03-08-1914 Jones à Freud

3 août 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

Je me demande si vous avez reçu ma lettre écrite voici une semaine ? C’est pour tout le monde un temps d’inquiétude que les difficultés de communication rendent doublement difficiles. J’expédie cette lettre-ci en trois exemplaires, dans l’espoir que l’une au moins vous parvienne. Je n’ai pas revu votre fille depuis ma dernière lettre, mais j’ai eu des nouvelles d’elle et de son amie. Elle paraît très bien et sereine, et ne dit mot d’un retour en Autriche, mais c’était avant les pires nouvelles de la guerre générale. S’il est nécessaire qu’elle rentre, je pourrais certainement la reconduire jus­qu’à la frontière autrichienne, car il y a plusieurs manières de s’y prendre, et ce sera possible tout au long de la guerre; mais j’ignore si les déplacements en train sont autorisés en Autriche, ou combien de temps le trafic sera suspendu pour les besoins de l’armée, par exemple depuis Trente ou Zurich, j’attends vos instructions sur ce point, comme sur d’autres, mais en attendant soyez assuré que votre fille est entre de bonnes mains et qu’elle a beaucoup d’amis en Angleterre. Elle est en excellente santé (1).

Une lettre de Ferenczi m’apprend qu’il doit rejoindre les Hussards, mais en qua­lité de médecin. Une carte postale de Rank ne disait mot de la guerre. Vous imaginez bien à quel point j’ai hâte d’avoir des nouvelles de vous, et de savoir ce qui se passe. Vos fils doivent-ils aller sous les drapeaux, et combien de nos amis de Vienne y sont- ils obligés ?

Il y a fort peu d’enthousiasme en Angleterre. Nous avons des préjugés contre l’Allemagne et nous n’aimons pas non plus la Russie, mais la peur de la dernière nous touche de plus près que celle de la première (2), qui attendra encore de longues années. L’Autriche est peu populaire pour avoir mis tout le monde en difficulté, mais son attitude envers le danger slave est assez bien comprise. Personne ne doute ici, cepen­dant, que l’Allemagne et l’Autriche se fassent écraser; trop de choses jouent contre elles. Toute l’affaire est passablement grecque, un irrésistible destin précipitant les nations dans des guerres que personne ne cherche, et qui ne peuvent qu’entraîner une catastrophe générale. Personnellement, je suis surtout contrarié que l’Amérique ait tant à profiter de la perte de l’Europe.

Loe a réussi à récupérer Trottie et à le faire sortir en fraude, mais non sans diffi­cultés et fatigues inouïes. Elle dit que c’est de beaucoup la pire expérience qu’elle ait jamais faite de sa vie. Elle va aussi bien qu’on peut l’espérer, et elle a une maison confortable (celle de sa tante). Trottie a failli mourir, mais se rétablit lentement. Loe achète de grosses quantités de morphine à expédier aux armées étrangères, parce que lorsque l’offre de morphine se sera tarie, on n’en délivrera qu’à ceux qui auront des chances de se rétablir, tandis que les cas désespérés devront mourir dans la douleur. N’est-elle pas merveilleuse ?

Malheureusement, la conférence de Jung à Londres a eu un vif succès, et McDougall a été si impressionné qu’il va se faire analyser par lui. Je n’ai pas entendu sa communication, mais je l’ai lue, car elle m’a été remise en tant que rédacteur en chef du Journal of Abnormal Psychology. C’est un fatras de pensées confuses, diluées avec des platitudes ; ci-ioint une page d’échantillon. Le seul progrès est qu’il a un mot nouveau, «Horme», pour Libido, et «psychologie prospective» pour la Ps-A. telle qu’il la conçoit (3).

Un grand calme règne à Londres, qu’il serait impossible de distinguer des autres époques, n’était la presse. Grey a annoncé hier soir qu’il nous faudrait intervenir si l’Allemagne viole la neutralité de la Belgique ou si la flotte allemande attaque les côtes sans défense de la France (4). On est très réticent ici à l’idée de se laisser entraîner dans une guerre dont les enjeux sont si lointains, mais notre attitude protectrice envers la France est un facteur important qui peut jouer.

J’espère ardemment recevoir bientôt quelques nouvelles de vous, et qu’elles soient aussi bonnes que possible. Sans doute resterez-vous quelque temps à Karlsbad, même si vous aviez l’occasion de retourner à Vienne.

votre toujours attentionné

Ernest Jones.


1. Cette dernière phrase est écrite à la main, le restant de la lettre étant dactylographié.

2.   « Dernière » et « première » sont entourés à la plume et rattachés par une ligne, des flèches indi­quant qu’il faut transposer les deux mots.

3.   C’est pour éviter tout malentendu que Jung se mit à employer le mot hormé, dérivé du grec, dans ses textes anglais ; dans ses publications allemandes, il conserva Libido; voir Jung (1915). Il emploie aussi l’expression « compréhension prospective », qu’il oppose à ce qu’il appelle la « compréhension rétrospective» de Freud (p. 181). [N.d.T. ; sur la notion de compréhension chez Jung, cf. C. G. Jung, Correspondance, 1906-1940, trad. J. Rigal et F. Périgaut, Paris, Albin Michel, 1992, p. 65-67.]

4.   Le discours que Sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères, prononça le 3 août 1914 à la Chambre des Communes parut dans le London Times du 4 août 1914.

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