18-05-1914 Jones à Freud

18 mai 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

Les deux premiers lots d’épreuves sont arrivés1, et nous avons eu grand plaisir à les lire. Quand on est au courant de toutes les allusions et références, il est aussi inté­ressant que plaisant de compter vos délicats coups d’estoc. Je suis certain que l’effet sera excellent, qu’il va affermir notre camp, lui donner de l’énergie, et qu’il va « démanteler » l’autre camp, comme dit Shaw.

Vous imaginez bien que je n’ai aucune critique à formuler, mais puisque vous m’avez demandé de vous faire part de toutes les observations qui me viendraient à l’esprit, j’attirerai votre attention sur quelques détails insignifiants.

Le premier est personnel : S. 46 (Fahnen) vous écrivez « Alle drei (Brill, Ferenczi et moi-même) hatten die a in Zürich kennen gelernt2». Pour ma part, je crains de devoir décliner cet honneur, les faits étant les suivants : je me suis procuré votre livre en 1906, et j’ai pratiqué la ψα (de manière imparfaite, assurément) un an avant le Congrès d’Amsterdam de septembre 1907 (3) où j’ai fait la connaissance de Jung et d’Otto Gross. Cet automne-là, j’étais à Munich, et j’y ai appris davantage de Gross que je n’ai jamais appris de Jung. Sur la route du retour, en décembre, j’ai passé 5- 6 jours à Zurich, où j’ai vu Jung tous les jours, et c’est ainsi que j’ai été invité au Congrès de Salzbourg en avril suivant. C’est Jung qui m’a alors présenté à vous, ce qui vous a peut-être donné l’impression que j’étais son élève. Depuis lors je n’ai séjourné que deux jours à Zurich. Je suis donc une exception minimale à votre affir­mation (S. 43) « an allen anderen Orten (ausserhalb Wien und Zürich) ergab diese Zuwendung von Interesse zunächst nichts anderes als eine meist leidenschaftlich akzentuierte Ablehnung4».

S. 45. Le sens est renversé par l’omission du mot «non» : «La ψα de Freud est désormais défendue et pratiquée non seulement en Autriche, etc.5»

[S. 46 : la date6]

S. 55. E. Jelliffe devrait être remplacé par «White et Jelliffe». White est bien plus fort que Jelliffe et ne doit pas être passé sous silence7.

S. 44. «jenes Charakterzuges von Jung… seiner Neigung zum rücksichtslosen Beiseitedrängen eines unbequemen Andern8». Bien entendu, c’est absolument vrai, et en principe je suis d’avis qu’il ne faut pas de pitié dans une guerre d’une telle impor­tance, mais je n’en trouve pas moins ceci assez fort, personnellement, et je crains que, loin de le renforcer, ça n’affaiblisse, par une note personnelle, l’effet général de l’es­sai. On n’a pas intérêt à donner des armes à l’ennemi. Sachs me demande d’ajouter qu’il est tout à fait de mon avis.

Nous attendons le troisième lot avec le plus vif intérêt.

Bien fidèlement à vous

Jones.

  1. Freud (1914 d).
  2. « Tous trois (Brill, Ferenczi et Jones) ont étudié la psychanalyse à Zurich. » Phrase supprimée ; voir Freud (1914 d, p. 31) ; GW, vol. 10, p. 70.
  3. En 1910, Jones affirmait qu’il s’était familiarisé avec l’œuvre de Freud en 1907, et reconnaissait, pour le déplorer, son manque d’expérience en psychanalyse, voir lettre 26, note 9.
  4. « Partout ailleurs (en dehors de Vienne et de Zurich), cette vague d’intérêt n’a produit, dans un premier temps, qu’un rejet très appuyé, le plus souvent tout à fait passionné» (voir Freud (1914d, p. 27) ; GW Vol. 10, p. 65-66).
  5. Allusion à l’usage que fait Freud d’un passage en anglais de Havelock Ellis. Le non figure dans la version publiée ; voir Freud (1914 d, p. 30) ; GW, vol. 10, p. 69.
  6. Rayé dans l’original.
  7. Freud a révisé son texte en conséquence : « White et Jelliffe, à New York, ont lancé un nouveau périodique (The Psychoanalytic Review» ; voir Freud (1914 d, p. 30) ; GW, vol. 10, p. 91.
  8. Ce passage — vindicatif – a été abandonné : « Ce trait de caractère de Jung… sa tendance à écarter brutalement quiconque se met en travers de son chemin. »

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