23-07-1914 Freud à Eitingon

56 F

[En-tête Vienne], Karlsbad, den 23 juli 1914

Cher Docteur

Vous serez tout à fait le bienvenu chez nous le 28, même si vous ne nous apportez pas encore la nouvelle du départ des Zurichois1. La villa Fasolt se situe tout près, sur le Schlossberg, au-dessus du marché. Nous resterons dans l’établissement où nous nous trouvons car la vie de la cure n’admet pas d’interruption. Vraisemblablement dans la « salle de l’Amitié » pour le petit déjeuner.

Au revoir et toutes les salutations de mon épouse à la vôtre.

Votre Freud

1. La démission du groupe de Jung hors de l’API avait eu lieu dès le 10 juli (IZ 1914, p. 483). Mais le « manifeste » qui justifiait cette démarche n’arriva à la centrale que deux semaines plus tard (Abr. à Freud, 25 juli).

23-07-1914 Ferenczi til Freud

492 Fer

INTERNATIONALE ZEITSCHRIFT FÜR ÄRZTLICHE PSYCHOANALYSE Herausgegeben von Professor Dr Sigm. Freud redaktør : Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Utgiver Hugo Heller & C°, Wien, jeg. Bondens marked nr 3

Abonnementspris : hele året (6 Hefte, 36-40 Boken) K 21.60 = MK. 18.

Budapest, den 23 juli 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Aussitôt après avoir envoyé la lettre à laquelle vous avez répondu si promptement, j’ai eu moi-même des doutes sur la justesse de mon jugement quant à votre vie affective, et j’ai trouvé plusieurs signes qui parlaient en faveur du fait que mon jugement sur ce point pourrait être fortement perturbé par des facteurs subjectifs. Votre lettre n’a fait que me conforter en ce sens. J’admets que je pourrais avoir surestimé l’importance de Jung dans votre vie affective, tout comme lui-même, et vous pouvez me croire, je ne suis pas très fier de ce symptôme d’identification inconsciente à Jung. ellers, je suis sûr d’une chose : jamais mon jugement ne sera influencé par le complexe paternel inconscient au point de m’éloigner de la terre ferme de la psychanalyse, ne serait-ce que d’un pas. Ce que mes complexes peuvent produire tout au plus, c’est l’inhibition au travail ; jamais ils ne seront capables de réaliser des choses positives (comme de se rebeller ou de s’acheter son propre canon [1]). Que «j’attaque les choses différemment de vous » et que vous ne puissiez pas suivre mes projets de travail sans effort, je le sais aussi depuis longtemps ; c’est la deuxième source dont découle mon incapacité au travail ; en effet, ma raison me dit que la bonne façon d’attaquer les choses c’est justement la façon dont vous le faites, vous. Et pourtant, je ne peux pas interdire à mon imagination d’aller son propre chemin (des chemins détournés, peut-être ?). Le résultat est : une foule d’idées qui ne sont jamais mises en actes. Si j’avais le courage de rédiger simplement mes idées et expériences — sans me préoccuper de vos méthodes et de la direction de votre travail —, je serais un écrivain fécond et, fina­lement, d’innombrables points de rencontre apparaîtraient quand même entre mes résultats et les vôtres. Jusqu’à présent, i det minste, ce fut toujours le cas ; j’ai retrouvé dans vos travaux nombre de mes propres idées (Det er sant, ordonnées beaucoup plus judicieusement). Le mieux chez vous est l’ennemi du bien chez moi !

J’espère que vous me mettrez en mesure de maîtriser ces choses-là au moyen de la psychanalyse. Entre-temps, je tiendrai debout tant bien que mal.

Je viens de feuilleter le livre de Régis et Hesnard (La Psycho-analyse, librairie F. Alcan)(2) qui, ham også, prend déjà en compte le schisme de Jung. Mis à part son objectivité (apparente), qui ne se manifeste que dans l’hon­nête reproduction du contenu de vos travaux, ce livre n’est pas moins insolent dans ses jugements que celui des critiques allemands ; s’y ajoute la vanité ridicule de faire remonter aux Français tout ce qui est essentiel dans votre doctrine. — Le vrai psychanalyste français n’est pas encore venu.

