00-03-1907 Jungs första vistelse i Wien (mars-1907)

Jungs första vistelse i Wien (Mars 1907)

Jung rendit sa première visite à Freud le dimanche 3 mars à 10 heures du matin; cf. Jones, II, p. 35 (où la date est fausse­ment donnée comme étant le 27 Februari), och Young, Ma vie; souve­nirs, rêves et pensées, Paris 1966, p. 166 (2) (Young place égale­ment la visite en février). Ludwig Binswanger (cf. son livre Erinnerungen, p. 10 kvm) et le couple Young furent les hôtes des Freud; ils participèrent à la séance du mercredi et prirent part à la discussion. Jfr. les protocoles, Minutes, Jag, p. 144, och 23 F, n. 2. Binswanger séjourna encore une semaine à Vienne; Carl et Emma Jung passèrent par Budapest, où ils rencontrèrent Philipp Stein, cf. J, n. 1, et par Fiume, prenant de courtes vacances à Abbazia avant de regagner Zurich. (Nous devons cette information, qui provient d’un journal d’Emma Jung, à M. Franz Jung.)

2. Traduction de Erinnerungen, Träume, Gedanken von C. G. Young, aufgezeichnet und herausgegeben von Aniela Jaffé, Zurich, Rascher, 1962.

26-02-1907 Jung à Freud

16 J

Burgholzli Zurich, 26. II. 1907.

Ärade professor!

C’est en effet extrêmement dommage que je sois dans l’impos­sibilité de venir à Pâques, et je regrette vivement de venir maintenant à un moment qui convient mal. Malheureusement cela ne va pas autrement. Je serai à Vienne samedi prochain au soir et j’espère pouvoir ensuite me présenter chez vous dimanche matin à 10 timme. Je voyage avec ma femme et un de mes élèves (1), un neveu de Binswanger d’Iéna. Peut-être l’occasion me sera-t-elle donnée de vous présenter ma femme et M. Binswanger. Pour la durée du séjour à Vienne, ma femme m’a libéré de toutes les obligations. Je me permettrai encore de vous faire brièvement savoir avant mon départ dans quel hôtel je compte descendre, pour que vous puissiez y adresser une éventuelle communication.

Med uttryck för min respekt, din helt hängiven

Dr Young.


1. Ludwig Binswanger (1881-1966), alors médecin assistant à la clinique du Burghölzli et participant aux expériences d’association de Jung. Sedan, après un court séjour à Iéna, directeur de la clinique privée de Belle- vue, à Kreuzlingen au bord du lac de Constance. Premier président, i 1910, de la section locale de Zurich de l’Association Internationale de Psychanalyse. Cofondateur de l’analyse existentielle. — Son oncle, Otto Binswanger (1852-1929), était professeur de psychiatrie et directeur de la clinique psychiatrique de l’université d’Iéna, où il traita Nietzsche en 1889-1890.

21-02-1907 Freud à Jung

15 F

21. 2. O7.

IX, Berggasse 19.

Mon honoré collègue,

C’est une petite déception pour moi que vous ne puissiez pas venir à Pâques, car je suis habituellement occupé de 8 h — 8 h de la manière que vous savez. Mais le dimanche je suis libre, et c’est pourquoi je vous prie d’organiser votre présence à Vienne de façon que vous puissiez me donner un dimanche. Ce serait aussi très bien si je pouvais vous faire faire la connais­sance, un mercredi soir (1), de mon petit cercle de partisans.

J’admets en outre que vous serez prêt, les quelques soirs que vous voulez passer à Vienne, à renoncer au théâtre, et qu’en revanche vous prendrez après 8 heures le repas avec moi et les miens, et que vous passerez le reste de la soirée chez moi. Je serai très heureux de recevoir l’avis de votre venue et votre assentiment.

Avec mes salutations cordiales

votre

Dr Freud.


