13-03-1914 Jones à Freud

13 mars 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

Je suis dans la position peu habituelle d’avoir à répondre à deux lettres de vous, et j’ai beaucoup de choses à dire, alors préparez-vous, je vous prie, à une longue épître. La raison en est que mes ennuis de santé ont tout perturbé. J’ai souffert d’une grave crise de cellulite commençant dans la nuque, et touchant toutes les glandes des deux côtés, profondes et superficielles, depuis le crâne jusqu’aux omoplates et, plus bas, aux clavicules. J’ai vu mes patients tous les jours, sauf un, mais je n’ai rien pu faire d’autre à cause de la douleur, etc. Ça va maintenant beaucoup mieux et je serai bientôt entièrement rétabli.

Ainsi ai-je été empêché d’assister à la communication de McDougall sur la pul­sion sexuelle, à la Royal Society of Medicine1, mais j’ai dicté de mon lit une longue contribution que Hart a lue à la réunion2. Il y avait foule. Au cours de la discussion, deux psychologues ont parlé de la pulsion en général, tandis que les quatre autres orateurs étaient des psychanalystes, si bien que nous avons eu le dessus. [Aucune opposition3.] J’avais au préalable organisé notre débat en divisant le sujet et en délé­guant à chacun de nos quatre représentants la partie pour laquelle il était le mieux armé, histoire de couvrir la totalité du terrain et de faire l’impression maximale4. Cela contribuera largement à contrer l’offensive du British Medical Journal, et nous aurons bientôt d’autres occasions également. L’attaque de Mercier n’a abattu aucun d’entre nous, et tant qu’un Gallois et un Juif seront président et secrétaire de la Société5, il n’y a pas à craindre que de telles attaques puissent provoquer ce que nous avons appris à appeler depuis Zurich une « réaction aryenne » ; mes ancêtres étaient en Europe avant les Aryens, ce qui explique peut-être en partie que je ne crois pas à l’or­gueil omniscient que vantent les « Aryens ».

Notre société s’est réunie hier soir, et Mrs. Eder nous a lu une traduction de votre article sur la Dynamik der Übertragung6. Il a été discuté avec intelligence et acuité d’esprit, preuve que les hommes apprennent vite; nous sommes tous bons amis (sauf Miss Long), et les réunions sont très appréciées. On compte actuellement à Londres entre trente et quarante patients en ψα.

La circulaire d’Abraham est arrivée ce matin, et je lui ai adressé une lettre qui vous parviendra certainement sous peu. J’espère que vous avez reçu à l’heure qu’il est la lettre de Jelgersma. Elle a été des plus gratifiantes pour nous. Je l’ai rencontré à Amsterdam voici quelques années, et je le tenais pour un honnête homme.

J’ai entièrement récrit mon essai sur la Madone pour le Jahrbuch (7), pour y ajouter des matériaux précieux et un approfondissement que je crois important de la théorie (rapport entre flatuosité et castration) ; la dernière partie a été adressée à Sachs voici quinze jours. Vers la fin s’est produit un épisode amusant. Toute la partie sur le cro­codile reposait sur le fait que ces animaux, comme les grenouilles, n’ont pas de par­ties génitales extérieures8. Or en lisant le livre de Wallis Budge sur Osiris9, qui soit dit en passant est excellent, j’ai été horrifié d’apprendre que les Egyptiens accomplis­saient certains rites avec le pénis du crocodile. Pris de panique, j’ai téléphoné à plu­sieurs professeurs de zoologie, dont aucun n’a pu me donner le renseignement que je voulais ; le lendemain, je suis allé au Jardin zoologique pour tirer cette affaire au clair. Aucun des gardiens ne savait ; il ne restait donc qu’une seule chose à faire : à l’aide de perches, renverser un mâle sur le dos, etc. Cette tâche s’est révélée extraordinairement difficile et a créé une scène excitante. J’ai découvert, ce dont j’ai ensuite eu confirmation par des manuels, que le pénis de l’animal est entièrement dis­simulé dans le cloaque, ce qui a confirmé l’hypothèse ψα suivant laquelle il devait être invisible de l’extérieur. Quelle vie austère que celle d’un médecin ordinaire en com­paraison d’une vie de psychanalyste !

Ci-joint un document intéressant illustrant la nature des psychologues amé­ricaines.

Flournoy donne un cours sur la ψα à Genève, à la Faculté des Sciences; j’ai demandé à Claparède de nous en faire un résumé pour la Zeitschrift, mais je ne sais pas s’il le fera10.

L’attitude de Loe, dans sa fameuse lettre, était bien meilleure qu’elle ne l’a jamais été (envers la ψα). Elle admet aujourd’hui que les conclusions de la ψα sont tout à fait correctes, bien qu’elles ne soient pas d’un grand secours ; « c’est une science, non pas un traitement. » L’examen urologique a-t-il eu lieu ? Bien entendu je suis impatient d’en savoir les résultats. Ma grande crainte est qu’elle se réserve le droit de recourir à la morphine, et qu’elle l’exploite dès qu’une difficulté surgira dans sa vie. Dans sa lettre, elle écrit que la plus jeune de vos filles a eu de la fièvre, j’espère que c’est fini depuis longtemps maintenant.