De 30 juli, je pars dans les Tatras, où je veux rester deux ou trois jours, et faire de petites excursions. Ensuite, en route pour Londres, sans m’arrêter. J’espère pouvoir vous donner, de là-bas, de bonnes nouvelles d’Annerl.

Salutations cordiales à vous et à votre épouse, av

votre Ferenczi

1. Voir t. jeg, 357 Fer et la note 3.


(2) Le premier ouvrage consacré à la psychanalyse paru en France, par Emmanuel Régis (1855-1918), professeur à la Clinique des maladies mentales à Bordeaux, et de son assistant, Angelo Louis Marie Hesnard (1886-1969) : La Psychanalyse des névroses et des psychoses, .ses applications médicales et extra-médicales (Paris, librairie F. Alcan, 1914). Ferenczi en a fait une analyse critique dans « La psychanalyse vue par l’École psychiatrique de Bordeaux », Psycha­nalyse, II, p. 209-231. Voir également la réaction de Freud à Hesnard : «Cher et honoré Collègue, mes meilleurs remerciements pour votre travail (et celui de Régis) estimable et, je l’espère, riche en succès, pour lequel j’ai pu fournir la matière. Peut-être vous familiariserez- vous aussi avec le symbolisme dont on ne peut, hélas, pas douter. Votre dévoué Freud. » (Edith Félix-Hesnard, «Les débuts de la psychanalyse en France», Europe, numéro spécial Freud, 539, Mars 1974, p. 73.)

22-07-1914 Binswanger à Freud

100 B

Constance, den 22 juli 1914

Kjære Professor !

Vous avez dû apprendre que le groupe zurichois, par 15 voix contre une, a décidé de quitter l’Association Internatio­nale de Psychanalyse1. Je ne sais si cette voix unique est la mienne ou non car je n’étais pas présent à la séance en question, mais j’avais téléphoniquement fait part à Maeder de mon intention de voter contre une scission. Je ne peux admettre ni les motifs latents, ni les motifs manifestes qui justifieraient une telle scission. Je trouve particulièrement

amusant que le spectre de la liberté de la recherche soit invoqué aussi ici. Je ne peux pas adhérer à la nouvelle asso­ciation indépendante pour continuer à y collaborer, et je suis tout à fait prêt à suivre vos conseils de me joindre au groupe berlinois ou viennois. J’ignore ce que vous pensez du devenir de l’Association Internationale alors que Jung a tellement déçu vos espoirs. Ce sont justement les esprits indépendants qui reconnaissent et admirent votre Histoire du mouvement psychanalytique. Avec mes cordiales salutations je reste toujours votre

[L. Binswanger]

22-07-1914 Freud til Ferenczi

491 F

Prof. Dr Freud

Karlsbad A Vienna, IX. Berggasse 19 den 22 juli 1914

Kjære venn,

Je vous réponds par retour du courrier parce que vous êtes sur le point de vous soustraire à la correspondance pour un certain temps. Votre lettre ne m’a pas entièrement satisfait. Je pense que vous surestimez l’importance de Jung dans ma vie affective, tout comme lui-même. Je ne sais rien d’un changement de cap avec mes amis. Je vous accorde ceci : une fois de plus, j’ai fait l’expérience qu’il était trop tôt pour se retirer et se débarrasser du travail sur d’autres, et il est probable que je ne ferai plus de nouvelle tentative dans ce sens. C’est sans doute une grande fatigue qui s’exprimait dans ces états d’âme à la façon du Roi Lear et peut-être en avais-je acquis le droit au cours des vingt dernières années. Mais on n’est absolument pas obligé de faire valoir tous ses droits. J’y renonce donc et je porterai patiem­ment ma croix.

