Månedsarkiv: Februar 1914

15-02-1914 Jones à Freud

15 fà © vrier 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

Vous avez dû recevoir ma longue lettre, avec les pièces jointes, juste après avoir expédié la vôtre. Vous êtes excessivement bon de m’écrire si constamment, mais je ne voudrais pas abuser de votre temps ni vous accabler ainsi de charges indues, et je voudrais que vous vous sentiez aussi libre qu’il vous plaira à cet égard. D’autant que c’est nécessaire en période de concentration sur un travail important, et je suis heu­reux d’apprendre que vous attachez tant d’intérêt à l’article du Jahrbuch, qui sera his­torique et qui fera date, et que vous entrez à ce point dans le détail1.

Je suis navré d’apprendre qu’on a de nouveau trouvé du pus dans les urines de Loe, comme au bon vieux temps. On a toujours pensé à une pyélite du côté gauche, mais la dernière opération n’a rien montré de visible à l’œil nu dans le bassinet du rein (qui a été examiné à fond), et nous espérions donc que c’était bénin, en tout cas que ça n’expliquait qu’une infime part de la douleur. Je me demande si elle fera un saut de Paris à Londres ? Herbert va-t-il consulter l’avocat à propos de la fiction de mariage2, ou tout ceci est-il balayé comme une absurdité? J’aimerais connaître ses projets de mariage, osv., lorsqu’ils seront définitivement arrêtés, ce qui, j’imagine, n’est pas encore le cas.

J’aimerais bien savoir la raison pour laquelle vous me donnez ce conseil personnel au sujet des femmes à ce moment précis ? Je ne dirai pas que c’était inutile, car je vois bien les dangers de mon assurance excessive en la matière, mais, sincèrement, je crois être devenu un homme très différent au cours des deux dernières années — tout au moins pour ce qui est de la question pratique de la maîtrise et de la connaissance de soi. Je reste en contact avec Ferenczi à propos de mon analyse, et j’ai été en mesure de lui apporter de bonnes nouvelles à chaque fois.

Nous avons eu une réunion jeudi, où Bryan a présenté le cas sur lequel il vous avait envoyé quelques notes ; ça a provoqué une bonne discussion. Forsyth et lui sont des hommes prometteurs. Hart était également présent, mais n’a guère participé. Constance Long était là, de retour de ses cinq semaines d’«analyse» avec Jung; elle dit y avoir pris beaucoup de plaisir (Prendre du plaisir à une véritable analyse, c’est un comble !). Le cas, vous vous en souvenez, était celui d’un homme à qui tout réussis­sait, mais qui avait une fixation sexuelle sur des fantasmes masochistes qui ne lui lais­sait aucun désir d’avoir des relations avec des femmes. Nous avons appris que la véri­table explication était qu’il se dérobait à sa « tâche» — avoir une maison à lui au lieu de pantoufler, et qu’il le dissimulait en feignant l’impuissance, qui était purement symbolique et qui n’avait qu’un sens secondaire ! ! Elle s’est montrée sotte de bout en bout et a si bien répété Jung comme un perroquet qu’elle peut faire du bien en le dis­créditant aux yeux d’indécis comme Eder et Hart.

Sachs a été très excité par un passage de H. G. Wells, que je vous joins, et qui contiendrait l’essentiel de votre théorie du tabou. Je sais que Wells y est arrivé voici trois ans, en rassemblant les écrits de Darwin, Frazer, Robertson Smith, et d’autres, mais il ne mesure pas la portée de sa découverte accidentelle. Ce n’est jamais qu’une preuve supplémentaire de l’inévitabilité de votre théorie.

