Archives mensuelles : juillet 1907

10-07-1907 Freud à Jung

36 F

1o. 7. 07.

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Je vous écris — vite et brièvement — pour vous atteindre encore avant votre départ et vous envoyer mes salutations au temps de la grande relâche intellectuelle. Elle vous fera du bien. Les ravissants trifles dont est pleine votre dernière lettre me rappellent que je suis également au terme de mon travail de l’année. Le 14 je pars pour Lavarone dans le Val Sugana Tyrol du sud Hôtel du Lac

Je n’aimerais pas devoir me passer pendant toute cette période de vos nouvelles, qui sont maintenant déjà un réel besoin pour moi — je ne rentre que fin septembre — aussi vous aviserai-je de mes changements de lieu. Autour du moment où vous défendrez la conférence d’Amsterdam, j’espère séjour­ner en Sicile. Malgré toutes les distractions, une partie de mes pensées sera alors auprès de vous. Puissiez-vous trouver là- bas déjà la considération que vous méritez et souhaitez, à laquelle moi-même je suis si vivement intéressé.

Je suis déjà en correspondance avec le Dr Abraham. Ses efforts doivent en effet me concerner grandement. Comment est-il en réalité? Lettre et travail m’ont très favorablement disposé à son égard. J’attends à présent chaque jour le travail de votre cousin Riklin. N’est-ce que la satisfaction personnelle qui égare mon jugement : que je suis tombé ici sur un nid d’hommes particulièrement capables et fins?

J’ai reçu aujourd’hui justement de Lausanne la lettre d’un étudiant qui veut parler de mes travaux à une soirée scienti­fique chez le docent Sternberg. La Suisse bouge véritable­ment.

Portez-vous bien et n’oubliez pas complètement pendant ces longues vacances votre

cordialement dévoué

Dr Freud.


Au sud-ouest de Trente, aujourd’hui sur sol italien.

« Signification des traumatismos sexuels juvéniles pour la Symptoma­tologie de la démence précoce », éd. orig. Zentralblatt für Nervenheilkunde und Psychiatrie, n.s. XVIII, juin 1907; Œuvres complètes, I, p. 17.

Théodore Sternberg, privat-docent de droit germanique à l’université de Lausanne.

06-07-1907 Jung à Freud

35 J

Burghölzli-Zurich, 6. VII. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Êtes-vous contrarié si je vous ennuie avec des choses que j’ai vécues personnellement? Je voudrais en effet vous racon­ter une histoire instructive qui m’est arrivée à Paris. J’ai fait là-bas la connaissance d’une Germano-Américaine qui m’a fait une impression sympathique. C’est une Mrs St. (1) de trente- cinq ans environ. Nous avons passé quelques heures ensemble en société et nous nous sommes entretenus de paysages et d’au­tres choses indifférentes. On servit du café noir. Elle n’en prit pas, me faisant la remarque qu’elle ne supportait pas la moindre gorgée de café noir, qu’elle en sentait encore la plus petite quantité le lendemain. Je lui ai répondu que c’était un symp­tôme nerveux; qu’en tout cas c’était seulement à la maison qu’elle ne supportait pas le café, mais que lorsqu’elle se trou­vait dans d’autres circonstances [in anderen Umständen (2) ], elle le supportait certainement bien mieux. A peine cette parole malheureuse m’avait-elle échappé que je fus terrible­ment gêné mais je constatai vite qu’elle ne l’avait heureusement « pas entendue ». Je fais remarquer que je n’avais pas la moindre connaissance des antécédents de cette dame. Peu après, une autre dame proposa que chacun dise un chiffre, parce que de tels chiffres avaient toujours une signification. Mrs St. dit : trois. Une connaissance de Mrs. St. s’écria : « Bien sûr, toi, ton mari et ton chien. » Mrs St. répondit : « Oh non, je pensais que toutes les bonnes choses vont par trois! » J’en conclus que son mariage était stérile. Mrs St. était devenue un peu silencieuse, puis me dit brusquement sans transition : « Dans mes rêves mon père m’apparaît toujours si merveilleusement transfiguré. » J’appris que son père était médecin. Quelques jours plus tard elle me fit cadeau, malgré mon refus, d’une magni­fique eau-forte. Sapienti sat! Ma femme s’y connaît, elle a déclaré dernièrement : « Je vais annoncer un cours psychothé­rapeutique pour messieurs. »