Quant à notre rencontre de cette année, je ne l’ai pas sacrifiée au bien- être, mais à un nouveau travail 2 pour lequel la compagnie me serait impor­tune. i tillegg, il ne m’est pas facile de travailler justement avec vous. Vous attaquez les choses différemment, et c’est pourquoi vous êtes souvent éprou­vant pour moi. Jusqu’à présent je peux dire : Nulla dies sine linea * 3, et j’espère que cela continuera ainsi jusqu’en automne. Un manuscrit a été envoyé à Rank, aujourd’hui 4.

Anna écrit d’Angleterre que Jones se comporte très gentiment avec elle et la famille qui la reçoit, qu’il y est venu le premier dimanche et qu’il a promis de revenir dimanche prochain. Je ne veux rien faire qui dérange cette relation. La petite n’a qu’à apprendre à s’affirmer; mais elle sera certainement assez habile pour éviter une explication qui ne peut conduire qu’à une déception. Elle-même se sent tout à fait sûre.

Saluez cordialement Madame Gisela ** et écrivez encore avant de partir pour l’Angleterre.

Med min hjertelig hilsen,

votre Freud

A. A la main, au-dessus du texte pré-imprimé.

* En latin dans le texte.

** Dans les lettres des deux correspondants, le prénom de Mme Ferenczi est orthographié tantôt à l’allemande : Gisela, tantôt à la hongroise : Gizella.

  1. Voir la description freudienne du drame de Shakespeare : « Le vieux roi Lear se décide, de son vivant encore, à partager son royaume entre ses trois filles, et ceci en proportion de l’amour qu’elles sauront lui manifester. Les deux aînées, Goneril et Régane, s’épuisent en protestations d’amour et en vantardises ; la troisième, Cordélia, s’y refuse. Le père devrait reconnaître et récompenser cet amour silencieux et effacé de la troisième, mais il le méconnaît, il repousse Cordélia et partage le royaume entre les deux autres, pour son propre malheur et celui de tous». (Freud, 1913/ : «Le thème des trois coffrets», i essays i anvendt psykoanalyse, Paris, Gallimard, 1971, p. 87-103, citation p. 90.)
  2. Freud voulait travailler sur l’article destiné au manuel de Kraus et Brugsch (se 1.1, 325 F et la note 2, et Freud à Binswanger, 16 fà © vrier 1919, in Freud/Binswanger, Correspon­dance 1908-1938, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 219-220.
  3. «Pas un jour sans une ligne» : citation extraite de l’Histoire naturelle (XXXV, 10) de Pline (23-97).
  4. Probablement « Remémoration, Répétition et Élaboration ».

22-07-1914 Freud à Jones

22 juli 1914 Karlsbad

Mon cher Jones,

Je crois sage, de la part de Putnam, de vous avoir choisi pour confesseur, et votre réponse, donnée dans un esprit réellement analytique, est peut-être la meilleure chose que vous ayez à donner. Mais laissez-le faire autant qu’il le peut, jamais il n’évitera ses propres hobbies. S’il se contentait de dire qu’il y a un effort de sublimation chez quelques-uns des meilleurs individus, nous ne le contredirions pas, car c’est en effet le cas, mais il gâtera ce simple fait en le mêlant à quelque théorie philosophique, Hegel, Bergson ou autres. Je n’en suis pas moins content de le savoir honnête et peu porté à faire quelque chose d’ambigu.

Le résumé de Jung est remarquable pour ses manœuvres afin de tirer un trait sur le refoulement, ce qui, jeg tror det, aura sa place dans votre papier1.

Je vous remercie infiniment de votre gentillesse envers ma petite fille. Peut-être ne la connaissez-vous pas assez. Elle est la plus douée et la plus accomplie de mes enfants, og, qui plus est, elle a un caractère précieux. Elle ne demande qu’à apprendre, à voir et à connaître le monde. Elle ne prétend pas être traitée en femme, étant encore très loin de tout désir sexuel et refusant plutôt l’homme. Il est bien entendu entre elle et moi qu’elle ne doit pas envisager le mariage ni les préliminaires avant deux ou trois ans. Je ne pense pas qu’elle dénonce le traité (2).

