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26-12-1914 Abraham Freud

* Berlin W, Rankenstraße 24

26.12.14.

Kjære Professor,

Votre lettre tamponnée du 22 décembre et datée du 21 est arrivée ici dès le 24; les liaisons postales semblent donc s’amé­liorer. Nous sommes aussi tenus, bien sûr, de donner nos lettres pour l’Autriche encore ouvertes à la poste; si mes dernières lettres vous sont parvenues fermées, c’est qu’elles l’ont été par les autorités de contrôle. Il arrive aussi parfois que vos lettres me parviennent cachetées; elles portent au verso un cachet officiel.

Je ne perds pas de vue mon projet de voyage à Vienne, et dès que je pourrai m’arranger, je le mettrai à exécution avec grand plaisir, d’autant plus que je sais que je peux vous être personnellement de quelque utilité.

La partie scientifique de votre lettre m’a paru lumineuse, dans la stricte mesure où j’ai déjà pu l’assimiler. Mais cer­tains points m’échappent encore. Je n’en suppose pas moins que ce que je n’ai pas encore compris me paraîtra tout aussi convaincant dès que je l’aurai compris. Je voudrais bien réserver cela au moment de notre rencontre, qui. je l’espère, ne saurait tarder.

Ce que vous me dites de Rank est très bien ; je ne sais certes pas encore ce qu’a débrouillé Rank dans le problème d’Homère, mais je suis très content pour lui et pour nous tous de sa per­sévérance et de ses succès. Quant à ma thèse, je ne sais pas du tout ce qu’il va en advenir. J’espère pouvoir travailler un peu, à l’occasion, pendant la guerre, sur les psychoses; mais le matériel d’observation n’a jusqu’ici guère été favorable. C’est aussi par défaut de matériel approprié que le travail que j’avais déjà commencé s’est trouvé interrompu. Je ne sais donc pas encore du tout ce qu’il en sera à la fin de la guerre, — Il semble, d’après ce que vous dites, que Ferenczi aille bien. Il y a longtemps que je n’ai plus de nouvelles d’Eitingon. Hier, j’ai reçu une carte de Jones par l’intermédiaire de Van Emden; le ton en est aussi amical qu’il est permis quand on écrit d’un pays ennemi. Rien de nouveau dans ce qu’il écrit. Je trouve Trigant Burrow touchant.

A vous, ainsi qu’à tous les vôtres, j’envoie mes bien cordiales salutations !

Din Karl Abraham.

25-12-1914 Freud à Jones

Internationale Zeitschrift für Ärtzliche Psychoanalyse

25 Desember 1914 Vienna

Dear Dr Jones*,

Votre lettre est arrivée juste le soir de Noël et m’a beaucoup réjoui et touché, ainsi que toutes les tentatives que vous avez faites pour maintenir un lien entre nous. Je vous ai fait répondre à plusieurs reprises grâce à la bonté du Dr van Emden et n’ai pas encore eu la preuve que vous ayez reçu mes réponses. Si donc vous ne recevez pas de réaction de ma part, comment puis-je vous faire savoir que ce n’est pas de ma faute ?

L’histoire de la traduction de mon article historique est pratiquement impossible à éclaircir par les temps qui courent. Je crois enfin comprendre maintenant comment les choses se sont passées. Évidemment Brill a été méfiant et Jelliffe faux jeton comme d’habitude. Mais je crois que vous aussi, vous avez quelque peu changé d’at­titude vis-à-vis de la PSYCHA Review. Au total, du moment qu’elle voit le jour, peu m’im­porte où la traduction paraît et qui l’a faite. Je n’ai naturellement jamais voulu causer de préjudice à Brill, et lui ai par voie de conséquence laissé l’initiative de toutes les décisions.

Je ne me fais pas d’illusion et vois bien que la période faste de notre science est maintenant brutalement interrompue, que nous nous dirigeons vers une période mauvaise, et qu’il ne peut être question que de préserver le feu à l’état de braise dans quelques foyers, en attendant qu’un vent plus favorable nous autorise à le faire repar­tir. Ce que Jung et Adler ont laissé du mouvement s’effondre maintenant dans les dissensions des nations. Le Verein n’est pas plus tenable que tout ce qui a une dimen­sion internationale. Nos revues vont bientôt cesser de paraître ; peut-être arriverons- nous à continuer la Zeitschrift. Tout ce dont on voulait s’occuper soigneusement et surveiller de près les destinées doit être laissé à son sort anarchique et pousser dans tous les sens. L’avenir de la cause, qui vous tient tant à cœur, ne m’inquiète pas, naturellement, mais l’avenir proche, le seul auquel je peux m’intéresser, me semble désespérément assombri, et je ne jetterais pas la pierre au rat qui quitterait le navire. J’essaie une fois encore de rassembler dans une espèce de synthèse ce en quoi je peux encore y contribuer2. C’est un travail qui a déjà produit pas mal de nouveauté, mais qui malheureusement est perturbé par mes brusques sautes d’humeur.