Le British Medical Journal de cette semaine ne contenait plus de lettres sur la ψα, mais un compte rendu de la nouvelle recension de Jelliffe, dans lequel ils saluent la conversion de Jung comme un « retour à une vision plus saine de la vie3 ». Nos adversaires portent sur sa rechute un diagnostic plus juste que lui-même et ses parti­sans. Au passage, avez-vous lu la remarque pénétrante de Stekel dans le Zentralblatt [d’octobre4] de décembre? «Es ist eine ebenso feine wie boshafte Rache, die Jung an der [Wiener] Schule nimmt, dass er Sadger als einzigen Vertreter derbahn[i]bre­chenden Wiener Schuleim Jahrbuch paradieren lässt (5). » Mais il est trop poli lors­qu’il ajoute «Es gehört dies in das Kapitel derunbewussten Bosheiten6.» J’ai été très contrarié par le compte rendu que Stekel a fait de quelques-uns de mes articles7. Il a modifié chacune des citations, au point de les rendre absurdes ou outrancières ; ainsi «une cause possible» devient-elle «la cause principale», etc. Dans un compte rendu, il cite intégralement un paragraphe de dix lignes, censément extrait de mon article, mais que je n’ai jamais écrit ni vu nulle part. J’ai pensé lui adresser une lettre ouverte de protestation, mais j’ai renoncé au projet (il m’en a beaucoup coûté), pen­sant qu’il vaut mieux ignorer la question. J’imagine que ce serait aussi votre attitude ?

Côté travail, la situation est excellente. L’un de mes patients est parti, son cas ne s’y prêtait pas, une autre parce qu’elle avait terminé, mais j’ai encore six heures par jour, avec du matériel excessivement intéressant. Je me sens bien plus assuré et capable de travailler que jamais auparavant, et je crois y réussir. Un cas de folie maniaco-dépressive typique projette davantage de lumière sur cet état. Tout se passe, à mes yeux, comme s’il n’y avait pas de maladie de ce type, certains cas relevant de la psychonévrose, d’autres de la paraphrénie (en particulier, de la paranoïa), la préémi­nence des symptômes affectifs remplaçant les autres mécanismes de distorsion (comme cela arrive parfois dans les rêves). Mais j’y reviendrai plus longuement une autre fois.

Amitiés sincères

Bien fidèlement à vous

Jones.

  1. Freud (1914 d).
  2. Herbert Jones s’inquiétait peut-être de la nature des liens entre Loe Kann et Jones aux yeux de la common law britannique.
  3. British Medical Journal, 1, 1914, p. 375.
  4. Rayé dans l’original.
  5. «La vengeance de Jung sur l’école est aussi élégante que malicieuse, lorsque, i den Jahrbuch. il présente Sadger comme le seul représentant del’école pionnière de Vienne”. »
  6. « Ceci relève du chapitre de lamalice in-consciente”. » Le un d’unbewussten est souligné de deux traits. Les citations ne sont pas tirées de la livraison de décembre 1913, mais du numéro suivant : se Zentralblatt, 4, 1914, p. 179.
  7. Stekel, comptes rendus de Jones (1912-1913, 1913 1913 î), Zentralblatt, 4, 1914, p. 176-177, 180-181,181-182.

15-02-1914 Freud til Abraham

* Vienna, IX, Berggasse 19

15.2.14.

Cher ami,

Il semble bien que l’affaire Jelgersma soit une grande chose. J’avais déjà reçu, par Renterghem, avant votre lettre, ses brochures et l’exemplaire du journal. J’ai reçu le jour suivant une lettre de lui, qui confirme tout ce que vous indiquiez, et qui est vraiment très sympathique. Voici donc un psychiatre officiel qui avale la psychanalyse toute crue! Que ne voit-on pas!

