15-12-1914 Jones à Freud

15 décembre 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur,

J’ai été ravi d’apprendre par Van Emden que ma lettre vous était parvenue, et j’espère patiemment une réponse, si c’est possible. Depuis lors, il n’y a pas grand- chose de nouveau. J’ai reçu une longue lettre, caractéristique, de Putnam1, qui semble écrire et donner des conférences, etc., beaucoup plus qu’il ne l’a jamais fait. Il est bien entendu tout à fait horrifié par la guerre, et ses sympathies sont clairement acquises au camp des Alliés (i.e. Entente). Brill, au contraire, penche pour son pays natal, ce que je crois naturel. Loe et Herbert sont venus ici prendre le thé hier. Elle se porte comme un charme, et ils comptent emménager dans leur nouvelle maison (à dix minutes d’ici) à la fin janvier. Mon opération est pour la fin de la semaine. Le tra­vail progresse avec l’écriture, les réunions de la société, etc. ; la semaine dernière, j’ai présenté un cas d’éreutophobie devant un Club psychiatrique privé (2). En janvier, mes heures d’analyse grimpent de huit à dix ou onze par jour, ce qui sera pour moi une expérience intéressante. Si j’avais le choix, je m’en tiendrais à sept, mais par ces temps incertains, où les honoraires sont aussi plus modestes, il faut [faire (3)] accepter ce qui vient. J’ai l’intention de prendre de bonnes vacances en avril après un hiver de tra­vail acharné.

Il semble qu’il y ait une petite confusion sur l’affaire de la traduction de votre Geschichte. Voici ce qu’il en est. Lorsqu’il est paru, j’ai écrit à Jelliffe pour lui dire que vous aviez écrit un article qui, espérais-je, allait neutraliser les effets des articles de Jung dans sa Review (celle de Jelliffe), et je lui ai suggéré de demander à Brill si la tra­duction ne pouvait pas paraître dans la même revue que celle de Jung, de manière à toucher le même public. J’ai également écrit à Brill dans le même sens. Brill assure que Jelliffe lui a dit que je m’étais offert de traduire l’essai, ce qui, bien entendu, n’est pas vrai. Sur quoi Jelliffe a demandé à Payne de le traduire, étant donné qu’il appar­tient au comité de la Review et qu’il a fait beaucoup de travail pour Jelliffe, dont il est l’ami. Payne vous a écrit et, apparemment, vous lui avez répondu de prendre contact avec Brill, et que l’essai devait paraître dans le Journal de Prince, non dans celui de Jelliffe. Quand je vous ai écrit sur ce point, je vous ai suggéré de laisser Brill décider quelle publication ferait le mieux l’affaire, la Review ou le Journal, car il connaît mieux la situation locale. Je n’ai jamais eu de nouvelles de Jelliffe à ce sujet. Dans sa dernière lettre (4), Payne cite une remarque de vous, suivant laquelle vous vous étiez laissé dire que j’avais proposé la traduction à Jelliffe, ce que vous qualifiez à juste titre de rumeur peu crédible; je me demande d’où vous la tenez. La jalousie de Brill paraît s’offusquer que j’en aie parlé à quiconque, et peut-être eût-il été plus prudent de ma part de ne rien dire, mais j’y ai été poussé par la satisfaction que j’ai conçue à l’idée que votre essai serait bientôt disponible en anglais pour influencer les tièdes Américains. Naturellement, j’étais à mille lieues de vouloir interférer avec les préro­gatives de Brill. J’ai fait de mon mieux pour tirer les choses au clair avec lui, mais il est « ombrageux », comme nous disons ici (5).

Depuis que j’ai écrit ceci, j’ai appris par Martin que votre frère de Manchester était mort subitement (6). Je vous prie d’accepter mes condoléances. J’espère que ce ne sera pas un choc trop rude pour vous, bien que je sache que vous lui étiez intime­ment attaché.

J’espère cordialement que vous aurez une période de Noël aussi agréable que possible dans ces tristes circonstances, et que le Nouvel An apportera des jours plus légers. J’avais imaginé, à Noël dernier, que je vous retrouverais sûrement à Vienne cette année, mais la capacité de prédiction humaine quant aux affaires humaines a, à présent, des limites très définies. Mais c’est réconfortant de penser que, avec le temps, notre travail doit réduire ces limites, peut-être de manière très considérable. S’il doit jamais y avoir le moindre salut du monde, pour l’arracher à ces cauchemars, ce sera certainement la psychanalyse qui ouvrira la voie. D’où mon sentiment que s’il fallait mettre en balance l’avenir de la psychanalyse et l’avenir de mon pays, je choi­sirais la première.

Avec mes sincères amitiés et mes bons vœux à votre famille, à nos amis et surtout à vous tous

de votre toujours très affectueux

Ernest Jones.


1.  Probablement Putnam à Jones, 1er novembre 1914 ; voir Haie (1971 a, p. 283-286).

2.   Jones (1919 c) distingue l’éreutophobie, la peur de rougir, de l’érythrophobie, ou peur du rouge ; voir Jones, Papers, 2e éd., 1918, p. 226.

3.   En anglais do. Mot biffé dans l’original.

4.  Jones avait écrit better, meilleure, au lieu de letter, lettre.

5.   « Ombrageux» traduit touchj. A propos de Freud (1914 d) et de Brill (1916 b), voir aussi Jones (1955 a, p. 175-176 ; 1955 b, p. 197).

6.   Il s’agit en fait d’Emanuel, le demi-frère de Freud.

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