04-06-1914 Ferenczi à Freud

477 Fer

INTERNATIONALE ZEITSCHRIFT FÜR ÄRZTLICHE PSYCHOANALYSE Herausgegeben von Professor Dr Sigm. Freud Schriftleitung : Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Verlag Hugo Heller & C°, Wien, I. Bauernmarkt N° 3 Abonnementspreis : ganzjährig (6 Hefte, 36-40 Bogen) K 21.60 = Mk. 18.

Budapest, le 4 juin 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Je viens de lire le Narcissisme avec ravissement. Depuis bien longtemps je n’ai pas pris autant de plaisir à une lecture. Mais je dois aussi vous avouer que, depuis des années, je ne peux vraiment rien lire d’autre que vos écrits – et vous pouvez prendre cette franchise comme le signe de la liberté intérieure, sans inhibition, qui commence à se développer en moi. Tout le reste, au fond, m’ennuie; vous nous avez trop gâtés en nous donnant à lire des choses trop belles et fortes, après lesquelles plus rien d’autre n’a de goût. Il est impossible de relever tous les passages qui m’ont plu, j’y renonce donc. Mais, me conformant à votre demande, je signale quelques passages dont nous avons, d’une part, discuté ensemble et qui, d’autre part, sont ébauchés dans certains de mes articles déjà publiés. Bien sûr, ne me citez que si vous avez l’impression que ces choses n’ont vu le jour qu’à cause de moi. Notre travail, il est vrai, doit être désigné comme « collectif »; chacun de nous doit renoncer à une part de satisfaction de son ambition.

1)   J’attire, par exemple, votre attention sur les cheminements de la pensée dans « le travail d’introjection » (Jahrbuch I, 2), où l’état amoureux est décrit comme inclusion d’objets dans le champ d’intérêt de la libido, à l’origine auto-érotique. Cela pourrait bien correspondre aux émanations du narcissisme ‘.J’ai décrit la névrose comme une exagération de ce proces­sus 2.

Page 430 — 2e alinéa – je fais provenir la séparation entre le moi et le monde extérieur des conflits de la vie psychique qui, à l’origine, était homogène (par déplacements de limites [3]).

2)    Dans « stades de développement du sens de réalité », je crois avoir, le premier, désigné les manifestations infantiles de la toute-puissance (magie)4.

3)    La référence à l’idéalisation du criminel5 vient de moi, à ce que je crois.

A cette occasion, je crois devoir attirer votre attention sur le fait qu’il n’est peut-être pas superflu, à propos des « émanations de la libido », de dire expressément que vous entendez par là un processus intrapsychique, c’est-à-dire un déplacement de la libido sur la représentation de la percep­tion d’un objet réel, sinon on finirait par croire que vous voulez dire : un « rayonnement » sur l’objet lui-même.

Je ne peux non plus m’empêcher de ramasser dans la formule suivante votre merveilleuse différenciation entre sublimation et idéalisation 6 :

Qui idéalise, sublime fonctionnellement.

Qui sublime, fonctionne idéalement.

Cordiales salutations de

votre Ferenczi

  1. « Nous formons ainsi la représentation d’un investissement libidinal originaire du moi ; plus tard, une partie en est cédée aux objets, mais, fondamentalement, l’investissement du moi persiste et se comporte envers les investissements d’objet comme le corps d’un animalcule protoplasmique envers les pseudopodes qu’il a émis. (…) Seules nous frappaient les émanations de cette libido, les investissements d’objet qui peuvent être émis et de nouveau retirés », Freud (1914c), Pour introduire le narcissisme, pp. 81-105, citation : p. 83.
  2. « Le moi du névrosé est pathologiquement dilaté » (1909, 67), « Introjection et transfert », Psychanalyse I, p. 100.
  3. Ibid., Psychanalyse, I, p. 101.
  4. « Le développement du sens de réalité et ses stades » (1913, 111), Psychanalyse, II, pp. 51- 65. Cité par Freud, dans le paragraphe correspondant de son article (1914c), Pour introduire le narcissisme, p. 83.
  5. « Même le grand criminel et l’humoriste forcent notre intérêt, lorsque la poésie nous les représente, par ce narcissisme conséquent qu’ils savent montrer en tenant à distance de leur moi tout ce qui le diminuerait » (Freud, 1914c), ibid., pp. 94-95.
  6. « La sublimation est un processus qui concerne la libido d’objet et consiste en ce que la pulsion se dirige sur un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle… L’idéalisation est un processus qui concerne l’objet et par lequel celui-ci est agrandi et exalté psychiquement, sans que sa nature soit changée. (…) On doit maintenir les deux concepts séparés l’un de l’autre », ibid., pp. 98-99.

Leave a Reply