Vous m’écrivez que votre «opération» aura lieu à la fin de cette semaine. Je ne sais évidemment pas ce que vous entendez par là, et en conclus qu’une lettre s’est perdue; mais à votre façon d’en parler, il ne peut pas s’agir de quelque chose de grave. Comme vous pouvez vous en douter, mon activité médicale s’est réduite à un niveau minimal, de deux à trois heures par jour. Faktisk, à Vienne même, je n’ai jamais vraiment trouvé un minimum de clientèle ; la plupart de ceux qui voudraient venir ne le peuvent pas. C’est cette limitation que je supporte à vrai dire le moins bien, habitué que je suis depuis vingt ans à un travail abondant, et à ne pouvoir uti­liser guère plus qu’une fraction de mon temps libre pour écrire.

Étrangement, je n’ai aucune nouvelle de Putnam3 ; Trigant Burrow m’a récemment proposé un refuge dans sa maison de Baltimore ! ! Pfïster écrit à l’occasion ; il a quitté Zurich, mais il ne nous a pas rejoints, et je ne suis pas d’humeur précisément accueil­lante pour les hésitants et les tièdes. Je crois que les autres Suisses se rendront bientôt compte que la PSYCHA n’est pas, en ce moment, le genre de chose avec quoi on peut faire des affaires et qu’ils dirigeront leurs travaux dans d’autres directions. Si on n’avait pas été gâté par les années triomphales, on pourrait se contenter de la situation.

Je suppose que nous nous donnerons rendez-vous quelque part, dès que le vacarme de la guerre sera retombé et que les voyages seront de nouveau autorisés. Mais quand cela sera-t-il possible ? Pour l’instant, on n’en a pas même l’ombre d’une idée4. Ce genre de congrès privé sera peut-être un recommencement de notre activité publique, mais il n’empêche qu’il marque la fin de celle qui a été la nôtre.

Je vous salue cordialement et vous remercie pour vos amitiés au nom de tous les miens. Tenez bon jusqu’à nos retrouvailles.

Fidèlement vôtre,

Freud

  1. En anglais dans l’original.
  2. Les études de « métapsychologie » n’ont que partiellement survécu ; voir Freud (1915 c, 1915 d, 1915 e, 1917 d, 1917 e) ; Grubrich-Simitis (1987), et Barry Silverstein, «Now Comes a Sad Story»: Freud’s Lost Metapsychological Papers, in Freud : Appraisals and Reappraisals : Contributions to Freud Stu­dies, fly. I, ed. Paul Stepansky, New York, The Analytic Press, 1986, p. 143-195.
  3. Le ton d’excuse est évident dans la lettre de Putnam à Freud (début 1915), in Hale (1971 a, p. 177),
  4. L’allemand indique ici : « Es Lässt sich bis jetz nicht einmal ahnen. » L’usage que Freud fait ici de ahnen, littéralement avoir un pressentiment ou la prescience, est très fort. Le mot vient de der Ahn (l. Ahnen), qui désigne les ancêtres, les aïeux. Le verbe allemand achten (n. Achtung), qui signifie estime ou respect, a la même racine gothique que der Ahn.

22-12-1914 Eitingon à Freud

73 E

Iglò, den 22 Desember [1914]a

Kjære Professor,

depuis deux jours nous sommes revenus à Iglò. Notre hôpital a été trans­féré vers l’arrière. Vraisemblablement en rapport avec les événements surve­nus en Galicie et en Pologne et qui nous sont tellement favorables1. –

Comment les choses vont-elles chez vous? Que font messieurs vos fils? Vous a-t-on laissé Rank et Sachs2 ?

Mes salutations les plus cordiales, kjære lærer, à vous-même et aux vôtres

Votre dévoué M. Eitingon

a. Carte postale militaire.