Une patiente hystérique m’a raconté qu’un vers d’un poème de Lermontov(3) lui tournait constamment dans la tête. La chanson parle d’un prisonnier qui a pour seul camarade un oiseau dans une cage. Le prisonnier est animé d’un seul désir : il aimerait une fois dans sa vie, comme acte suprême, donner la liberté à un être quelconque. Il ouvre la cage et laisse s’envoler son cher oiseau. Quel est le désir suprême de la patiente? Elle dit : « J’aimerais une fois dans ma vie aider un être à obtenir la liberté complète par un traitement psychanalytique. » Il est prouvé que dans ses rêves elle se confond avec moi. Comme elle le reconnaît, son désir suprême serait en fait d’avoir un enfant de moi, qui accomplirait tous ses désirs inaccomplis- sablés. Pour cela il faudrait naturellement que je laisse d’abord « voler l’oiseau ». (En suisse-allemand on dit par exemple : « ton » petit oiseau » a-t-il aussi déjà sifflé? »

Une belle chaîne, n’est-ce pas? Connaissez-vous l’image pornographique de Kaulbach 4 « Qui veut acheter des dieux d’amour? » (Des phallus ailés, qui ressemblent à des coqs et se livrent à toutes sortes de jeux avec des jeunes filles.)

Je vous ai dernièrement questionné au sujet d’une patiente hystérique qui ne peut jamais terminer sa tasse de café. Vous avez comme moi soupçonné une analogie avec les excréments. Il s’est révélé maintenant que la patiente a entretenu jusqu’à la sixième (?) année un prolapsus de l’anus, qui sortait aussi sans qu’elle aille à la selle, et qui devait toujours être mis en place par la mère. Plus tard démangeaisons de l’anus, que la patiente combattait en s’asseyant sur le fourneau avec le postérieur nu. Elle combat ses douleurs hystériques actuelles également en se chauffant le postérieur. Mais ses douleurs sont localisées à la hanche et à la jambe gauche. Les paresthésies anales ont duré presque jusqu’à la trentième année. Plus tard elle a cherché à les faire partir en se couchant dans le lit de sa sœur et en se chauffant contre elle. Dans l’analyse, ce qui m’a rendu atten­tif à l’histoire de l’anus est qu’elle disait qu’il fallait ausculter une fois la partie inférieure de son dos, que cela « craquait » très étrangement là dans les os. Dans sa vingtième année elle a eu une forte diarrhée. Sa mère voulait appeler le médecin, mais la patiente s’est mise dans un état d’agitation anxieuse, parce qu’elle ne voulait pas se laisser examiner, craignant que le médecin ne veuille examiner son anus. Mais quelles tortures épouvantables jusqu’à ce que tout cela soit sorti.

A présent un peu de mystique historique!

De Vienne sont partis trois réformateurs antliropologico- médicaux : Mesmer — Gall — Freud. Mesmer et Gall (5) ont été inhibés à Vienne, Freud (conformément à l’époque) n’a pas été reconnu. Mesmer et Gall sont là-dessus allés à Paris.

Les vues de Mesmer sont restées confinées à Paris, jusqu’à ce que Lavater (6), de Zurich, les importe en Allemagne, en pre­mier à Brème. L’hypnotisme s’est à nouveau éveillé en France et a été importé par Forel de Zurich en Allemagne. Le premier et le plus ancien élève de Forel est Delbrück (7) de Brème ; il est à présent directeur de l’asile d’aliénés de cette ville.

Freud a trouvé sa première considération clinique à Zurich. Le premier asile d’Etat allemand qui reconnaisse Freud est Brème (indépendamment de relations personnelles avec nous). Outre Delbrück, le seul assistant allemand au Burghölzli (autant que je sache) est le Dr Abraham (8) de Brême. Il est venu ici de Berlin et n’a aucune relation avec Delbrück.

La pensée par analogies, que vos analyses exercent telle­ment, produit de mauvais fruits, penserez-vous sûrement. Mais cela m’a amusé. .

La dem. pr. est actuellement au repos forcé. Le i4 juillet il me faut aller pour trois semaines en service militaire9 à Lausanne. Puis mon chef part pour quatre semaines. J’aurai de nouveau tout l’asile sur le dos. Les perspectives sont donc mauvaises. J’espère que le travail de Binswanger va arriver bientôt. Vous y verrez que vous aussi avez assimilé les secrets du galvanomètre 10. Il est vrai que vos associations sont excel­lentes!

