09-12-1914 Ferenczi à Freud

Fer

Papa, le 9 décembre 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Le motif extérieur — conditionné de l’intérieur — de mon long silence a été, cette fois, un refroidissement assez sérieux, contracté lors d’un exercice nocturne — auquel j’ai assisté sans y avoir été requis. A présent, je vais de nouveau très bien. Les travaux de mutation ne veulent progresser plus rapidement que les Allemands en Argonne 1 ; des mines sont toujours posées, bien que quelques-unes aient explosé sans succès. (Il y a 6 mois, cette manière militaire de s’exprimer aurait paru insensée. Je crains que, pendant des années, toute la vie intellectuelle de l’Europe ne soit dominée par la guerre — même si la paix est conclue bien plus tôt.)

Je suis très heureux de ne pas abandonner l’espoir de vous voir ici un jour. On m’enverra demain, par courrier de Györ, la liste des correspon­dances qui fonctionnent. Un nouveau commandant, plus sévère, nous a tout simplement interdit les sorties dominicales habituelles, de sorte que mon voyage à Vienne est remis en question. Peut-être y arriverai-je quand même.

Après avoir réussi à me faire des amis de tous les messieurs et dames de la garnison, et aussi à donner satisfaction à mes supérieurs en tant que médecin militaire, il me semble avoir accompli mon devoir, et mon désir de retourner à Budapest à mon travail habituel devient de plus en plus vif.

J’ai déjà oublié par deux fois de vous raconter que j’ai reçu à Budapest quelques lignes d’Otto Gross ; il a rejoint l’armée — comme il me l’écrit — en tant que médecin militaire, en Hongrie 2. J’ai été très surpris par cette situation. L’autre collègue qui m’a écrit est Eitingon 3. Tous deux ont aussi cherché à me joindre personnellement, à Budapest.

Mes salutations cordiales aux chers membres de votre famille. Que dit votre fille Sophie de l’atmosphère en Allemagne ?

Salutations cordiales, Ferenczi

  1. Chaîne de montagnes à la frontière franco-beige, où l’avance allemande fut stoppée, pour se transformer en guerre de position.
  2. Le 8 juillet 1914, Otto Gross fut congédié, «guéri», de la clinique psychiatrique de Troppau (Silésie) ; par la suite, il entreprit une analyse avec Wilhelm Stekel, à Bad Ischi. Lorsque la guerre éclata, Gross travailla comme médecin engagé volontaire à la section des malades de la variole, à l’hôpital François-Joseph de Vienne, puis en Hongrie du Nord, dans une infirmerie de campagne pour contagieux, à Ungvar (aujourd’hui en Ukraine). Ensuite, rendu à la vie civile, il servit comme médecin de réserve de l’armée territoriale, à l’hôpital Impérial et Royal Vinkovci pour contagieux, en Slavonie. Voir Emmanuel Hurwitz, Otto Gross, Paradies-Sucher zwischen Freud und Jung (Otto Gross à la recherche du Paradis entre Freud et Jung), Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1988.
  3. Max Eitingon, en tant que citoyen autrichien, s’engagea volontairement dans l’armée (Eitingon à Freud, 24 VIII 1914, SFC) ; il fut stationné d’abord à l’hôpital de la garnison à Prague, puis dans diverses localités hongroises (Kassa, Iglò, Hatvan, Miskolc).

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