  1. Du 5 au 17 décembre se déroula dans les Carpates occidentales (près de Limanova) une grande bataille au cours de laquelle l’armée austro-hongroise l’emporta sur les Russes.
  2. Rank et Sachs furent réformés lors de ce conseil, puis enrôlés à l’été 1915, Sachs fut cependant de nouveau congédié au bout de trois mois (BL/W; Lieberman 1985, p. 216).

21-12-1914 Freud til Abraham

* Vienne IX, Bergasse 19

21.12.14.

Cher ami,

Je risquerai un paradoxe, en vous disant que vos lettres font toujours plaisir, même quand elles apportent, comme la

dernière, des nouvelles déplaisantes. J’espère que vous êtes à nouveau sur pied, comme le sont les malades de ma famille.

Vous avez raison, j’ai besoin de quelqu’un qui me donne du courage. Il ne m’en reste pas beaucoup. J’apprécie dans votre lettre toutes les qualités par lesquelles nos alliés nous en impo­sent et, par-dessus tout, vos qualités personnelles, votre « Coraggio Casimiro! ». Je frémis parfois à la perspective d’un repas. Si vous pouvez vraiment vous arranger pour me rendre visite, vous rendrez un fier service à mon moral, et nous aurons aussi tout loisir pour discuter. Vos propositions touchant aux revues devront être débattues par les intéressés, dès qu’un des éditeurs se sera prononcé. Nous ne voulons couper l’herbe sous les pieds de personne.

La seule chose qui avance d’une manière satisfaisante est mon travail, qui, de fait, me conduit, d’interruption en inter­ruption, à des nouveautés et à des éclaircissements assez remarquables. Dernièrement, j’ai réussi à caractériser les deux systèmes du conscient (Cs) et de l’inconscient (Ics) d’une manière qui les rend tous deux presque tangibles, et à l’aide de laquelle on peut résoudre, je crois, assez simplement le problème du rapport de la démence précoce à la réalité. Tous les investissements de choses constituent le système Ics, le système Cs. correspond à la mise en relation de ces représenta­tions inconscientes avec les représentations de mots qui rendent possible l’accès à la conscience. Dans les névroses de transfert, le refoulement consiste dans le retrait de la libido du système Cs., c’est-à-dire dans la séparation des représentations de choses et des représentations de mots; dans les névroses narcissiques, il consiste dans le retrait de la libido des représentations de choses inconscientes, ce qui est, bien sûr, un trouble bien plus profond. C’est pourquoi la démence précoce commence par transformer le langage et traite dans l’ensemble les représenta­tions de mots de la même manière que l’hystérie traite les représentations de choses, c’est-à-dire qu’elle leur fait subir le processus primaire avec condensation, déplacement et décharge, etc.

II se pourrait que je termine une théorie de la névrose compor­tant des chapitres sur les destins des pulsions, le refoulement et l’inconscient, si mon ardeur au travail ne succombe pas à mes contrariétés.

Reik a présenté à nouveau un fort bon travail sur les rites de puberté (1).

Une lettre met maintenant 7 jours à venir de Hambourg! Comment se fait-il que vous puissiez déjà écrire des lettres fermées? Nous ignorons de tels progrès vers la liberté.

Hier, Trigant Burrow(2) m’a fait part avec beaucoup de tendresse de son affliction devant les misères 0f my country, et il m’a très sérieusement proposé de trouver asile dans sa maison à Baltimore! Voilà ce qu’on pense de nous en Amérique.

Je ne sais si je vous ai déjà signalé que Rank a trouvé une solution très piquante au problème d’Homère(3). J’aimerais bien qu’il en fasse sa thèse. Je voudrais le voir, ainsi que vous et Ferenczi, titulaires d’une chaire, afin que les enseignements de la psychanalyse passent sans encombre au travers des temps difficiles qui s’annoncent.

Recevez avec votre femme et vos enfants les cordiales salu­tations de

Votre Freud.

(1) « Les rites de puberté des sauvages. Sur quelques concordances entre la vie psychique des sauvages et celle des névrosés », Imago, t. IV, 1915- 1916.

(2). Trigant Burrow, docteur en médecine, psychiatre et psychanalyste américain.

(3). “Homère; contributions psychologiques à l’histoire de la genèse de l’épopée populaire”, Imago, V, 1917-1919.