Recevez mes meilleurs salutations!

Votre toujours dévoué

Jung.

Névrose d’angoisse et hystérie d’angoisse sont encore des choses tout à fait obscures pour moi — malheureusement — par manque d’expérience.


1. Abréviation de Jung.

2. La locution dont l’équivalent français serait se trouver dans une situation « intéressante » signifie « enceinte ».

3. Selon M. Vladimir Nabokov, 1 y a deux erreurs dans la référence à ce poème : il n’est pas de Lermontov, mais de Pouchkine, qui l’a écrit en 1822 à Kichinev, deux ans après avoir été chassé de Saint-Pétersbourg;

et la paraphrase qu’en donne Jung en retourne complètement le sens. Voici ce poème, traduit en français d’après la version anglaise de M. Nabo­kov :

Ptichka (Petit oiseau)

En pays étranger j’observe religieusement

L’ancienne coutume de mon propre pays :

Je mets en liberté un petit oiseau

Par une belle journée de printemps.

Ainsi peut m’échoir la consolation :

Pourquoi murmurer contre Dieu

Si j’ai pu à une seule créature

Faire cadeau de la liberté?

(Version anglaise Copyright © 1974 by Vladimir Nabokov.)

4. Dessin sans date de Wilhelm von Kaulbach (1805-1874), exposé à la Staatliche Graphische Sammlung à Munich en illustration du poème de Goethe Wer kauft Liebesgôtter? [Qui achète des dieux d’amour?). Repro­duit dans Eduard Fuchs, Das erotische Element in der Karikatur [L’élément érotique dans la caricature], Berlin, 1904, p- 221.

5. Franz Mesmer (1734-1815), médecin autrichien, fonda la théorie du magnétisme animal (mesmérisme) ; il alla à Paris en 1778. — Franz Joseph Gall (1758-1828), médecin allemand, fondateur de la phrénologie; il alla à Paris en 1807. Tous deux avaient étudié à Vienne.

6. Johann Kaspar Lavater (1741-1801), théologien et écrivain suisse, ami de Herder, Hamann et Goethe. Son ouvrage principal. Physiognomische Fragmente zur Beförderung der Menschenkenntnis und Menschenliebe [Fragments de physionomie, pour favoriser la connaissance et l’amour des hommes], 4 vol., 1775-1778, donna une forte impulsion à la physio-gnomonie.

7. Anton W. A. Delbrück (1862-1932), psychiatre allemand, formé au Burghölzli à l’époque de Forel, dès 1898 directeur d’une clinique psychia­trique à Brème.

8. Karl Abraham (18771925) étudia la psychiatrie à Berlin; il entra comme médecin-assistant au Burghölzli à la fin de 1904 et fut du Ier jan­vier au11 novembre 1907 premier médecin-assistant sous le médecin- chef Jung (information que nous devons à l’obligeance de M. le professeur Manfred Bleuler, Zollikon). Il prit contact avec Freud en juin 1907, en lui envoyant un tiré à part; cf. 36 F, n. 2, et la Correspondance Freud/ Abraham, Paris, 1969. Il retourna à Berlin en novembre 1907 où il ouvrit un cabinet de neurologie. Il rendit peu après visite à Freud, cf. 55 F et 57 F, et devint par la suite l’un de ses amis et collaborateurs les plus proches. Abraham fonda le 28 août 1908 l’Association berlinoise de psychanalyse. En 1912 il fut membre fondateur du « comité ». V. infra notice après 321 J.

9. On sait que le service militaire annuel est obligatoire en Suisse. Jung appartint tout d’abord à l’infanterie, puis devint en 1901 médecin d’état major, capitaine en 1908, puis commandant d’unité de 1914 à ig3o, année où il fut libéré du service.

10.Binswanger cite à plusieurs reprises Freud dans son travail sur le phénomène psychogalvanique. Cf. 61 F, n. 1.

01-07-1907 Freud à Jung

34 F

Ier juillet o7.