Vous apprendrez, ou vous avez su par Abraham, que Maeder a quasiment pro­clamé la sortie du groupe de Zurich ; il lui a commandé d’attendre que quelque chose soit imprimé à Zurich, très vraisemblablement un manifeste pathétique en réponse à mon Beiträge zur Geschichte (3). La circulaire d’Abraham peut encore accélérer le cours des événements (4).

Je suis ravi que Ferenczi passe ses vacances (5) avec vous. Je suis navré de l’avoir « ousted (6) » (existe-t-il un mot pareil?) cette année, car j’ai besoin d’isolement et de concentration pour l’essai du Handbuch de Kraus (7). Ca fait longtemps que je n’ai pas eu le loisir d’entendre mes propres pensées.

Notre séjour à Karlsbad est très agréable, bien qu’il fasse très chaud, comme par­tout en Europe centrale. J’ai terminé une contribution technique à la Zeitschrift et en envisage une autre dans le même esprit (8).

Avec toute mon affection

bien à vous

Freud

P.-S. : lettre de Putnam retournée.


1. Peut-être un synopsis de Jung (1914) ; voir aussi Jones (1914i).

2. Young-Bruehl (1988, p. 66-69) évoque brièvement les vains efforts de Jones pour courtiser Anna.

3. Freud (1914 d).

4. Dans le Korrespondenzblatt, Abraham annonça que, den 10 juli, la société de Zurich avait décidé par un vote de se retirer de l’International ; se Zeitschrift, 2, 1914, p. 483.

5. Freud avait écrit vacancy, vacuité, au lieu de vacation, vacances.

6. Ousted = évincé.

7. Dans H. Abraham et E. Freud (1965, p. 309, n. 3), une allusion laisse penser que Freud finit par prier Abraham de faire une contribution à sa place. Flere, au bout du compte, ni Freud, ni Abraham, ni aucun autre représentant du camp psychanalytique ne contribua à Friedrich Kraus et Theodor Brugsch, Spezielle Pathologie und Therapie innerer Krankheiten, 12 vol., Berlin, Urban und Scwar2enberg, 1919-1928.

8. Freud (1914 g, 1915 en).

21-07-1914 Eitingon à Freud

55 E

B[erlin], den 21 juli 1914en

Kjære Professor,

cela vous conviendrait-il que je vienne le 28 juli (mardi) à Karlsbad? Dans l’attente de votre réponse je vous salue très cordialement, ainsi que ceux qui vous sont chers

Votre dévoué M. Eitingon

en. Carte postale, adressée à Karlsbad (Bohême), villa Fasolt.

20-07-1914 Ferenczi til Freud

490 Fer

INTERNATIONALE ZEITSCHRIFT FÜR ÄRZTLICHE PSYCHOANALYSE Herausgegeben von Professor Dr Sigm. Freud redaktør : Dr, S. Ferenczi, Budapest, VII Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Utgiver Hugo Heller & C°, Wien, 1. Bondens marked nr 3

Abonnementspris : hele året (6 Hefte, 36-40 Boken) K 21.60 = MK. 18.

