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Milner, Jean-Claude, “Les constellations révélatrices”

Jean-Claude-Miner_Les-constellations-révélatrices

(Dans la revue Elucidation – numéro inconnu)

LES CONSTELLATIONS REVELATRICES

PAR JEAN-CLAUDE MILNER

Les constellations n’existent pas; seules existent les étoiles qui les composent. C’est un lemme de la science moderne. C’est aussi l’un des traits différentiels qui séparent la phusis des Anciens et la Nature post-galiléenne.

Que les constellations existent, cela suivait de la relation privilégiée qu’entretient la phusis au regard. Car elles se donnent à voir; en vérité, elles ne font que cela. Un corps céleste que nul ne voit, ne laisse pas d’exister pour l’astronomie d’aujourd’hui. Ainsi en va-t-il des exoplanètes; planètes extérieures à notre système solaire, elles échappent aux instruments les plus puissants; seul le calcul les restitue et autorise qu’on nomme chacune d’elles. En revanche, une constellation que nul ne verrait serait une contradiction dans les termes; du même coup, aucun nom ne lui serait assigné. Un observateur est requis; il doit disposer de la vue et du langage; c’est l’homme d’Ovide, visage tourné vers le haut. Les constellations n’existent que pour lui et par lui. Les bêtes n’en ont que faire, elles qui voient les étoiles et parfois s’en orientent. Quand aux dieux qui les verraient et les nommeraient, ils seraient au sens strict anthropomorphes; tels étaient les dieux antiques, tel n’est pas le Dieu des chrétiens. À la naissance du Christ préside une lumière nouvelle – comète, nova, on en dispute, mais sûrement pas constellation, signe récurrent et régulier. Grande différence avec l’enfant de la Quatrième églogue de Virgile: Jam redit et virgo…

Quignard_Acteon

“Non seulement la tradition a conservé les noms de tous les chiens qui dévorèrent Actéon mais elle conserva l’ordre dans lequel eut lieu la curée. Ce fut d’abord Mélanchétès qui, surgissant derrière Actéon, donna dans le dos le premier coup de dents. Théodamas fut le second et visa les reins. Orésitrophos s’accrocha à son épaule. Puis tous les crocs s’abattirent les uns après les autres sur le corps du chasseur au fur et à mesure que le corps de l’homme devenait le corps d’un cerf magnifique. D’abord ses chiens préférés: Ichnobates né à Gnose, Mélampus né à Sparte, Pamphagos, Dorcée, Oribasos. Puis l’énorme Nébrophonos, le rapide Ptérélas, le farouche Théron, Agré au flair incroyable. Puis Lélaps, Hylée, Péménis, Dromas, Canachè, Stictè, Tigris, Alcée, Thous. Puis Napé qui est encore un loup, Ladon de Sicyone si maigre, Aello l’infatigable, Leukon blanc comme la neige, Harpya et ses deux petits. Puis Lyciscè et son frère le Chypriote, Absolus tout noir, Harpalos avec une tache blanche sur le front, Mélanée, Lachné, le Laconien, Labros, Agriodos. Le tout dernier fut Hylactor à la voix si pénible, si aiguë, si perçante et ce fut l’os de la main droite d’Actéon, point encore transformée en sabot, qu’il tint entre ses crocs.”

Pascal Quignard, Dernier royaume VII, Les désarçonnés, p. 225.