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Je me suis bien réjoui de constater que vous êtes de nouveau à votre travail au Burghölzli et je suis très satisfait de vos im­pressions de voyage. Vous pouvez imaginer que j’aurais fort regretté que le complexe viennois dût s’accommoder d’un complexe parisien dans le partage de l’investissement dispo- nible. Par bonheur cela n’est donc pas arrivé et vous avez recueilli l’impression que les temps du grand Charcot sont révolus, et que c’est chez nous, entre Zurich et Vienne, que bat à présent le pouls de la nouvelle vie de la psychiatrie. Ainsi nous aurions heureusement surmonté un premier danger.

Vous me donnez cette fois particulièrement beaucoup de matière « professionnelle » pour des réponses. Vous avez raison, les affaires vont bien. Faudra-t-il dix ans et pourrai-je attendre jusque-là, cela reste voilé. Mais la tendance est indubitablement à l’essor. L’activité des adversaires est nécessairement stérile; chacun insulte à son tour, prétend m’avoir (vous désormais aussi) assommé, et en a fini ainsi. Son activité s’est consumée en elle- même. Mais quiconque se joint à nous peut relater le résultat de son travail, et continuer ensuite à travailler et à relater. Il est compréhensible que chacun travaille à sa façon et apporte peut-être aussi sa distorsion spécifique à l’intelligence de la chose encore inachevée.

C’est par vous seulement que je connais Bolte-Brême. Le livre de Gross (1) m’a surtout intéressé du fait qu’il émane de la clinique du pape suprême, du moins qu’il a été admis par lui. Gross est un homme hautement intelligent; à mon goût, il y a dans le livre trop de théorie pour une maigre observation. L’analyse est gravement incomplète — ce n’est certainement pas sa faute; le principal, le chemin qui mène au vol, est certainement juste, mais ne suffit pas dans la détermination. Avez-vous remarqué comme il est prodigue de superlatifs? Le seul qui ne soit pas désigné comme « ouvrant des brèches », « bouleversant », etc., c’est justement moi, ce qui est un avan­tage. Là se montre sans doute la vie affective anormale de G[ross], dont vous m’avez fait part. Il rappelle aussi un peu les anciens Egyptiens, qui n’ont jamais rien changé dans leur Panthéon, mais ont assis chaque nouveau dieu et chaque nou­veau concept sur l’ancien, ce qui a eu pour conséquence une incroyable confusion. Gross fait de même une synthèse de moi et de tous ses anciens dieux : Wernicke, Anton [2], etc. Je suis certes un mauvais juge pour ceux qui ont les mêmes aspirations que moi; au sujet des travaux psychanalytiques de Wernicke j’ai toujours pensé qu’il n’avait pas eu de nouvelle idée en tant que psychiatre, mais qu’il avait étendu au psychique son habitude de décomposer en couches et en coupes.

Il n’y a à peu près rien à relater au sujet de ma Gradiva.

Le même journaliste 3 qui la salue dans la Wiener Zeit lui a consacré un article, d’ailleurs bien supérieur, dans le supplé­ment de la Allgemeine Zeitung. Il doit vouloir obtenir quel­que chose de moi. Peut-être aussi est-ce des meilleurs livres que l’on n’écrit rien?

L’évolution ultérieure de cette démente qui retrouve son frère dans le médecin est une expérience brillante de transfert paranoïaque. La demoiselle Lüders, c’est naturellement de nouveau elle-même. J’ai lu le travail de votre élève 4 avec grand intérêt et avec du respect devant les problématiques de la psychologie de l’individu. Je ne méconnais naturellement à aucun endroit vos idées et votre circonspection. Je pense qu’il est tout à fait juste que l’attitude prise à l’égard de l’examina­teur soit ce qui oriente en tout premier lieu le contenu des réac­tions. C’est ainsi que l’on organiserait le plus aisément des « études de transfert ». J’ai organisé en guise de plaisanterie un auto-examen, en me faisant moi-même réagir aux mots-stimuli qu’on emploie là. Cela marche assez bien, et j’ai pu élucider les réponses les plus bizarres. Un défaut d’expéri­mentation gênant consistait en ce que pendant la copie le mot suivant se mêlait à la réaction au mot justement en cours. J’ai par exemple réagi à Buch [livre] par Buschklepper [bandit des grands chemins], puis à Frosch [grenouille] par Busch [buisson]. Là tout s’est bien sûr éclairci. Frosch avait déjà contribué à déterminer la réaction à Buch, en m’amenant à notre ami Busch.