Budapest, den 20 juli 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Je suis très heureux que vous ayez supporté cette armée difficile avec si peu de fatigue, et que vous vous sentiez poussé au travail sans interruption. Vous débarrasser de Jung signifiait pour vous le retour à votre mode de travail initial : prendre tout en main vous-même et ne pas vous reposer sur les « collaborateurs ». La devise « Après moi le déluge * 1 » semble être la seule valable en matière de science ; depuis l’épisode Jung, vous avez cependant souvent péché contre cette maxime et vous avez souvent été sentimental avec nous. Si vous comparez votre état d’esprit au début du voyage en Amérique (je vous rappelle votre indisposition à Brème)2 à celui de maintenant, vous comprendrez la différence à laquelle je pense. L’es­sentiel reste quand même que nous obtenions de vous le plus d’écrits possible et, à cette fin, c’est l’indépendance qui vous est le plus indispen­sable. Cela me console de la perte qui, parmi les autres collaborateurs, pourrait m’affecter moi aussi, par suite de ce changement de cap. Les intérêts personnels mesquins doivent être réduits au silence quand il s’agit de valeurs aussi importantes. Sikkert, je dois beaucoup aux relations per­sonnelles avec vous et à l’intérêt que vous portez à mes progrès, mais ce dont je vous ai été, et vous suis le plus reconnaissant, ce sont tout de même vos œuvres qui ont embelli ma vie et ma profession.

Je viens juste d’écrire à Jones et je lui ai annoncé mon arrivée à Londres dans la première semaine d’août. Pour accepter son hospitalité, j’ai posé comme condition la poursuite de l’analyse. J’espère que l’analyse mettra au jour les motifs latents de ses intentions3.

Avant mon départ pour l’Angleterre, je voudrais passer deux-trois jours dans les Tatras, où la famille Palos, augmentée des pièces rapportées, italienne et canadienne 4, prendra sa résidence d’été. – C’est aujourd’hui la première fois que je pense au voyage de vacances avec joie ; l’absence

de notre réunion d’été (pour la première fois depuis 1908) semble m’avoir tout de même déprimé plus que je ne voulais me l’avouer.

Cordiales salutations pour vous et votre épouse, av

votre Ferenczi

J’écrirai à Reik dès que j’aurai en main le fascicule de la Zeitschrift.

* I fransk i teksten.

  1. Attribué à la marquise de Pompadour après la défaite des Français à Rossbach par Frédéric de Prusse.
  2. Voir t.1, 349 F et la note 4.
  3. Freud ayant refusé un voyage de vacances en commun, parce qu’il avait besoin d’isolement et de concentration, disait-il (Freud à Jones, lettre du 22 VII 1914), Ferenczi forma le projet de passer un mois à Londres. Jones, qui « percevait encore en lui-même quelques points obscurs qu’il ne parviendrait pas à analyser tout seul », écrivit à Freud, den 29 juli 1914, qu’il remerciait le destin de cette occasion de parfaire son analyse. Mais finalement Ferenczi n’effectua pas ce voyage (se 493 Fer).
  4. Il s’agit des sœurs de Gizella Palos : Sarolta Morando, d’Italie (voir t. jeg, 145 Fer) et une autre sœur, Slona, installée au Canada avec son mari (se 497 Fer et 623 Fer).

18-07-1914 Freud til Ferenczi

F

Prof. Dr Freud

Karlsbad, den 18 juli 1914 A Vienna, IX. Berggasse 19

Cher ami,

Vous vous étonnez certainement de tout le temps dont je dispose à Karlsbad, pour écrire. Mais c’est la première fois que je suis ici sans être dérangé, sans les Emden ; je passe la journée très agréablement avec ma femme, et je reste tout de même encore assez frais et dispos pour travailler. Je suis effectivement en train d’écrire un article technique (1), pas sans impor­tance de surcroît ; mais la lettre d’aujourd’hui est entièrement consacrée aux problèmes de la rédaction.

Avant tout, réjouissez-vous d’apprendre que vous êtes autorisé à rayer Maeder de l’en-tête de la Zeitschrift. Les autres aussi bientôt, jeg håper 2 ! Selon le rapport d’Abraham, il n’y a pas de doute : nous serons débarrassés de tous. Les lettres qui circulent vous apprendront la suite.