18-12-1914 Ferenczi à Freud

Fer

Pápa, den 18 Desember 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Votre lettre d’aujourd’hui m’a réellement procuré beaucoup de plaisir. Si j’en juge d’après son contenu, une quantité non négligeable de satisfac­tion intellectuelle m’attend au moment où je prendrai connaissance de vos plus récentes idées ; en outre — et bien qu’en soi et pour soi il s’agisse d’un constat regrettable —, je me suis réjoui de pouvoir être un des si rares à voir vos idées se développer in statu nascendi * et à en faire leur profit. J’ai remarqué d’ailleurs, en traduisant votre Théorie sexuelleen incor­porant mot à mot son contenu — que vos phrases brèves et souvent sèches recelaient des problèmes innombrablesà vrai dire tous les problèmes de la psychologie — et en partie aussi l’indication de la direction dans laquelle devrait se trouver la solution. Cependant, le fait que vos trouvailles les plus récentes, ainsi que les idées surgies indépendamment chez moi, soient déjà prétravaillées, sans exception, dans la première version de la théorie sexuelle, me semble plus remarquable encore. Le mystique en moi (que vous sures­timez) affirmerait avec Silberer que tout ce qui est venu plus tard était rangé dans vos tiroirs, à cette époque déjà, sous forme de pressentiment. Mais la partie la plus sobre de mon pouvoir de jugement me laisse penser que vous vous êtes manifestement toujours contraint à la plus stricte et prudente honnêteté et que vous avez fait preuve d’une sévérité incroyable à l’égard des produits de votre imagination ; ceci suffit à expliquer le fait que tout s’ajuste si bien. De vérité, il n’en est qu’une /*/ ; et les vérités doivent être en harmonie les unes avec les autres.

Je suis d’avis qu’il ne faut pas abandonner la Zeitschrift, à condition que cela soit possible. Renonçons plutôt à sa dimension et au titre somptueux d’« internationale », etc. Mais il est nécessaire qu’un lieu existe pour rece­voir vos travaux de moindre importance et qui vous donne aussi la possi­bilité de nous écrire quelques petites choses, techniques ou autres. Pour nous « cinq » aussi, un tel organe est indispensable, surtout pour moi, l’auteur de ψα au souffle le plus court, qui ne réussira certainement jamais l’exploit d’un fascicule indépendant. Votre pessimismejustifié en ce qui concerne l’A.[utriche]-H.[ongrie] – semble s’être en partie déplacé du domaine politique au domaine scientifique. Des névrosés, il y en aura aussi après la guerre, de même que des problèmes psychologiques inexpliqués, et ni la thérapie, ni la théorie ne pourront se passer de la psychanalyse ; elles n’ont « tout simplement » aucune chance d’avancer sans elle.

Mes observations dans ma position actuelle sont vraiment caractéris­tiques, J’espère quand même pouvoir bientôt vous les raconter personnel­lement. Assurément, je ne pensais pas que l’aller-retour se ferait en une seule journée, mais que vous auriez besoin de deux jours pour cette expé­dition ; ce qui, Det er sant, est déjà un peu plus difficile à réaliser.

Raconter des choses personnelles n’est pas facile, une fois qu’on a goûté à la minutie ψα. Physiquement je vais assez bien, psychiquement pas mal non plus, dans cette existence privée de pensées — quelque peu morne — dont je n’ose sortir que rarement, sinon presque jamais, pour m’aventurer dans les sphères douloureuses — non encore éclaircies — de mon Ics. De ces semaines d’analyse, le bénéfice psychique majeur que j’ai enregistré est la reconnaissance de la violence des pulsions homosexuelles en moi. Quant à la solution de la relation à la femme — et c’est bien elle qui nous ouvre d’abord la vie réelle — je n’y suis pas parvenu. De temps en temps, l’examen rapide d’un rêve m’apporte la confirmation de votre proposition de solu­tion : 1) érotisme urinaire — ambition — scène observée nuitamment (?), 2) importance de la question de l’enfant, etc.

Du reste, il me vient à l’esprit, à l’instant, que la résistance à l’égard de Madame G. (à qui je n’ai pas écrit depuis deux semaines déjà) pourrait avoir un rapport avec le fait qu’Elma vient ces jours-ci à Budapest en jeune mariée, et que cela a pu réveiller en moi toute la question, non résolue à Vienne, de ma relation avec elle.

Mais, à quoi bon dérouler tous ces problèmes ? Peut-être me reprendrez- vous un jour de nouveau en traitement ; jusque-là il faut s’en tirer tant bien que mal.