1. Les disciples de Freud se réunissaient régulièrement, från 1902, dans sa salle d’attente pour les « soirées psychologiques du mercredi». Le groupe se donna en 1908 le nom de Wiener Vereinigung für Psychoanalyse (Asso­ciation viennoise de psychanalyse). Jfr. 87 F, n. 6. Av 1910 les séances eurent lieu au séminaire des médecins. Voir l’introduction de Hermann Nunberg aux protocoles : Minutes of the Vienna Psychoanalytic Society, ed. H. Nunberg et E. Federn, New York, 1962.

20-02-1907 Jung à Freud

14 J

Burgholzli Zurich, 20. II. 1907.

Ärade professor!

Je peux m’absenter de Zurich au début de mars et j’aimerais bien venir alors à Vienne pour quelques jours. Comme mon intention principale est de vous rendre visite, j’aimerais si possible fixer la date de mon départ comme cela vous convient le mieux. Il m’est malheureusement impossible de venir plus tard en mars ou en avril. Je vous serais extrêmement reconnais­sant de m’avertir brièvement.

Votre très dévoué

Young.

13-01-1907 Freud à Jung

13 F [Vykort]

13.Jag.07.

Très honoré collègue,

Je vous prends au mot. Vous venez donc à Vienne à Pâques 1 et vous me faites savoir vos dates à temps, pour que je puisse m’arranger avec les malades. J’espère que nous nous exprime­rons et communiquerons sur beaucoup de choses ; et je me réjouis de la belle perspective que m’ouvre votre assentiment.

Votre très dévoué

Freud.

1. Den 31 Mars.

08-01-1907 Jung à Freud

12 J

Burgholzli Zurich, 8. Jag. 1907.

Ärade professor!

Je suis désolé de parvenir maintenant seulement à répondre à votre dernière lettre, tellement aimable et détaillée. En fait je suis quelque peu gêné, rétrospectivement, du jeu de cache- cache avec mon rêve. Dans sa première version, Bleuler, à qui j’avais montré le plan, le trouvait beaucoup trop clair. Cela a été pour moi une incitation bienvenue à cacher secondaire­ment des choses dans l’interprétation, et a ainsi joué le jeu des complexes. Pourquoi je n’ai justement pas mis l’interpré­tation tronc d’arbre — pénis, cela a ses raisons particulières, auxquelles se rattache principalement le fait que je n’étais pas en état d’écrire impersonnellement mon rêve, ce pourquoi ma femme a rédigé toute la description (!!).

Sans doute avez-vous bien raison de me conseiller davantage de « thérapeutique » avec les adversaires, mais je suis encore jeune, et de temps en temps on a ses petites manies concernant la considération et le renom scientifique. Quand on est dans une clinique universitaire, on doit faire jouer bien des égards, que l’on néglige plutôt dans la vie privée. Mais vous pouvez être tranquille, je n’abandonnerai jamais une partie essentielle de votre enseignement, pour cela je suis bien trop engagé.

Je suis à présent tout à fait décidé à venir à Vienne aux pro­chaines vacances de printemps (April), pour jouir enfin du bonheur longtemps souhaité d’un entretien personnel avec vous. J’ai beaucoup de choses à abréagir.

En ce qui concerne la question des « toxines », il est vrai que vous avez à nouveau touché un point faible. A l’origine je voulais omettre entièrement la matière dans ma « psycholo­gie ». Mais comme, vu la lenteur d’esprit du public, je redoutais des malentendus, j’ai fait du moins allusion à la « toxine ». Je connaissais votre opinion, à savoir que là aussi la sexualité devait avoir son mot à dire. L’idée m’est d’ailleurs tout à fait sympathique qu’il y a peut-être une sécrétion « interne » qui cause les troubles, et que ce sont peut-être les glandes sexuelles qui sont productrices des toxines. Mais je ne connais aucune preuve de cela. C’est pourquoi j’ai omis cette supposition. Il me semble d’ailleurs pour l’instant que cette dernière hypo­thèse serait plutôt à considérer pour l’épilepsie, où le complexe sexuel-religieux est largement au premier plan.