D’autre part, dans le numéro de la Zeitschrift arrivé aujourd’hui, je remarque quelques fautes de style pour lesquelles je vous prie de tirer les oreilles du coupable — Reik. Il m’a sérieusement demandé de le critiquer toujours avec la plus grande rigueur. Vous pouvez donc tranquillement vous réclamer de moi. Je pourrais le lui écrire moi-même, mais je préfère suivre la voie hiérarchique. C’est un bon garçon, mais il ne doit pas se laisser aller à une telle vulgarité B.

en) Dans le compte rendu de Reik concernant Schmidt, p. 389 3, on lit (en bas) : « Depuis quand de tels sentiments paraissent-ils quasi normaux à Monsieur le Conseiller ? » Nous devons nous abstenir d’un ton aussi familier, tout particulièrement envers nos adversaires, surtout maintenant que la polémique va devenir inévitable.

[Barré] : p. 391, tout en bas, un « Schnoferl » * pas tout à fait digne. [Sous-entendu :] Là je me suis trompé.

Idem au feuillet 33.

b) J. H. Schultz4 : La ψα. Entièrement manqué dans le ton, presque une dénonciation. Pourquoi un tel non-sens ne se trouverait-il pas dans un journal de littérature théologique ?

c) Pfister à qui dites-vous cela ** ? A rayer absolument, c’est une incon­gruité juive! Sec, plutôt ironique! Plus loin, la parenthèse «(Ce n’est cer­tainement pas le motif d’adhésion aux théories de Jung ?) ». Une insinua­tion, là où il faudrait dire de façon plus digne : Nous voulons espérer que ce n’est pas là le motif

d) Windelband. Ici, je critique seulement un manque de clarté. Est-ce Wind.[elband] lui-même ou quelqu’un d’autre qui prononce les phrases citées ? (« exprimait » est incompréhensible)5.

Vous voyez, je suis d’avis que la rédaction s’occupe énergiquement des rapporteurs, de leurs bons usages autant que de leur bon esprit.

Très cordialement, votre Freud

A. A la main, au-dessus du texte pré-imprimé.

B. Le long de la marge gauche, en haut de la feuille, écrite au crayon de la main de Ferenczi, la note suivante : «J’ai écrit à Reik, dans l’esprit de Freud, et je lui ai demandé la rectification des passages en question. »

* Schnoferl, terme viennois intraduisible : moue de mécontentement et de bouderie d’un petit enfant qui s’apprête à pleurer.

** I fransk i teksten.

1. « Remémoration, répétition et élaboration » (Freud, 1914g, Rank à Freud, 23 VII 1914). A cette époque, Freud manifesta aussi un grand intérêt pour les problèmes techniques, en se proposant de parler des « Aspects de la technique psychanalytique » au congrès projeté (lettre du 26 VII 1914, Freud/Abraham, Korrespondanse, på. cit., p. 190).

2. Parmi les personnes figurant sur la couverture de la Zeitschrift en 1913, les noms des collaborateurs permanents suivants furent supprimés en 1914 ; Alphonse Maeder et Franz Riklin de Zurich, Leonhard Seif de Munich. Voir également la lettre de Freud à Abraham du 18 VII 1914 {på. cit., p. 188).

3. Theodor Reik (voir t. jeg, 251 F, note 3), analyse de l’ouvrage de Willi Schmidt, Inzestuöser Eifersuchtswahn (Délire incestueux de jalousie), 1914, Zeitschrift, 2, p. 389.

4. Johannes Heinrich Schultz (1884-1970), psychiatre et psychothérapeute allemand. Pro­fesseur à léna à partir de 1919, directeur de l’Institut de psychothérapie de Berlin à partir de 1936 ; inventeur du training autogène. Il publia un article sur la psychanalyse intitulé « Die Psychoanalyse», dans Theologische Literaturzeitung (17Januar 1914). Pfister lui répondit, dans la même revue, par un article intitulé « Psychoanalyse und Theologie », den 6 Juni 1914. Reik, dans sa note de lecture analysant ces deux articles, a critiqué Schultz pour « la banalité et l’absurdité de ses arguments » (Zeitschrift, 1914, 2, p. 474) ainsi que Pfister, pour «la faiblesse et la pauvreté de sa défense ». L’expression : « à qui dites-vous cela ? » ne se trouve plus dans le texte imprimé. Voir également la lettre de Freud à Reik du 24 VII 1914, in Trente Ans avec Freud, trad. Evelyne Sznycer, Brussel, Complexe, 1975, p. 100-101.