J’ai reçu de Heller une masse de matériaux de la Zeitschrijt. Blüher ne débite que des absurdités11 ; il ne défend jamais que sa propre homosexualité. Je vois que Ferenczi a été d’une activité débordante ces derniers temps.

J’en viens maintenant à vos lettres, auxquelles je vais répondre point par point. J’écrirai sur Wells pour les Varia (12). Vous avez naturellement raison au sujet de Stekel, mais c’est un bon exercice de self-control ; ce mois-ci, il a eu l’effronterie d’écrire un paragraphe pour se plaindre qu’un critique avait déformé un seul de ses mots !

J’attends avec impatience votre article du Jahrbuch13, et j’imagine que les épreuves arriveront d’ici une quinzaine de jours. Pour des raisons politiques, ne pourrait-on accélérer les choses et sortir le Jahrbuch début mai ? Où en est l’article sur le Narcissmus14 ? Pourriez-vous me dire quels problèmes particuliers vous y abordez ?

Mon exaspération à l’égard de Putnam n’était que momentanée, car je reconnais tout ce qu’il y a d’admirable et d’aimable en lui. Mais son incapacité à tirer les ultimes conséquences de ce qu’il sait, par exemple sur Jung, est parfois éprouvante.

Le destin nous a retiré des mains la question de la responsabilité des passages ajoutés dans ma critique de Jung. Après que vous avez écrit pour me demander de la revoir moi-même, Rank m’a écrit le contraire. Sur quoi Heller est allé à l’encontre en m’adressant les épreuves. Je les ai corrigées (il y avait quelques erreurs de traduction, mais je suis d’accord avec tous les ajouts) le jour même, mais Rank m’écrit mainte­nant que c’était trop tard, car ils ne pouvaient plus retarder la sortie de la Zeitschrijt;15. Très amusant!

Si le Verschreiben que vous citiez était bien de moi, il n’était pas tout à fait inconscient. J’ai pris l’habitude de m’adresser à Loe en lui donnant son vieux titre, par quoi on continue probablement à l’appeler dans son milieu (Pension), mais j’ima­gine que je devrais cesser de le faire maintenant.

Ce soir, j’aperçois dans le British Medical Journal une critique cinglante de mon livre, dont l’auteur fait ses choux gras en révélant son ignorance crasse. Je le connais depuis longtemps, un insigne imbécile16.

Burrow et Hamill m’écrivent qu’ils ne sauraient pour l’instant quitter l’Amérique, pour des raisons domestiques. Au passage, je voulais vous demander des nouvelles de Frau Hoesch-Ernst. Est-elle encore en traitement ? Ce ne saurait être un cas de tout repos.

Je termine enfin, en espérant avoir bientôt de vos nouvelles, et avec les amitiés

de votre fidèle

Jones.

  1. William McDougall, The Définition of the Sexual Instinct, Proceedings of the Royal Society of Medicine, 7-3 (1913-1914), p65-78.
  2. Voir Proceedings of the Royal Society of Medicine, 7-3 (1913-1914), p. 83-86.
  3. Ces mots semblent avoir été ajoutés à la relecture.
  4. Pour les observations de William Brown, M. D. Eder, David Forsyth et Charles Mercier, voir Proceedings of the Royal Society of Medicine, 7-3 (1913-1914), p. 78-83 ; ainsi que p. 86-88 pour la réponse de McDougall.
  5. Sir George H. Savage était président de la section de psychiatrie de la Royal Society of Medicine, dont R. H. Cole et Bernard Hart étaient secrétaires honoraires.
  6. Freud (1912 b).
  7. Jones (1914 a).
  8. Voir Jones (1951, p. 346-350).
  9. E. A. Wallis Budge, Osiris and the Epyptian Résurrection, Londres, P. L. Warner, 1911.
  10. Aucune trace dans la Zeitschrift.
  11. Hans Blüher (1888-1955), auteur de Die drei Grundformen der sexuellen Inversion (Homosexualität), Leipzig, Max Spohr, 1913, et de Zur Theorie der Inversion, Zeitschrift, 2, 1914, p. 223-243. L’homoérotisme et l’antisémitisme de ses travaux ultérieurs sur les organisations masculines lui valurent d’être très apprécié du Mouvement de la jeunesse allemande.
  12. On ne trouve aucun éloge de Wells par Jones dans la Zeitschrift.
  13. Freud (1914 d).
  14. Freud (1914 c).
  15. Jones (1914 c).
  16. Compte rendu anonyme de Jones, Papers, lrc éd., 1913, British Medical Journal, I, 1914, p. 597-599.

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