En ce qui touche votre conception de la « paranoïa », je ne peux y voir qu’une différence de nomenclature. Dans la « dementia » praecox, il faut bien se garder de penser d’emblée à un abrutissement (cela peut aussi venir!), mais il faut penser à un délire de complexes [Komplexdelir] avec des fixations. La paranoïa est construite exactement comme une dementia praecox, sauf que la fixation se borne à un petit nombre d’asso­ciations, et que la clarté des notions est en général, avec quel­ques exceptions, conservée. Il y a cependant partout des transitions fluctuantes vers ce qu’on dénomme d. pr. (1). D. pr. est une appellation tout à fait malheureuse! Från din (2) point de vue vous pourriez aussi désigner mon cas de d. pr. comme une paranoïa, comme on l’a effectivement fait auparavant.

Le cas sur lequel vous avez eu la bonté de m’écrire m’a extra- ordinairement intéressé, en tant que cas parallèle au mien. Beaucoup de déments précoces ont le sentiment de l’état d« abrutissement ». Le délire de grandeur et l’affectation sont des choses synonymes (la dernière est un ingrédient généralement féminin). Les deux indiquent une composante de la psyché qui n’est pas parvenue à se développer réellement dans la vie menée jusque-là, soit dans le domaine érotique, soit dans le domaine social, peut-être aussi dans les deux. La froideur sexuelle dans le mariage semble vouloir indiquer que malgré le mariage d’amour quelque chose ne convenait pas chez cet homme, que celui-là n’était pas tout à fait le bon. C’est du moins ce que nous constatons en règle géné­rale chez ceux de nos cas dont l’anamnèse comporte l’anesthésie sexuelle. Le manque d’amour pour les enfants dit la même chose. En règle générale les femmes aiment le mari dans les enfants : si le mari ne convient pas, les enfants ne conviennent pas non plus. Très souvent, les femmes hallu- cinent alors que les enfants sont tués. Assez souvent, seules les filles sont tuées, il s’agit alors d’insatisfaction sexuelle chez la mère, que le mari soit trop vieux ou qu’il ne convienne pas de quelque autre façon. « Tuer » signifie, dans la d. pr. aussi, simplement nier ou refouler. Dans l’accès de la d. pr., tous les complexes non résolus sont abréagis, d’une façon tout à fait conforme au schéma de l’hystérie. Sauf que tout se passe beaucoup plus tumultueusement et dangereusement, et que cela laisse certains troubles irréparables dans les facul­tés mentales et des difficultés particulièrement accrues à supporter et à abréagir les affects. Plus tard se déclare un blocage plus fort et plus général des sentiments, avec un abrutissement caractéristique de l’intelligence. Le trouble affectif est cependant toujours largement au premier plan et rend le diagnostic certain, en opposition à tous les autres abrutissements intellectuels.

J’ai lu dernièrement avec satisfaction la façon dont Löwenfeld vient de se mettre décidément de votre côté, en ce qui concerne la névrose d’angoisse au moins. Cette voix-là a en Allemagne plus d’audience que la mienne. Peut-être votre triomphe commencera-t-il plus tôt que nous ne pensons.

Je vous dois encore un éclaircissement sur le terme « hystérie d’accoutumance (3) », C’est encore un expédient. J’ai été frappé de ce qu’il y a des hystériques qui vivent dans une lutte cons­tante avec leurs complexes, lesquels manifestent de violentes agitations, des variations d’humeur et une très vive alter­nance de symptômes. D’après ma maigre expérience, ce sont là les cas où le pronostic est bon. Ils ont en eux une composante qui s’oppose à l’asservissement par le complexe pathogène. Il y a cependant encore d’autres hystériques, qui vivent en paix avec leurs symptômes, qui se sont non seulement accoutumés au symptôme, mais qui exploitent ce dernier à des fins variées d’actes symptomatiques et de chicanes, et qui s’inscrustent en parasites dans la pitié de leur entourage. Ceux-là sont les cas à mauvais pronostic, qui se défendent aussi avec le plus grand acharnement contre l’analyse. Ce sont ces derniers que j’appelle « hystériques d’accoutumance ». Peut-être comprenez-vous, d’après cette description incomplète, ce que j’entends. Ce n’est bien sûr qu’une classification tout à fait grossière et superficielle, mais qui jusqu’à présent m’a dit quelque chose. Peut-être pouvez-vous là aussi m’ouvrir les yeux. Une infinité des hystériques incultes (notamment aussi les parasites d’hôpi­taux) sont à classer ici.