5. T. Reik, analyse critique de Windelband, « Die Hypothese des Unbewussten » (L’hypo­thèse de l’inconscient), Zeitschrift, 1914, 2, p. 476. Wilhelm Windelband (1848-1915), philosophe allemand, représentant du néo-kantisme, se fit surtout connaître par l’introduction d’une distinction entre sciences nomothétiques et sciences idiographiques. Son livre, Lehrbuch der Geschichte der Philosophie (Manuel d’histoire de la philosophie, 1892), était un ouvrage de référence dans les pays germanophones.

18-07-1914 Freud til Abraham

* Karlsbad, villa Fasolt

18.7.14.

Cher ami,

Je ne peux réprimer un hourra. Nous voilà donc débarrassés d’eux! Nous reproduirons leur manifeste d’indignation dans le prochain Korrespondenzblatt, dans lequel vous pourrez, je l’espère, vous prononcer sur l’affaire en qualité de président définitif.

Vous trouverez ci-joint deux lettres : une déclaration de Putnam ainsi qu’une lettre de Maeder, qui, comme celle qu’il vous a adressée, restera aussi sans réponse. La revue sera très heureuse de rebuter non seulement Maeder, mais aussi Riklin, Seif et les autres. Ma bombe a donc fait de l’effet. Mais il est opportun que votre circulaire soit parvenue à destination. Nous aurons donc à nouveau un bon congrès.

Venez donc quand vous voudrez. Il faut que je voie comment je peux organiser le travail. En plus, je ne sais pas du tout si j’aurai envie de travailler. Il m’a été d’autant plus difficile de vous refuser que je vous avais proposé au début de passer tout l’été ensemble, à une époque où je n’envisageais pas encore de travailler pendant les vacances. Le rendez-vous tardif s’explique par le projet de faire visiter le lac Majeur à ma femme, début septembre.

Ne craignez pas de me déranger encore fréquemment dans ma cure. Des nouvelles comme celles-ci font du bien.

Recevez mes cordiales salutations et mes remerciements.

Votre Freud.

17-07-1914 Freud til Ferenczi

488 F

Prof. Dr Freud

Karlsbad, den 17 juli 1914 A Vienna, IX. Berggasse 19 Villa Fasholt, Schlossberg A

Kjære venn,

Ainsi donc, nous voici de nouveau près des sources chaudes, jouissant de la chaleur et de la pluie comme elles se présentent, et je peux observer la façon dont les effets exercés sur la fonction intestinale se prolongent toujours sur la relation à l’argent qui en découle (1). Cette fois, je ne ressens pas la rupture avec le passé aussi nettement que d’habitude, je repense au travail et j’ai commencé à étudier Macbeth 2, qui me tracasse depuis long­temps, sans que j’aie pu en trouver la solution jusqu’à présent. Étrange, j’ai abandonné Macbeth à Jones il y a des années, et maintenant je le reprends, en quelque sorte. Il y a là de sombres puissances en jeu. Annerl a télégraphié, hier, qu’elle était bien arrivée à Southampton et qu’elle était attendue par Ernest Jones. J’ai profité de l’occasion pour lui exposer tout de suite ma position dans cette affaire, car je suis censé n’en rien savoir et je ne tiens tout de même pas à perdre la chère enfant du fait d’un acte de vengeance évident, abstraction faite de tout ce qui, rationnellement, témoigne du contraire. Je pense que Loe aussi veillera comme un dragon 3.