Sechs Wochen lang der Frosch war krank.

Jetzt raucht er wieder, Gott sei Dank 5 !

Six semaines durant la grenouille a été malade.

A présent elle fume de nouveau, Dieu soit loué !

J’ai eu hier ma première bonne journée après une dyspepsie de plusieurs semaines. Autrement je n’ai réagi que par des complexes personnels et de libido, souvent de manière très cachée et artificieuse. Le Klepper [bandit] vient de la klepto­manie dans le travail de Gross.

Le journal est donc convenu entre nous. Nous conclurons plus tard d’une date.

.

Vous allez encore recevoir par la poste une petite chose6 de moi, un feuilleton qu’un collègue de Hambourg m’a extor­qué. Prière d’en juger d’après cette motivation.

Je conclus de vos allusions que vous serez laborieusement attelé pendant les chauds mois d’été qui viennent. L’afflux de travailleurs est un grand honneur, et l’expérience d’association procure du bon matériel pour occuper ces jeunes gens. Je languis d’être affranchi le 14 de ce mois; l’année m’a rudement éprouvé, m’a bien sûr aussi apporté beaucoup de belles choses, parmi lesquelles en premier lieu votre visite avec toutes les attentes qui s’y rattachent. J’ai bien le droit cette année de me com­porter déjà de manière un peu idiote, ce que d’autres se permet­tent après un travail plus facile. N’attendez donc plus rien d’intelligent de moi avant que je me sois restauré. Je commence malgré tout à avoir l’idée confuse d’un travail sur la « difficulté épistémologique de l’inconscient » (7), pour lequel j’emporterai quelques livres dans l’été.

Le Dr Stekel (8), que vous connaissez, dont la critique n’est d’habitude pas le côté fort, m’a présenté un travail sur des cas d’angoisse, qui a été exigé de lui par la « clinique berli­noise » (!) (9). Je l’ai influencé pour qu’il place des cas, en tant qu’ « hystéries d’angoisse », à côté des « hystéries de conver­sion »; j’entends défendre théoriquement cette disposition un jour (10), et je voudrais entre-temps vous recommander ce point de vue. On arrive par là à caser les phobies.

Avec mes salutations cordiales,

votre Dr Freud.


1. Das Freudsche Ideogeniättsmoment, cf. 33 J, n. 6.

2. Gabriel Anton (1858-1933), psychiatre et neurologue autrichien, plus tard professeur à Graz et à Halle a. S. ; connu comme chirurgien du cerveau.

3. Moritz Necker

4. Emma Fürst, « Statistische Untersuchungen über Wortassoziationen und über familiäre Übereinstimmung im Reaktionstypus bei Ungebilde­ten » [Examen statistique sur les associations de mots et les concordances familiales dans le type de réaction de personnes incultes], Journal für Psychologie und Neurologie, vol. IX, 1907. Emma Fürst resta après 1913 dans le camp freudien.

5. Die beiden Enten und der Frosch [Les deux canards et la grenouille], Münchener Bilderbogen, n° 325 (citation inexacte).

6. « Les explications sexuelles données aux enfants. Lettre ouverte au Dr M. Fürst » (ne pas confondre avec Emma Fürst), éd. orig. Soziale Medizin und Hygiene, vol. II, 1907. Éd. franç. dans La Vie sexuelle, Paris, 1969.

7. Ce travail n’a jamais été réalisé sous cette forme.

8. Wilhelm Stekel (1868-1940), l’un des quatre premiers membres du cercle du mercredi, auquel il participa après avoir suivi une analyse avec Freud. Il était considéré comme un écrivain brillant et comme un analyste plein d’intuition. Il fut le rédacteur (avec Alfred Adler au début) du Zentralblatt édité par Freud, qu’il continua à publier durant plus d’un an après sa rupture avec Freud, en 1911. Il passa la fin de sa vie à Londres, où il se suicida. Sur le développement de sa pensée concernant les états d’angoisse, voir infra 61 F, n. 5 et 98 J, n.

9. Sans doute la revue Medizinische Klinik, Berlin, où le travail de Stekel ne se trouve toutefois pas.

10. Dans l’Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans, éd. orig. 1909.

01-07-1907 Freud à Jung

34 F

Ier juillet 07.