J’ai un commandant plus sévère à présent. Mais si vous ne pouviez venir (ce qui est possible compte tenu de ce que j’ai dit plus haut, ainsi que de votre santé), alors je me rendrais à Vienne pour deux jours, en semaine. En aucun cas à Noël : pour Noël on ne donne absolument aucune per­mission.

Salutations cordiales à vous et à ceux qui vous sont chers

de Ferenczi

/*/ Et non plusieurs, comme le pense Zurich.

* En latin dans le texte : à l’état naissant.

15-12-1914 Freud à Ferenczi

524 F

Prof. Dr Freud

den 15 Desember 1914 Vienna, IX. Berggasse 19

Cher Ami,

Nouvelle preuve de la petitesse du monde. Un de mes patients sporadiques s’est trouvé, quelques jours avant votre lettre, dans votre cher Papa et m’a remis les horaires de départ, mais il pense qu’il ne serait pas possible de rentrer dans la même journée. Ma visite est à présent remise en question par une énergique réapparition de mes troubles intestinaux chroniques. Voilà trois ans déjà que l’effet Karlsbad persiste pendant quatre mois.

Dans le travail, en revanche, tout marche bien à nouveau. Je vis, comme dit mon frère, dans ma tranchée privée, je me livre à des spéculations et j’écris ; og, après de durs combats, j’ai bien franchi la première série d’énigmes et de difficultés. angst, hystérie et paranoïa ont capitulé (1). Nous verrons bien jusqu’où les succès pourront être poussés. Beaucoup de belles choses en sont sorties, le choix de la névrose et les régressions sont achevés sans difficultés. Votre introjection (2) s’est révélée tout à fait utilisable ; quelques progrès dans les phases du développement du moi. La signification de l’ensemble dépend de ma réussite à maîtriser ce qui est proprement dyna­mique, soit le problème du plaisir-déplaisir, ce dont je doute, au vrai, après mes tentatives précédentes. Mais, même sans cela, je peux me dire que j’ai déjà donné à l’univers plus qu’il ne m’a donné. Je suis plus que jamais isolé du monde maintenant, et je le serai aussi plus tard, du fait des conséquences prévisibles de la guerre ; je sais que j’écris actuellement pour cinq per­sonnes (3), pour vous et les quelques autres. L’Allemagne n’a pas mérité mes sympathies en tant qu’analyste, et mieux vaut ne pas parler de notre patrie commune.

Mon gendre Max (4), ham også, est passé devant le conseil de révision à Hambourg ; il ne sera toutefois mobilisé que dans un temps indéterminé. Au printemps, quand arrivera le grand bain de sang, j’y aurai, pour ma part, trois ou quatre fils. Ma confiance dans l’avenir après la guerre est fort réduite. forresten, nous avons appris aujourd’hui l’évacuation de Bel­grade (5), occupée si spectaculairement il y a quinze jours. On nous entretient depuis trois mois de l’inévitable effondrement de la Serbie. Beaucoup de dégoût pour la façon dont nous menons les choses.

Je ne peux pas m’attendre à ce que vous travailliez beaucoup à Papa ; je présume d’ailleurs qu’au Nouvel An Heller proposera l’arrêt de nos revues (6), et nous n’aurons rien de pertinent à lui opposer, puisqu’il y a peu de travaux, pas de lecteurs ni d’abonnés. On n’évitera pas l’effritement. Il promettra naturellement de les reprendre après la guerre. Maisl’Association, elle aussi, est morte. On ne la réveillera plus. Nous ne pouvons garder le mot « internationale » dans notre intitulé (7).

Rank a trouvé entre-temps une solution séduisante au problème d’Ho­mère, à l’aide d’une hypothèse ψα (8). Cela nous a bien amusés, c’était presque aussi drôle que les recherches sur le feu à Brioni (9).

A la maison, nous avons traversé, heureusement sans dégâts, y compris ma mère âgée de soixante-dix-neuf ans, l’épidémie de grippe qui sévit actuellement. A Noël, Ernst viendra peut-être ; pour Martin, c’est peu probable. Ne comptez-vous pas, vous aussi, sur une permission de Noël ?

Je vous salue cordialement et attends de vos nouvelles,

votre Freud

1. Il s’agit de trois articles métapsychologiques, non publiés. Voir « L’introduction aux écrits métapsychologiques” av 1915 dans l’édition allemande: Studienausgabe, III, p 71 sq.

