18-12-1914 Ferenczi à Freud

Fer

Pápa, le 18 décembre 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Votre lettre d’aujourd’hui m’a réellement procuré beaucoup de plaisir. Si j’en juge d’après son contenu, une quantité non négligeable de satisfac­tion intellectuelle m’attend au moment où je prendrai connaissance de vos plus récentes idées ; en outre — et bien qu’en soi et pour soi il s’agisse d’un constat regrettable —, je me suis réjoui de pouvoir être un des si rares à voir vos idées se développer in statu nascendi * et à en faire leur profit. J’ai remarqué d’ailleurs, en traduisant votre Théorie sexuelle – en incor­porant mot à mot son contenu — que vos phrases brèves et souvent sèches recelaient des problèmes innombrables – à vrai dire tous les problèmes de la psychologie — et en partie aussi l’indication de la direction dans laquelle devrait se trouver la solution. Cependant, le fait que vos trouvailles les plus récentes, ainsi que les idées surgies indépendamment chez moi, soient déjà prétravaillées, sans exception, dans la première version de la théorie sexuelle, me semble plus remarquable encore. Le mystique en moi (que vous sures­timez) affirmerait avec Silberer que tout ce qui est venu plus tard était rangé dans vos tiroirs, à cette époque déjà, sous forme de pressentiment. Mais la partie la plus sobre de mon pouvoir de jugement me laisse penser que vous vous êtes manifestement toujours contraint à la plus stricte et prudente honnêteté et que vous avez fait preuve d’une sévérité incroyable à l’égard des produits de votre imagination ; ceci suffit à expliquer le fait que tout s’ajuste si bien. De vérité, il n’en est qu’une /*/ ; et les vérités doivent être en harmonie les unes avec les autres.

Je suis d’avis qu’il ne faut pas abandonner la Zeitschrift, à condition que cela soit possible. Renonçons plutôt à sa dimension et au titre somptueux d’« internationale », etc. Mais il est nécessaire qu’un lieu existe pour rece­voir vos travaux de moindre importance et qui vous donne aussi la possi­bilité de nous écrire quelques petites choses, techniques ou autres. Pour nous « cinq » aussi, un tel organe est indispensable, surtout pour moi, l’auteur de ψα au souffle le plus court, qui ne réussira certainement jamais l’exploit d’un fascicule indépendant. Votre pessimisme – justifié en ce qui concerne l’A.[utriche]-H.[ongrie] – semble s’être en partie déplacé du domaine politique au domaine scientifique. Des névrosés, il y en aura aussi après la guerre, de même que des problèmes psychologiques inexpliqués, et ni la thérapie, ni la théorie ne pourront se passer de la psychanalyse ; elles n’ont « tout simplement » aucune chance d’avancer sans elle.

Mes observations dans ma position actuelle sont vraiment caractéris­tiques, J’espère quand même pouvoir bientôt vous les raconter personnel­lement. Assurément, je ne pensais pas que l’aller-retour se ferait en une seule journée, mais que vous auriez besoin de deux jours pour cette expé­dition ; ce qui, il est vrai, est déjà un peu plus difficile à réaliser.

Raconter des choses personnelles n’est pas facile, une fois qu’on a goûté à la minutie ψα. Physiquement je vais assez bien, psychiquement pas mal non plus, dans cette existence privée de pensées — quelque peu morne — dont je n’ose sortir que rarement, sinon presque jamais, pour m’aventurer dans les sphères douloureuses — non encore éclaircies — de mon Ics. De ces semaines d’analyse, le bénéfice psychique majeur que j’ai enregistré est la reconnaissance de la violence des pulsions homosexuelles en moi. Quant à la solution de la relation à la femme — et c’est bien elle qui nous ouvre d’abord la vie réelle — je n’y suis pas parvenu. De temps en temps, l’examen rapide d’un rêve m’apporte la confirmation de votre proposition de solu­tion : 1) érotisme urinaire — ambition — scène observée nuitamment (?), 2) importance de la question de l’enfant, etc.

Du reste, il me vient à l’esprit, à l’instant, que la résistance à l’égard de Madame G. (à qui je n’ai pas écrit depuis deux semaines déjà) pourrait avoir un rapport avec le fait qu’Elma vient ces jours-ci à Budapest en jeune mariée, et que cela a pu réveiller en moi toute la question, non résolue à Vienne, de ma relation avec elle.

Mais, à quoi bon dérouler tous ces problèmes ? Peut-être me reprendrez- vous un jour de nouveau en traitement ; jusque-là il faut s’en tirer tant bien que mal.

J’ai un commandant plus sévère à présent. Mais si vous ne pouviez venir (ce qui est possible compte tenu de ce que j’ai dit plus haut, ainsi que de votre santé), alors je me rendrais à Vienne pour deux jours, en semaine. En aucun cas à Noël : pour Noël on ne donne absolument aucune per­mission.

Salutations cordiales à vous et à ceux qui vous sont chers

de Ferenczi

/*/ Et non plusieurs, comme le pense Zurich.

* En latin dans le texte : à l’état naissant.

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