtre des « protozoaires », qu’elle apporte à une personne indistincte. Les éructations sont apparues pour la première fois après la seizième année, lorsqu’elle s’est aperçue que sa mère voulait la marier. Elle ne voulait pas — dégoût — crainte de la grossesse — éructations. Elle attend maintenant à la fenêtre son bien-aimé : elle est en attente » (9) de l’aimé (éructations), elle cherche à la fenêtre les protozoaires, qu’elle reconnaît aussitôt comme appartenant à l’embryologie. Cela grouille de telles choses. De tels cas me consolent toujours de ce que vos doctrines ne sont pas encore admises. On est en possession d’un bien réel et on en jouit.

Le 16.I je ferai une conférence à l’aula (10), par laquelle j’espère intéresser un assez grand public à vos nouvelles recherches. Ici s’épuisent à peu près mes nouveautés du Nouvel An.

Puis-je vous prier d’exprimer également à Madame votre épouse ainsi qu’à toute votre famille mes meilleurs vœux de Nouvel An?

Votre toujours dévoué

Jung.


1. Jung entend les Genevois.

2.  Alfred Binet (1857-1911), psychologue expérimental français; il est l’initiateur, avec le psychiatre Théodore Simon, du « test Binet-Simon » pour évaluer l’intelligence des enfants ( 1905). Il fonda et édita la pre­mière revue française de psychologie, L’Année psychologique, dans laquelle parut l’exposé de Jung, vol. XIV, 1908, p. 453-455; il s’agit d’un résumé en français des essais du premier volume des Études d’association. La page de titre nomme Jung au nombre des collaborateurs attitrés.

3.  Jean Larguier des Bancels (1876-1961), secrétaire de L’Année psy­chologique, plus tard professeur de psychiatrie à Lausanne.

4. L’exposé (s’il a été écrit) n’a paru dans la Gazzetta ni à la fin de 1907 ni en 1908.

5. Cf. 99 F n. 3.

6. Jones (II, p. 47), rapporte que les négociations menées avec Morton Prince échouèrent; elles avaient eu pour but de faire fusionner la nouvelle revue avec le Journal of Abnormal Psychology édité par Prince. Cf. aussi 69 J, n. 1.

7.   La thèse de doctorat de Jung, Zur Psychologie und Pathologie soge­nannter occulter Phänomene [Psychologie et pathologie des phénomènes prétendus occultes], G.W., î,

8.   Parfois symptôme de la grossesse.

9.   Locution signifiant « enceinte ».

10.      La conférence fut faite à l’Hôtel de ville (Rathaus) de la ville de Zurich, Cf. 82 F, n. 4.

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