2. Concept introduit par Ferenczi dans « Transfert et introjection » (1909 [67]), psykoanalyse, I, p. 93-125.

3. Les cinq membres que comprenait alors le Comité secret : Abraham, Ferenczi, Jones, Rank et Sachs.

4. Max Halberstadt, mari de Sophie Freud.

5. Le 15 Desember, Belgrade fut abandonnée sans résistance.

6. Den Zeitschrift og Imago. La première parut encore en 1915 ; l’année 1916-1917 ne fut imprimée qu’en 1918. Imago interrompit sa publication en 1915 et reparut en 1916; elle interrompit de nouveau sa publication entre 1917 og 1918 ; l’année 1919 fut publiée à l’Internationaler Psychoanalytischer Verlag qui venait d’être fondée.

7. II s’agit du titre de la Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse.

8. Se 519 F, note 4

9. Voir t. I, 469 Fer et la note 3, ainsi que 470 F.

15-12-1914 Jones à Freud

15 Desember 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur,

J’ai été ravi d’apprendre par Van Emden que ma lettre vous était parvenue, et j’espère patiemment une réponse, si c’est possible. Depuis lors, il n’y a pas grand- chose de nouveau. J’ai reçu une longue lettre, caractéristique, de Putnam1, qui semble écrire et donner des conférences, osv., beaucoup plus qu’il ne l’a jamais fait. Il est bien entendu tout à fait horrifié par la guerre, et ses sympathies sont clairement acquises au camp des Alliés (i.e. Entente). Brill, au contraire, penche pour son pays natal, ce que je crois naturel. Loe et Herbert sont venus ici prendre le thé hier. Elle se porte comme un charme, et ils comptent emménager dans leur nouvelle maison (à dix minutes d’ici) à la fin janvier. Mon opération est pour la fin de la semaine. Le tra­vail progresse avec l’écriture, les réunions de la société, etc. ; la semaine dernière, j’ai présenté un cas d’éreutophobie devant un Club psychiatrique privé (2). En janvier, mes heures d’analyse grimpent de huit à dix ou onze par jour, ce qui sera pour moi une expérience intéressante. Si j’avais le choix, je m’en tiendrais à sept, mais par ces temps incertains, où les honoraires sont aussi plus modestes, il faut [faire (3)] accepter ce qui vient. J’ai l’intention de prendre de bonnes vacances en avril après un hiver de tra­vail acharné.

Il semble qu’il y ait une petite confusion sur l’affaire de la traduction de votre Geschichte. Voici ce qu’il en est. Lorsqu’il est paru, j’ai écrit à Jelliffe pour lui dire que vous aviez écrit un article qui, espérais-je, allait neutraliser les effets des articles de Jung dans sa Review (celle de Jelliffe), et je lui ai suggéré de demander à Brill si la tra­duction ne pouvait pas paraître dans la même revue que celle de Jung, de manière à toucher le même public. J’ai également écrit à Brill dans le même sens. Brill assure que Jelliffe lui a dit que je m’étais offert de traduire l’essai, ce qui, bien entendu, n’est pas vrai. Sur quoi Jelliffe a demandé à Payne de le traduire, étant donné qu’il appar­tient au comité de la Review et qu’il a fait beaucoup de travail pour Jelliffe, dont il est l’ami. Payne vous a écrit et, apparemment, vous lui avez répondu de prendre contact avec Brill, et que l’essai devait paraître dans le Journal de Prince, non dans celui de Jelliffe. Quand je vous ai écrit sur ce point, je vous ai suggéré de laisser Brill décider quelle publication ferait le mieux l’affaire, la Review ou le Journal, car il connaît mieux la situation locale. Je n’ai jamais eu de nouvelles de Jelliffe à ce sujet. Dans sa dernière lettre (4), Payne cite une remarque de vous, suivant laquelle vous vous étiez laissé dire que j’avais proposé la traduction à Jelliffe, ce que vous qualifiez à juste titre de rumeur peu crédible; je me demande d’où vous la tenez. La jalousie de Brill paraît s’offusquer que j’en aie parlé à quiconque, et peut-être eût-il été plus prudent de ma part de ne rien dire, mais j’y ai été poussé par la satisfaction que j’ai conçue à l’idée que votre essai serait bientôt disponible en anglais pour influencer les tièdes Américains. Naturellement, j’étais à mille lieues de vouloir interférer avec les préro­gatives de Brill. J’ai fait de mon mieux pour tirer les choses au clair avec lui, mais il est « ombrageux », comme nous disons ici (5).

