13-05-1914 Jones à Freud

13 mai 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

Vous avez pensé, j’imagine, que Sachs me donnerait toutes les nouvelles de Vienne, et il m’en a donné quantité. Ainsi l’affaire de la Vereinsleitung est-elle réglée pour le moment de la manière la plus satisfaisante, mais nous devons nous préparer à l’éventualité de nouveaux ennuis prochainement. Jung n’est pas tué, mais juste défait temporairement. En juillet, il prend la parole devant la British Medical Asso­ciation1. Il exercera un puissant attrait en Amérique et peut-être en Angleterre, où la ψα n’est encore qu’une jeune pousse. Pour toutes ces raisons, j’espère que vous n’amenderez pas votre Réferat du Jahrbuch (2) d’un iota, car l’enjeu n’en était pas uni­quement la Vereinigung.

Sachs me dit que votre santé s’améliore, et qu’Ernst Wolfgang a surmonté sa fai­blesse originelle, deux bonnes nouvelles, mais que votre plus jeune fille a eu du mal à se défaire de son rhume ; j’espère que l’air marin de l’Angleterre en fera disparaître les dernières traces, s’il en reste3.

Ci-joint les lettres reçues d’Abraham. Les affaires ne semblent pas très brillantes en Amérique, bien que j’aie été ravi de voir que sur les 13 articles annoncés dans le programme de l’American Psychopathological Association, tous sans exception por­taient sur un thème de la ψα, 11 étant positifs et 2 seulement négatifs4. MacCurdy, sur qui j’avais fondé de grands espoirs, semble avoir montré un mauvais côté dans l’af­faire Herbert Jones (sûrement par jalousie, car il est très homosexuel), et ceci augure mal de son activité ψα, où le tempérament est au moins aussi important que l’intel­lect. Aucune nouvelle de Putnam depuis deux mois, mais je lui ai écrit dernièrement — lui demandant également l’autorisation de publier son dernier excellent article dans la Zeitschrift (5).

Loe a écrit une longue lettre cette semaine, après trois mois de silence, mais je serais ravi de savoir par vous l’effet qu’a eu sur elle la triste nouvelle de la mort de sa tante, qui était vraiment une femme magnifique. C’est encore un cas de mort pour des causes, en dernière instance, psychiques (vous souvenez-vous de m’avoir parlé de ce sujet un soir, à une heure tardive), comme le fut celle de Scott dans l’expédition en Antarctique6, à ce que je découvre. La décision de Loe quant à son mariage ne m’a pas surpris, car c’était la seule décision raisonnable, et j’en suis ravi. Cependant, je ne saurais être très optimiste pour son avenir, car elle ne renon­cera pas à la morphine, bien que je prie de tout mon cœur qu’elle puisse avoir quelques années de bonheur. Poursuit-elle le traitement jusqu’à la fin de votre sai­son de travail ?

L’histoire de l’Arbeit de Jekels était amusante, quoique un peu contrariante. Elle peut m’inciter à écrire mon livre sur Napoléon pour les Schriften, peut-être à la fin de cette année-ci après le Congrès7. Croyez-vous que je devrais sacrifier d’autres travaux à celui-ci ?

Je passerai cet été à écrire un petit livre sur Le traitement des névroses et à traduire Ferenczi8. Puis j’ai signé le contrat pour produire l’an prochain (avant la fin) un gros ouvrage sur la ψα destiné à un public scientifique, mais non médical, et ceci exigera un immense travail9. Outre ces tâches, j’en ai suffisamment d’autres pour occuper le temps libre de mes soirées.

Sir Ed. Durning-Lawrence vient de mourir10. J’ai dîné avec lui il y a à peu près un mois11, et il m’a assuré que Bacon a écrit non seulement tout Shakespeare, mais aussi tout Spenser et Marlowe (qu’il paya de la même façon pour se servir de leur nom), et qu’il avait également supervisé la traduction de la Bible ! ! Paix à ses cen­dres ! Au passage, on a découvert un autre ensemble de références contemporain, où le nom est écrit Shackspere12, confirmant ainsi ce que vous me disiez à propos de Jac­ques-Pierre13.

Sachs vous écrit au sujet de Londres, qui l’enchante. Sa compagnie m’est un grand plaisir.

Bien affectueusement à vous

Jones.

1.  Jung (1914),

2. Freud (1914 d).

3.  Allusions au neveu de Freud, le fils de Sophie, et à Anna Freud, qui était sur le point de se rendre en Angleterre.

4.  La cinquième réunion de l’American Psychopathological Association eut lieu à Albany, NY, 6 mai 1914.

5.  Putnam (1914 b).

6.  Robert Falcon Scott (1868-1912), officier de marine et explorateur, conduisait la fatidique deuxième expédition au Pôle Sud (1910-1913) ; voir Scott’s Last Expedition : The Personal Journals of Cap­tain R. F. Scott, C. V. O., R.N., on his Journey to the South Pole, 2 vol., Londres, Smith, Elder, 1913.

7.  Ludwig Jekels (1867-1954), psychanalyste viennois, consacra une brève étude à Napoléon (Jekels, 1914). Jones ne devait jamais publier son essai sur Napoléon Bonaparte.

8.  Jones (1920 b, 1916 b).

9. Voir lettre 156, note 5.

10.  Sir Edwin Durning-Lawrence (1837-1914), mort le 21 avril, prétendait que Francis Bacon se cachait derrière Shakespeare ; voir son Bacon Is Shakespeare, Londres, Gay & Hancock, 1910.

11.  Dans Jones (1957 a, p. 429; 1957 b, p. 460), Jones date ce dîner de 1913.

12. Le c est souligné de deux traits dans l’original.

13.  Voir la lettre 20.

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