Recevez mes vœux les plus cordiaux pour la nouvelle année et mon plus chaleureux merci! Votre très dévoué

Young.


1. Les psychiatres suisses préféraient alors le terme de « dementia praecox », introduit par Kraepelin; il est aujourd’hui largement remplacé par celui de « schizophrénie », dû à Bleuler.

2. Dans l’original : ihrem (leur) au lieu de Ihrem (votre).

3. Se 6 J.

01-01-1907 Freud à Jung

11 F

1. Jag. 1907.

Mon honoré collègue,

Abandonnez s’il vous plaît rapidement cette erreur que votre écrit sur la dementia praecox ne m’a pas extrêmement plu. Le simple fait que j’aie émis des critiques peut vous le prouver. Car, s’il en était autrement, je trouverais suffisamment de diplomatie pour vous le cacher. Ce serait en vérité bien peu sage de vous heurter, vous, l’aide la plus forte qui se soit jamais associée à moi. Je vois en réalité dans votre essai sur la d. pr. la contribution à mon travail la plus importante et la plus riche qui me soit parvenue, et je ne vois parmi mes élèves à Vienne, qui ont sur vous l’avantage probablement non univoque du contact personnel avec moi, en fait qu’un seul qui puisse se mettre sur le même rang que vous pour la compréhension, et aucun qui soit en mesure d’en faire autant pour la cause que vous, et prêt à le faire. J’ai interrompu une lettre qui devait être plus détaillée, en partie pour des raisons accidentelles, en partie parce que ma supposition, confirmée par vous, de l’iden­tité du rêveur m’a fait m’interrompre. Je pensais seulement que vous auriez encore pu relever sans vous trahir l’inter­prétation tronc d’arbre = pénis, et l« alternance1 »

carrière (cheval . J’apprends à présent que vous avez

( cours de la vie

omis la première mention pour des raisons de prudence diploma­tique. La seule chose inexacte, c’est-à-dire apte à éveiller une représentation inexacte, me semblait être la désignation du vœu exaucé dans le rêve, qui ne peut, comme vous savez, être montré qu’une fois l’analyse achevée, mais qui doit pour des raisons de principe s’énoncer autrement que vous ne l’écrivez. Si vous me permettez d’essayer de vous influencer, j’aimerais vous enjoin­dre de ne pas accorder à la résistance, que vous rencontrez aussi bien que moi, une importance particulière et un tel effet sur vos publications. Les grands messieurs de la psychiatrie ont bien peu d’importance; l’avenir nous appartient ainsi qu’à nos conceptions, et la jeunesse prend — sans doute partout — vivement parti pour nous. Je m’en aperçois à Vienne, où les collègues, comme vous savez, observent systématiquement sur mon compte un silence de mort et où de temps en temps un apprenti quelconque m’anéantit; et où j’ai néanmoins 40 audi­teurs recueillis provenant de toutes les facultés (2). Depuis que Bleuler et vous, et dans une certaine mesure aussi Löwenfeld (3), m’avez ouvert une certaine audience dans la littérature, le mouvement en faveur de notre nouveauté ne pourra plus être arrêté, malgré toutes les réticences des autorités, destinées à périr. Je trouve par conséquent très opportun que nous partagions les fonctions selon notre caractère et notre situation personnelle, que vous essayiez de faire la médiation avec votre chef, tandis que je continue à jouer l’entêté et celui qui a toujours raison, et à présumer de mes contemporains qu’ils avalent le morceau désagréable non délayé. Mais je vous en prie, n’abandonnez rien d’essentiel par ménagement pédagogique et par amabilité, et ne vous éloignez pas trop de moi, alors qu’en réalité vous m’êtes si proche, ou nous verrons encore qu’on nous opposera l’un à l’autre. Je crois en effet malgré tout en secret, dans les circonstances particulières du cas, que la plus grande * sincérité est la meilleure des diplomaties. J’incline à ne pas traiter les collègues qui sont dans la résistance autre­ment que les malades qui se trouvent dans la même situation.