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Je me suis bien réjoui de constater que vous êtes de nouveau à votre travail au Burghölzli et je suis très satisfait de vos im­pressions de voyage. Vous pouvez imaginer que j’aurais fort regretté que le complexe viennois dût s’accommoder d’un complexe parisien dans le partage de l’investissement disponible. Par bonheur cela n’est donc pas arrivé et vous avez recueilli l’impression que les temps du grand Charcot sont révolus, et que c’est chez nous, entre Zurich et Vienne, que bat à présent le pouls de la nouvelle vie de la psychiatrie. Ainsi nous aurions heureusement surmonté un premier danger.

Vous me donnez cette fois particulièrement beaucoup de matière « professionnelle » pour des réponses. Vous avez raison, les affaires vont bien. Faudra-t-il dix ans et pourrai-je attendre jusque-là, cela reste voilé. Mais la tendance est indubitablement à l’essor. L’activité des adversaires est nécessairement stérile; chacun insulte à son tour, prétend m’avoir (vous désormais aussi) assommé, et en a fini ainsi. Son activité s’est consumée en elle- même. Mais quiconque se joint à nous peut relater le résultat de son travail, et continuer ensuite à travailler et à relater. Il est compréhensible que chacun travaille à sa façon et apporte peut-être aussi sa distorsion spécifique à l’intelligence de la chose encore inachevée.

C’est par vous seulement que je connais Bolte-Brême. Le livre de Gross(1) m’a surtout intéressé du fait qu’il émane de la clinique du pape suprême, du moins qu’il a été admis par lui. Gross est un homme hautement intelligent; à mon goût, il y a dans le livre trop de théorie pour une maigre observation. L’analyse est gravement incomplète — ce n’est certainement pas sa faute; le principal, le chemin qui mène au vol, est certainement juste, mais ne suffit pas dans la détermination. Avez-vous remarqué comme il est prodigue de superlatifs? Le seul qui ne soit pas désigné comme « ouvrant des brèches », « bouleversant », etc., c’est justement moi, ce qui est un avan­tage. Là se montre sans doute la vie affective anormale de G[ross], dont vous m’avez fait part. Il rappelle aussi un peu les anciens Egyptiens, qui n’ont jamais rien changé dans leur Panthéon, mais ont assis chaque nouveau dieu et chaque nou­veau concept sur l’ancien, ce qui a eu pour conséquence une incroyable confusion. Gross fait de même une synthèse de moi et de tous ses anciens dieux : Wernicke, Anton (2), etc. Je suis certes un mauvais juge pour ceux qui ont les mêmes aspirations que moi; au sujet des travaux psy de Wernicke j’ai toujours pensé qu’il n’avait pas eu de nouvelle idée en tant que psychiatre, mais qu’il avait étendu au psychique son habitude de décomposer en couches et en coupes.

Il n’y a à peu près rien à relater au sujet de ma Gradiva.

Le même journaliste 3 qui la salue dans la Wiener Zeit lui a consacré un article, d’ailleurs bien supérieur, dans le supplé­ment de la Allgemeine Zeitung. Il doit vouloir obtenir quel­que chose de moi. Peut-être aussi est-ce des meilleurs livres que l’on n’écrit rien?

L’évolution ultérieure de cette démente qui retrouve son frère dans le médecin est une expérience brillante de transfert paranoïaque. La demoiselle Lüders, c’est naturellement de nouveau elle-même. J’ai lu le travail de votre élève 4 avec grand intérêt et avec du respect devant les problématiques de la psychologie de l’individu. Je ne méconnais naturellement à aucun endroit vos idées et votre circonspection. Je pense qu’il est tout à fait juste que l’attitude prise à l’égard de l’examina­teur soit ce qui oriente en tout premier lieu le contenu des réac­tions. C’est ainsi que l’on organiserait le plus aisément des « études de transfert ». J’ai organisé en guise de plaisanterie un auto-examen, en me faisant moi-même réagir aux mots-stimuli qu’on emploie là. Cela marche assez bien, et j’ai pu élucider les réponses les plus bizarres. Un défaut d’expéri­mentation gênant consistait en ce que pendant la copie le mot suivant se mêlait à la réaction au mot justement en cours. J’ai par exemple réagi à Buch [livre] par Buschklepper [bandit des grands chemins], puis à Frosch [grenouille] par Busch [buisson]. Là tout s’est bien sûr éclairci. Frosch avait déjà contribué à déterminer la réaction à Buch, en m’amenant à notre ami Busch.