Dans une lettre d’avant-hier, Pfister 4 m’assure de façon inattendue qu’il se compte parmi les nôtres et qu’il est prêt à entrer dans le groupe viennois si les Zurichois effectuent la retraite qu’ils projettent5. Voilà donc une pre­mière nouvelle et elle est bonne. La lettre circule et vous arrivera d’ici peu.

Sinon, bien sûr, rien de nouveau. Je vais bientôt m’attaquer à quelques essais techniques de moindre importance 6, pour la Zeitschrift.

Med min hjertelig hilsen, votre Freud

A. Écrit à la main, au-dessus et au-dessous de l’en-tête imprimé.

  1. Voir «Caractère et érotisme anal» (Freud, 19086), in Névrose, psykose og perversjon, trad. fr. D. Guétineau, Paris, PUF, 1972, p. 143-148.
  2. Dans L’Interprétation des rêves (1900en, Paris, PUF, 1973), Freud avait brièvement men­tionné Macbeth ; plus tard, il a rassemblé du matériel sur ce sujet (Freud à Jones, 31 X 1909), men da, il a écrit à Jones : «Quant à Macbeth, le sujet vous est réservé » (6 XI 1910). Cependant, ce ne fut pas Jones, mais Ludwig Jekels qui rédigea une étude psychanalytique sur Macbeth (« Shakespeare’s Macbeth», Imago, 5, 1917-1919, p. 170-195). Voir également Freud, 1916d, « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique », jeg : Les exceptions, II : Ceux qui échouent devant le succès, III : Les criminels par conscience de culpabilité, in Inquiétante Etrangeté et autres essais, trad. B. Féron, Paris, Gallimard, koll. «Connaissance de l’inconscient», trad. nouv., 1985, p. 136-172. Le passage concernant Lady Macbeth et Macbeth : p. 149-158.
  3. A propos du voyage d’Anna Freud en Angleterre, voir t. jeg, 483 F, note 7. Jones ayant envisagé de demander la main d’Anna, Freud lui écrit, den 22 juli 1914 : «Je vous remercie beaucoup de votre gentillesse pour ma petite fille. Peut-être ne la connaissez-vous pas assez. C’est la plus douée et la plus remarquable de mes enfants, de plus, dotée d’un caractère d’une qualité rare. Elle ne demande qu’à apprendre, à voir toutes sortes de curiosités, voulant apprendre et comprendre le monde. Elle ne demande pas à être traitée en femme, elle est encore loin d’éprouver des émois sexuels et se montre plutôt rejetante à l’égard des hommes. Entre elle et moi, il est expressément entendu qu’elle n’envisagera ni mariage ni aucun pas dans ce sens avant d’avoir deux à trois ans de plus. Je ne pense pas qu’elle rompe cette convention. » La demande en mariage d’Anna par Jones — qui ne sera pas couronnée de succèsest brièvement évoquée par Elisabeth Young-Bruehl dans son ouvrage Anna Freud, trad. Pierre Ricard, Paris, Payot, 1991, p. 59-62.
  4. Aucune lettre (même inédite) de la correspondance Freud-Pfister, entre le 11 Mars 1913 et le 9 Oktober 1918, n’a été conservée.
  5. Les analystes suisses avaient déjà annoncé qu’ils n’assisteraient pas au congrès prévu en septembre à Dresde (lettre du 26 VII 1914, Freud/Abraham, Korrespondanse, Paris, Gallimard, koll. « Connaissance de l’inconscient », 1969, p. 190. Jones, II, p. 181-182). Une grande partie d’entre eux ayant rejoint le groupe de Jung, la Société suisse de psychanalyse ne fut fondée que le 24 Mars 1919.
  6. A savoir, les deux derniers articles sur la technique thérapeutique entre 1911 og 1915, parus en novembre 1914 et en janvier 1915 dans la Zeitschnft : « Remémoration, répétition et élaboration» (1914g) et «Observations sur l’amour de transfert» (1915en [1914]), in La Technique psychanalytique, trad. A. Berman, Paris, PUF, 1970 (1981), p. 105-115 og 116-130.