Sur 1« indistinction » qui doit économiser tout un morceau du travail du rêve, il y aurait beaucoup à dire, trop pour que ce puisse être écrit. Peut-être votre route vous mènera-t-elle néanmoins à Vienne plus tôt qu’en Amérique (4) (c’est plus près). Je me réjouirais énormément de pouvoir consacrer quelques heures à traiter de ces choses avec vous.

De beaucoup de choses contenues dans votre livre je n’ai rien écrit, parce que je suis entièrement d’accord avec elles; det vill säga : je ne puis rien faire qu’accepter sans objection ces lumières. (Au sujet de mon cas (5), je pense néanmoins qu’il mérite le nom de paranoïa véritable.) Mais j’ai eu beaucoup de choses nouvelles à apprendre. Le problème du « choix de la névrose », dont vous dites très justement qu’il n’est pas du tout éclairci par mes découvertes, m’a vivement occupé pendant tout ce temps. Je me suis absolument trompé dans ma première tentative d’explication, dès lors je me retiens. Je suis, il est vrai, sur une certaine voie, mais pas encore au but. A propos de votre inclination à recourir ici déjà aux toxines (6), j’aimerais observer que vous sautez une composante à laquelle bien sûr j’attribue une bien plus grande valeur que vous en ce moment; vous savez, la + + + (7)sexualité. Vous l’écartez par la question : je ne suis moi-même pas parvenu jusqu’au bout avec elle; quoi d’étonnant dès lors que nous n’en sachions rien l’un comme l’autre? Nemo me impune lacessit (8) retentit à mes oreilles, de l’époque du gymnase.

Les Anciens savaient quel dieu inexorable est habituellement Eros.

A présent mes salutations cordiales pour la nouvelle année. Continuons à travailler ensemble et ne laissons pas de malen­tendu se former entre nous.

Votre très dévoué

Dr Freud.

La petite observation était déjà prête pour vous avant votre lettre.


1. Jfr. Young, « Le nuove vedute délia psicologia criminale », Rivista di Psicologia applicata, flyg. IV, n ° 4, juillet-août 1908; [le travail traduit en allemand paraîtra dans G.W., 2, où se trouve, au § 1135, une explica­tion de l’emploi par Freud du terme d« alternance » (Wechsel).] (Freud n’emploie toutefois pas ce terme dans ces écrits, cette lettre en est la seule occurrence). Sur la « carrière », etc., voir la Dementia praecox, G.W., 3, § 13o.

2. Freud faisait tous les jeudis et samedis des cours à l’université de Vienne, Jfr. Jones, Jag, p. 375.

3. Leopold Löwenfeld {1857-1923), psychiatre à Munich, avait publié en 1901 l’écrit de Freud Über den Traum (Sur le rêve) dans la collection Grenzfragen des Nerven- und Seelenlebens, dont il était avec H. Kurella l’éditeur. Il a en outre inclus des contributions de Freud dans deux de ses propres livres : « Die Freudsehe psychoanalytische Methode » [La méthode psychanalytique de Freud] (ed. franç. i De la technique psychanaly­tique, p. 1 kvm) i Die psychischen Zwangserscheinungen [Les phénomènes psychiques obsessionnels], Wiesbaden, 1904, et « Meine Ansichten über die Rolle der Sexualität in der Ätiologie der Neurosen » [Mes opinions sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses] G.W., I, dans la 4och édition de Sexualleben und Nervenleiden [Vie sexuelle et affections ner­veuses], Wiesbaden, 1906.

4. Le désir du rêveur (donc de Jung) de visiter l’Amérique joue, un rôle dans l’analyse du rêve évoqué ci-dessus. Jfr. G.W., 3, § 124.

5. Freud, « Weitere Bemerkungen iiber die Abwehr-Neuropsychosen » [«Autres observations sur les ¡névro-psychoses de défense »], 1896, para­graphe III : « analyse d’un cas de paranoïa chronique », G.W., Jag, p. 392 s., Jung commente le cas dans la Dementia praecox, G.W., 3, § 62 sq.