Depuis que j’ai écrit ceci, j’ai appris par Martin que votre frère de Manchester était mort subitement (6). Je vous prie d’accepter mes condoléances. J’espère que ce ne sera pas un choc trop rude pour vous, bien que je sache que vous lui étiez intime­ment attaché.

J’espère cordialement que vous aurez une période de Noël aussi agréable que possible dans ces tristes circonstances, et que le Nouvel An apportera des jours plus légers. J’avais imaginé, à Noël dernier, que je vous retrouverais sûrement à Vienne cette année, mais la capacité de prédiction humaine quant aux affaires humaines a, nå, des limites très définies. Mais c’est réconfortant de penser que, avec le temps, notre travail doit réduire ces limites, peut-être de manière très considérable. S’il doit jamais y avoir le moindre salut du monde, pour l’arracher à ces cauchemars, ce sera certainement la psychanalyse qui ouvrira la voie. D’où mon sentiment que s’il fallait mettre en balance l’avenir de la psychanalyse et l’avenir de mon pays, je choi­sirais la première.

Avec mes sincères amitiés et mes bons vœux à votre famille, à nos amis et surtout à vous tous

de votre toujours très affectueux

Ernest Jones.


1. Probablement Putnam à Jones, 1er November 1914 ; voir Haie (1971 a, p. 283-286).

2. Jones (1919 c) distingue l’éreutophobie, la peur de rougir, de l’érythrophobie, ou peur du rouge ; voir Jones, Papers, 2e éd., 1918, p. 226.

3. En anglais do. Mot biffé dans l’original.

4. Jones avait écrit better, meilleure, au lieu de letter, Lettre.

5. « Ombrageux» traduit touchj. A propos de Freud (1914 d) et de Brill (1916 b), voir aussi Jones (1955 a, p. 175-176 ; 1955 b, p. 197).

6. Il s’agit en fait d’Emanuel, le demi-frère de Freud.

14-12-1914 Freud à Jones

[résumé de la lettre de Freud par J. E. G. an Emden]

14 Desember 1914 La Haye

Cher ami,

Le prof. Freud étant d’avis qu’il ne peut vous répondre directement, il me demande de vous faire savoir que :

Rank et Sachs sont libres ; il va essayer de toute urgence de vous faire parvenir la Zeitschrift ; vous devez faire ses compliments à Loe et Herbert J. et les encourager à lui écrire. La question de la traduction anglaise de l’histoire du mouvement ps. a., il l’a bien sûr cédée à Brill (1). Au Nouvel An sortira à Naples la traduction italienne par Bianchini des conférences américaines sur la Ps. A.(2) La troisième édition de la théorie sexuelle est sous presse (3). Pratique très faible ; toute la situation devient monotone. Il prépare quel­ques articles. Martin et Ernst sont encore à l’instruction et écrivent très animés. Anna est occupée par la crèche et la soupe populaire ; les vieilles dames vont très bien, son épouse a passé deux semaines à Hambourg. Oli construit des casernes dans le quartier des hôpitaux. Le temps est mauvais, et tout le monde souffre de catarrhe et de fièvre

Rien de neuf par ici. Avec mes meilleurs vœux

bien sincèrement à vous

J.v. Emden


1. Brill (1916 b).

2. M. Levi-Bianchini, Sulla psicoanalisi, Bibliotheca Psichiatrica Internazionale, Naples, Nocera Superiore, 1915.

3. Freud (1905 d), 3e ed. 1915.

11-12-1914 Ferenczi à Freud

523 Fer A

Dr. FERENCZI SANDOR

IDEGORVOS, KIR. TÖRVÉNYSZ. ORVOSSZAKÉRTÔ *

TELEFON : 42-46 BUDAPEST VII. ERZSÉBET-KÖRUT 54 B

Papa, den 11 Desember 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Ci:joint l’horaire des trains praticables entre Vienne et Pâpa, via Gyôr.

Staatsbahnhof
Vienna départ à 9 h 10 du matin (train rapide)
Györ arrivée à 11 h 21 (omnibus à partir de Györ)
Papa arrivée à 12 h 58
Vienna départ à 12 h 00 (omnibus)
Györ arrivée à 15 h 45 (3/4 d’heure d’arrêt)
Papa arrivée 17 h 15, le soir.
Vienna départ à 10 h 20 (omnibus)
Györ arrivée à 2 h 11 (arrêt d’une heure !)

arrivée à 5 h 15 du matin.

