05-07-1914 Lou à Freud

Göttingen, 5. VII. 1914

Cher Professeur,

Non, je n’ai pas cherché à dissimuler des objections — la plus terrifiante franchise serait apparue noir sur blanc, tant je crois peu, dans ce cas, à une brouille résultant de cette sin­cérité. J’ai simplement cherché à m’exprimer avec d’autant plus de brièveté que l’envoi massif d’un ouvrage important entraînant avec soi un envoi massif de réponses, j’en ai été épouvantée pour vous.

En lisant votre essai, je me disais avec une certaine irri­tation que toute véritable révolution suscite des clameurs indignées ; mais il appartient à la partie la plus spécifique de la psychanalyse freudienne d’avoir à le supporter d’une manière tout à fait nouvelle et de se voir ainsi contrainte à ces « démasquages », « accusations » et très pénibles dis­cussions. Car seules, vos découvertes sont constamment situées, et progressent, derrière des résistances (chez nous tous) et nous avons complètement oublié notre joie enfantine lors du jeu de cache-tampon, où ce qui a été intentionnellement caché est extirpé de son coin avec un cri de triomphe. Que l’on ne puisse convaincre personne ici — à moins qu’il n’y soit à l’avance vraiment prédisposé —, cet accord entre l’expérience et la connaissance est ce qu’il y a de plus attirant et de plus grand dans cette science nouvelle et c’est ce qui prête à toutes ces luttes un côté si pathétique.

Certes, personne ne peut prévoir si, en dehors des recherches psychanalytiques proprement dites, dans ces autres milieux où on les considère sous l’angle philosophique, etc., les opinions concorderont toujours ; car c’est là qu’elles se décident pour chacun très personnellement, même lorsque l’on veut s’en libérer complètement. Mais alors que les points discutables qui se situent à la périphérie de la psychanalyse ne pourront jamais cessé d’exister, mieux, ne le devraient même pas ; il me semble que les malentendus des diverses « scissions » * proviennent presque tous du fait que l’on a déplacé le problème nucléaire de sa position centrale et que l’on prend un point de départ tout à fait ailleurs ; et cela, uniquement pour des raisons personnelles. Il y a juste un an que j’ai correspondu avec Adler 27 à ce sujet ; à cette époque, j’ai eu grande envie de vous soumettre îa lettre et la réponse ; ultérieurement, je le voudrais encore, bien qu’aujourd’hui, j’aurais su, je l’espère, mieux m’expliquer.

Cet été, je me suis efforcée d’écrire un ouvrage que j’ai intitulé Anal und Sexual28, je ne sais pas encore si c’est publiable, mais en attendant, je me le suis raconté à moi-même.

Nous nous reverrons lors de ces journées de fin septembre que l’on est en droit de prévoir orageuses 29. Il se peut alors que je vous demande la permission de vous présenter un invité 30, qui pourra sans doute être utile un jour.

Votre Lou Andréas.

* “Spaltungen”.

27. Le 12 août 1913, Lou A.-S. avait écrit de Göttingen à Alfred Adler « afin de formuler certaines choses que je conçois aujourd’hui autrement que l’été dernier, où je vous écrivis pour la première fois ». Adler lui répondit le 16 août. Les deux lettres sont publiées dans le Journal, pp. 388-392.

28. Cet ouvrage parut sous ce titre dans le 5e fascicule de la quatrième année d’Imago.

29. Il avait été prévu un Congrès à Dresde pour les 20/21 septembre ; il n’eut pas lieu, sans doute à cause de la guerre. Lou A.-S. s’attendait à un « déroulement orageux » des discussions.

30. Étant donné les circonstances, il peut s’être agi d’Eduard Spranger, lequel (à cette époque, il enseignait à Leipzig) s’était adressé à elle vers la fin mai à propos d’une revue qu’il voulait fonder pour servir la jeunesse. « Vos nouvelles Im Zwischenland (1902) m’ont touché au plus profond de mon travail et de mon sentiment. » Elle ne put pas approuver ce projet de Spranger, mais il résulta de ces premières lettres une correspondance et un échange d’idées animés ainsi que des rencontres de personne à personne, sans doute jusqu’en octobre 1914.

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