6. Se ibid., § 75, liksom 85 J, n. 4.

7. Rappelle les trois croix tracées à la craie à l’intérieur des portes de maisons paysannes, pour conjurer le Mal.

8. « Nul ne me provoque impunément. » Il semble que ce ne soit pas une devise antique, mais la devise de l’ordre écossais du Chardon, ou ordre de Saint-André. Jfr. Ch. N. Elvin, A Handbook of Mottoes, 1860, reprint Lon­dres, 1963.

* På tyska : grösste; lecture adoptée par l’édition princeps ; l’édi­tion allemande donne gröbste : la plus rude sincérité. (N.d.T.)

29-12-1906 Jung à Freud

9 J

Burgholzli Zurich, 29. XII. 1906.

Ärade professor!

Jag beklagar verkligen att jag måste prata med dig, precis mig, så mycket smärta. Jag förstår fullständigt att du kan vara något mindre än nöjd med min bok (1), eftersom jag behandlar din forskning med alldeles för lite hänsyn. Jag är fullt medveten om detta. Mon principe suprême au moment de la rédaction était : égards envers le public savant allemand. Si l’on ne se donne pas la peine de tout présenter à ce monstre à sept têtes de façon appétissante sur un plateau, il ne l’accepte pas, ce qu’on a déjà vu en d’innombrables occasions. C’est pourquoi il est absolument dans l’intérêt de la cause de prendre garde à tous les éléments qui sont susceptibles de mettre en appétit. Pour l’instant, il y faut malheureusement une certaine réserve et un semblant de jugement autonome à l’égard de vos recherches. C’est ce qui a déterminé le caractère général de mon écrit. Les corrections plus particulières de vos opinions viennent de ce que certains points m’apparaissent autrement qu’à vous. Cela provient sans doute : Jag. De ce que mon matériel est totalement différent du vôtre. Je travaille dans des conditions rendues terriblement difficiles chez des malades mentaux généralement incultes, et de plus sur la matière extrêmement réfractaire de la dementia praecox. II. Mon éducation, mon milieu et mes prémisses scientifiques sont en tout cas extraordinairement différents des vôtres, Iii. Mon expérience est extrêmement mince en face de la vôtre, IV. Quant à la quantité et à la qualité du don psychanalytique, il doit sans doute aussi exister une différence considérable en votre faveur. Et V. l’absence de contact personnel avec vous, cette lacune regrettable dans ma formation est une circonstance qui doit jouer un rôle considérable. Pour ces raisons, je considère les points de vue de mon livre comme absolument provisoires et en fait simplement introductifs. Aussi vous suis-je extraordinairement reconnaissant de toute critique, même si elle n’est pas très douce à entendre, car ce qui manque ici est l’opposition, j’entends par là bien sûr une oppo­sition autorisée. J’ai vivement regretté que votre intéressante lettre ait été si vite interrompue.

Vous avez bien trouvé les points faibles de mon analyse de rêve (2). Je n’en sais en effet bien plus que je n’en ai dit sur le matériel et les pensées du rêve. Je connais parfaitement le rêveur : c’est moi-même. L’ « échec du mariage riche (3) » touche quelque chose d’essentiel, qui est indubitablement contenu dans le rêve, seulement d’une manière un peu différente de ce que vous pensez. Ma femme (4) est riche. J’ai tout d’abord essuyé un refus, pour diverses raisons, lorsque j’ai fait ma demande; plus tard j’ai eu son assentiment et je me suis marié. Je suis heureux avec ma femme sous tous les rapports (pas seulement par optimisme), ce qui bien sûr n’empêche pas de tels rêves. Il n’y a pas eu par conséquent d’échec sexuel, mais un échec social. L’explication-écran, « la modération sexuelle », est sim­plement, comme je l’ai dit, un déplacement à portée de main, à l’arrière-plan se tient un désir sexuel illégitime, qui fait mieux de ne pas voir la lumière du jour. Une des déterminantes du petit cavalier, qui éveille d’abord dans l’analyse la représen­tation de mon chef, est le désir d’un garçon (car nous avons deux filles (5)). Mon chef est déterminé parce qu’il a deux gar­çons (6). Je n’ai pu découvrir nulle part de racine infantile. J’ai également le sentiment que le « paquet » est insuffisamment éclairci. Mais je n’en sais pas l’interprétation. Så, bien que le rêve soit incomplètement analysé, j’ai quand même cru pouvoir l’utiliser pour illustrer les symbolismes du rêve. Il est vrai que l’analyse et l’utilisation de ses propres rêves est toujours une chose délicate, car on succombe toujours à nouveau aux inhi­bitions qui émanent du rêve, quand même l’on pense être le plus objectif possible.