Retour

1) Papa départ à 6 h 25 (train rapide)

2) Györ 7 h 12 omnibus

Vienna 11 h 20 omnibus

3) Papa départ à 2 h 29 de l’après-midi

Györ départ à 4 h 14 omnibus

Vienne arrivee a 7 h 52 (le soir) omnibus

4) Papa départ à 5 h 21 du matin, omnibus Györ départ à 9 h 30 du matin, rapide Vienne arrivée à 11 h 40

5) Papa départ à 1 h 36 la nuit Györ 3 h 6

Vienna 6 h 45 du matin.

A utiliser selon votre bon plaisir!

Ferenczi

[Écrit au dos d’une deuxième carte de visite :J

P.S. Pour plus de sécurité encore, Oli devrait demander à la Staatsbahnhof si les trains indiqués ici vont réellement tous jusqu’à Vienne, ou seulement jusqu’à Bruck, et repartent bien de Vienne et pas seulement de Bruck !

A. Écrit sur les deux côtés d’une carte de visite.

B. Carte de visite imprimée jusqu’ici.

* Dr. Sandor Ferenczi, neurologue, expert auprès des tribunaux royaux.

09-12-1914 Ferenczi à Freud

Fer

Papa, den 9 Desember 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Le motif extérieur — conditionné de l’intérieur — de mon long silence a été, cette fois, un refroidissement assez sérieux, contracté lors d’un exercice nocturne — auquel j’ai assisté sans y avoir été requis. A présent, je vais de nouveau très bien. Les travaux de mutation ne veulent progresser plus rapidement que les Allemands en Argonne 1 ; des mines sont toujours posées, bien que quelques-unes aient explosé sans succès. (Il y a 6 mois, cette manière militaire de s’exprimer aurait paru insensée. Je crains que, pendant des années, toute la vie intellectuelle de l’Europe ne soit dominée par la guerre — même si la paix est conclue bien plus tôt.)

Je suis très heureux de ne pas abandonner l’espoir de vous voir ici un jour. On m’enverra demain, par courrier de Györ, la liste des correspon­dances qui fonctionnent. Un nouveau commandant, plus sévère, nous a tout simplement interdit les sorties dominicales habituelles, de sorte que mon voyage à Vienne est remis en question. Peut-être y arriverai-je quand même.

Après avoir réussi à me faire des amis de tous les messieurs et dames de la garnison, et aussi à donner satisfaction à mes supérieurs en tant que médecin militaire, il me semble avoir accompli mon devoir, et mon désir de retourner à Budapest à mon travail habituel devient de plus en plus vif.

J’ai déjà oublié par deux fois de vous raconter que j’ai reçu à Budapest quelques lignes d’Otto Gross ; il a rejoint l’armée — comme il me l’écrit — en tant que médecin militaire, en Hongrie 2. J’ai été très surpris par cette situation. L’autre collègue qui m’a écrit est Eitingon 3. Tous deux ont aussi cherché à me joindre personnellement, à Budapest.

Mes salutations cordiales aux chers membres de votre famille. Que dit votre fille Sophie de l’atmosphère en Allemagne ?

Salutations cordiales, Ferenczi

  1. Chaîne de montagnes à la frontière franco-beige, où l’avance allemande fut stoppée, pour se transformer en guerre de position.
  2. Le 8 juli 1914, Otto Gross fut congédié, «guéri», de la clinique psychiatrique de Troppau (Silésie) ; par la suite, il entreprit une analyse avec Wilhelm Stekel, à Bad Ischi. Lorsque la guerre éclata, Gross travailla comme médecin engagé volontaire à la section des malades de la variole, à l’hôpital François-Joseph de Vienne, puis en Hongrie du Nord, dans une infirmerie de campagne pour contagieux, à Ungvar (aujourd’hui en Ukraine). Ensuite, rendu à la vie civile, il servit comme médecin de réserve de l’armée territoriale, à l’hôpital Impérial et Royal Vinkovci pour contagieux, en Slavonie. Voir Emmanuel Hurwitz, Otto Gross, Paradies-Sucher zwischen Freud und Jung (Otto Gross à la recherche du Paradis entre Freud et Jung), Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1988.
  3. Max Eitingon, en tant que citoyen autrichien, s’engagea volontairement dans l’armée (Eitingon à Freud, 24 VIII 1914, SFC) ; il fut stationné d’abord à l’hôpital de la garnison à Prague, puis dans diverses localités hongroises (Kassa, Iglò, Hatvan, Miskolc).