Sechs Wochen lang der Frosch war krank.

Jetzt raucht er wieder, Gott sei Dank 5 !

Six semaines durant la grenouille a été malade.

A présent elle fume de nouveau, Dieu soit loué !

J’ai eu hier ma première bonne journée après une dyspepsie de plusieurs semaines. Autrement je n’ai réagi que par des complexes personnels et de libido, souvent de manière très cachée et artificieuse. Le Klepper [bandit] vient de la klepto­manie dans le travail de Gross.

Le journal est donc convenu entre nous. Nous conclurons plus tard d’une date.

Vous allez encore recevoir par la poste une petite chose6 de moi, un feuilleton qu’un collègue de Hambourg m’a extor­qué. Prière d’en juger d’après cette motivation.

Je conclus de vos allusions que vous serez laborieusement attelé pendant les chauds mois d’été qui viennent. L’afflux de travailleurs est un grand honneur, et l’expérience d’association procure du bon matériel pour occuper ces jeunes gens. Je languis d’être affranchi le 14 de ce mois; l’année m’a rudement éprouvé, m’a bien sûr aussi apporté beaucoup de belles choses, parmi lesquelles en premier lieu votre visite avec toutes les attentes qui s’y rattachent. J’ai bien le droit cette année de me com­porter déjà de manière un peu idiote, ce que d’autres se permet­tent après un travail plus facile. N’attendez donc plus rien d’intelligent de moi avant que je me sois restauré. Je commence malgré tout à avoir l’idée confuse d’un travail sur la « difficulté épistémologique de l’inconscient » (7), pour lequel j’emporterai quelques livres dans l’été.

Le Dr Stekel , que vous connaissez, dont la critique n’est d’habitude pas le côté fort, m’a présenté un travail sur des cas d’angoisse, qui a été exigé de lui par la « clinique berli­noise » (!) (9). Je l’ai influencé pour qu’il place des cas, en tant qu’ « hystéries d’angoisse », à côté des « hystéries de conver­sion »; j’entends défendre théoriquement cette disposition un jour(10), et je voudrais entre-temps vous recommander ce point de vue. On arrive par là à caser les phobies.

Avec mes salutations cordiales,

votre Dr Freud.


1. Das Freudsche Ideogenitätsmoment, cf. 33 J, n. 6.

2. Gabriel Anton (1858-1933), psychiatre et neurologue autrichien, plus tard professeur à Graz et à Halle a. S. ; connu comme chirurgien du cerveau.

3. Moritz Necker.

4. Emma Fürst, « Statistische Untersuchungen über Wortassoziationen und über familiäre Übereinstimmung im Reaktionstypus bei Ungebilde­ten » [Examen statistique sur les associations de mots et les concordances familiales dans le type de réaction de personnes incultes], Journal für Psychologie und Neurologie, vol. IX, 1907. Emma Fürst resta après 1913 dans le camp freudien.

5. Die beiden Enten und der Frosch [Les deux canards et la grenouille], Münchener Bilderbogen, n° 325 (citation inexacte).

6. « Les explications sexuelles données aux enfants. Lettre ouverte au Dr M. Fürst » (ne pas confondre avec Emma Fürst), éd. orig. Soziale Medizin und Hygiene, vol. II, 1907. Éd. franç. dans La Vie sexuelle, Paris, 1969.

7. Ce travail n’a jamais été réalisé sous cette forme.

8. Wilhelm Stekel (1868-1940), l’un des quatre premiers membres du cercle du mercredi, auquel il participa après avoir suivi une analyse avec Freud. Il était considéré comme un écrivain brillant et comme un analyste plein d’intuition. Il fut le rédacteur (avec Alfred Adler au début) du Zentralblatt édité par Freud, qu’il continua à publier durant plus d’un an après sa rupture avec Freud, en 1911. Il passa la fin de sa vie à Londres, où il se suicida. Sur le développement de sa pensée concernant les états d’angoisse, voir infra 61 F, n. 5 et 98 J, n.

9. Sans doute la revue Medizinische Klinik, Berlin, où le travail de Stekel ne se trouve toutefois pas.

10. Dans l’Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans, éd. orig. 1909.