En ce qui concerne la notion d’« indistinct (7) » *, je comprends bien qu’elle doive vous apparaître peu sympathique de votre point de vue. C’est une notion qui ne préjuge pas de trop de choses, et qui ne m’apparaît pas non plus comme le dernier mot. Ses avantages sont pourtant que : Jag. selon la psychologie de Wundt (8), elle médiatise, et II. qu’elle est une comparaison imagée, qui permet au sens commun de saisir aussi les consé­quences déduites du concept. A mon avis elle éclaire simple­ment l’ aptitude au déplacement [Verschiebbarkeit] de l’expression sans qu’il soit dit d’où ni vers où. On pourrait enfin dire aussi représentation « pauvre en associations » au lieu d’« indistincte ». Je préfère toutefois « indistincte ». Je ne sais pas s’il y a une erreur de principe là-derrière. Pour l’instant vous êtes le seul à pouvoir trancher. Mais je vous en prie, n’allez pas penser que je tende à tout prix à me différencier de vous par des opinions divergentes au possible. Je dis les choses comme je les comprends et comme je pense qu’elles sont justes. Une différenciation viendrait d’ailleurs bien trop tard, car les grands messieurs de la psychiatrie m’ont déjà abandonné. Il suffit qu’ils lisent dans un compte rendu que j’ai défendu votre point de vue. La conférence d’Aschaffenburg a énormément soulevé l’atmosphère contre vous. En face de ces difficultés considérables, il ne reste sans doute rien d’autre que la dosis réfracta (9) et une autre forme du médicament.

Votre entièrement dévoué

Young.


1. Über die Psychologie der Dementia praecox ; ein Versuch [De la psychologie de la dementia praecox; un essai], Carl Marhold, Halle a.S., 1907; la préface est datée «juillet 1906 ». [Se trouve dans G.W., 3.] Jfr. 69 J, n. 2. La lettre de remerciements de Freud, où il commente le livre, n’a pas été conservée.

2. Über die Psychologie der Dementia praecox G.W., 3, § 123-133. Le rêve se trouve au § 123 : « Je vis comme on hissait des chevaux au moyen de gros cordages à une hauteur indéfinie. L’un d’eux, un fort cheval brun, qui était ficelé dans des courroies et transporté vers le haut comme un paquet, frappa particulièrement mon attention, lorsque soudain la corde cassa et que le cheval fut précipité dans la rue. Il devait être mort. Il se leva cependant d’un bond et partit en galopant. Je remarquai que le che­val traînait derrière lui un lourd tronc d’arbre et m’étonnai qu’il avance néanmoins aussi vite. Il avait apparemment pris le mors aux dents et pouvait facilement causer un accident. Arriva alors un cavalier sur un petit cheval, qui marcha lentement devant le cheval emballé, qui modéra alors aussi quelque peu son allure. Je craignais toutefois encore que le cheval ne bondît par-dessus le cavalier, lorsque arriva une calèche, qui se mit à avancer au pas devant le cavalier, modérant ainsi encore l’allure du cheval emballé. Je pensai alors : maintenant tout est bien, le danger est passé. »

3. Sans doute une citation de la lettre perdue de Freud

4. Emma Jung, née Rauschenbach (1882-1955).

5. Agathe (« Agathli »), née en 1904, et Gret (« Grethli »), née en 1906.

6. Manfred Bleuler, né en 1903, psychiatre réputé, comme son père professeur à l’université de Zurich et directeur de l’asile du Burghölzli, från 1942 till 1969. Jfr. aussi 188 F, n. 2. Richard Bleuler (1905-1973), qui étudia l’agronomie à l’École polytechnique fédérale de Zurich et passa la plus grande partie de sa vie au Maroc en tant qu’agriculteur et agro­nome.

7. Jfr. Young, G.W., 3, § 133-135.

8. Wilhelm Wundt (1832-1920), professeur de psychologie et de physio­logie à Leipzig; ses travaux célèbres dans le domaine de la psychologie expérimentale annoncent les expériences d’association de Jung.

9. « En doses fractionnées et répétées ».

30-12-1906 Freud à Jung

IO F

30. XII. 06.

Très honoré collègue (1), Peut-être pourrez-vous tirer quelque chose d’utile de l’obser­vation suivante, malgré sa brièveté : J’ai été appelé comme médecin-conseil auprès d’une femme de 26 år, qui est à six semaines de son premier enfant, et dont l’état s’est déve­loppé à peu près dès le milieu de la grossesse. Le médecin traitant, qui est assez peu au courant de nos points de vue, rapporte que la femme donne comme raison d’une grave dépression l’accusa­tion de s’être rendue « abrutie » (2) par l’habitude prise dans son enfance de retenir longuement l’urine, jusqu’à ce que la décharge puisse lui procurer des sensations sexuelles. Elle dit avoir poursuivi cela pendant un certain temps dans le mariage, mais l’avoir abandonné par la suite (moment où la maladie a pro­bablement commencé). Elle a conclu un mariage d’amour après de longues luttes dans sa famille et une fréquentation de six années, aime beaucoup son mari (il est comédien), mais est restée entièrement insensible dans le commerce sexuel. La patiente ajoute ici qu’elle n’a jamais songé que ce puisse être son mari la cause de son insatisfaction, et qu’elle sait parfaitement que c’est uniquement sa faute à elle. L’irruption de son changement d’humeur était probablement liée aux atten­tes qui se rattachaient à l’accouchement prochain. Elle préten­dait toujours qu’elle ne serait pas capable de mettre normale­ment un enfant au monde, et lorsqu’un forceps fut nécessaire, elle triompha, ayant gardé raison. De l’enfant, elle affirme tout à fait sérieusement qu’il est désespérément « abruti ». Elle a fait à plusieurs reprises des tentatives de suicide, pas tout à fait sans s’assurer, et écrit au mari des lettres d’adieu d’une pro­fonde tristesse. Elle s’est même enfuie une fois, mais s’est simplement rendue chez une de ses sœurs, chez qui elle a joué du piano. Elle a parfois battu l’enfant. Interrogée si elle l’aime, elle répond : oui, mais ce n’est pas le bon.

Les états d’excitation de caractère délirant ne sont pas entièrement absents. On est frappé par des déclarations qui font de sa maladie la cause d’un délire de grandeur : un état comme le sien ne s’est encore jamais vu, les médecins ne peuvent pas l’aider et mettront longtemps à la comprendre. Elle argumente avec beaucoup de pénétration, est totalement imperméable à la persuasion, assure qu’elle se souvient très mal de sa vie et aussi des choses dont elle s’accuse. C’est juste­ment l« abrutissement » dans son cerveau, elle ne peut rien penser nettement, ne réfléchir à rien, seule sa maladie est spécialement claire pour elle. Bien que dans l’ensemble elle fasse une impression assez triste, il y a incontestablement une affectation sans naturel dans ses discours et ses gestes. Le méde­cin traitant dit qu’elle lui apparaît comme une comédienne (mouvements d’yeux comme je n’en ai en réalité vu que dans la paranoïa).

On aurait auparavant appelé cela folie masturbatoire, déno­mination qui est tout à fait à rejeter. Ne le tenez-vous pas pour une dementia praecox? La révélation de l’étiologie, si soigneu­sement gardée pour soi dans l’hystérie, ne vous paraît-elle pas intéressante dans ce cas?

On n’a pas pu en tirer davantage. C’est un cas initial, je le reverrai probablement dans plusieurs semaines. Pardonnez l’importunité.

Votre dévoué collègue,

Dr Freud.


1. Papier à lettres, 21 X 34 cm, sans en-tête

2. På tyska : blöd (N.d.T.).