Je vous enverrai sa lettre dès que Ferenczi me l’aura ren­voyée et qu’elle aura été lue mercredi. Heller a l’intention de lui écrire et de pousser à une édition allemande. Le texte ne convien­drait pas du tout pour la Zeitschrift, étant donné qu’il ne va pas, je crois, d’un pouce au-delà de lInterprétation des Rêves. Je viens de finir, il y a une heure, le manuscrit des « Contri­butions à l’histoire du Mouvement Psychanalytique ». Elles sont en route pour Budapest et elles vous parviendront depuis là-bas, comme première contribution pour le Jahrbuch venant de moi. Le travail fut difficile. Je n’ai rien d’autre à vous en dire que les mots bien connus : Coraggio Casimiro! Si vous voulez bien me transmettre vos remarques et vos corrections, je vous promets de vous en être très reconnaissant. Ferenczi fera de même.

Nos projets pour cet été sont au point zéro. Nous ne sommes plus une famille, plus que trois vieilles personnes. Même ma jeune enfant veut partir cette année toute seule en Angleterre, votre femme s’en souvient certainement. Nous ne savons pas encore quelle révolution le nouvel arrivant qui est attendu à Hambourg apportera 1.

Avec mes salutations cordiales à vous et aux vôtres, Votre fidèle

Freud.

1. La fille de Freud, Sophie, attendait un enfant.

11-02-1914 Abraham Freud

* Berlin W, Rankenstraße 24 11.2.14.

Kjære Professor,

Tout semble bien aller pour le Jahrbuch; j’espère que les rédacteurs livreront rapidement leurs travaux. Le rapport de Sadger est déjà parvenu. J’en suis moi-même encore à la « pulsion de voir », j’espère avoir terminé dans une ou deux semaines; je me mettrai alors à mon compte rendu.

Nous avons eu, il y a quelques semaines, une réunion très satisfaisante de notre groupe, qui comportait 4 rapports sur l’affaire Jung. Il règne l’accord le plus complet.

Aujourd’hui, en cette époque sombre, un vrai rayon de lumière. Rentergheml m’envoie un journal qui fait un compte rendu détaillé du discours rectoral de Jelgersma, psychiatre de Leyde, qui portait sur l’inconscient 2. Comme vous n’êtes peut- être pas au courant, je vais vous en parler brièvement : J.

(N.B. : le plus en vue des psychiatres hollandais) accepte dans leur entier la théorie du rêve et la théorie des névroses, qu’il considère comme de grandes acquisitions, il prend également à fond le parti de la sexualité, et parle pour finir de la forte impression qu’a faite sur lui la redécouverte du complexe d’Œdipe. Un exposé très approfondi, en somme, et une appro­bation sans restrictions ni clauses. Je viens d’envoyer à Ferenczi un court extrait du compte rendu de Hollande, et je lui ai proposé de demander à Jelgersma d’autoriser la traduction de son discours pour la Zeitschrift.

Il me reste à vous saluer cordialement à la hâte, de famile à famille.

Votre Abraham.

1. Dr A. Den. Van Renterghem, neurologue et psychiatre à Amsterdam,

2. G. Jelgersma, professeur de psychiatrie à l’Université de Leyde, auteur de Unbewusstes Geistesleben [La vie psychique inconsciente], 1914.

11-02-1914 Freud à Ferenczi

454 F

Prof. Dr. Freud

Vienna, IX. Berggasse 19

den 11 fà © vrier 1914

Cher Ami,

Hier, j’avais un dîner de rédaction et j’ai appris par Rank que vous aviez déjà rédigé la critique de la dernière manifestation de Jung. Votre causticité m’a fait très plaisir. Notre numéro de critique sera ainsi très riche de contenu, Dessverre, l’impression n’a toujours pas commencé.

Je ne peux qu’approuver, pour vous et pour la Hongrie, votre projet de discussion publique. Votre tempérament et votre esprit de repartie garan­tissent parfaitement son issue. L’intérêt du public pour la psycha décline sans doute aussi en Russie, Pologne, osv., où elle ne s’était pas convenablement

implantée pendant la première période d’invasion. Ce n’est pas comme en Allemagne et en Amérique.

Je serais très heureux si vous pouviez amener votre ami à faire un essai pour les deux dessins du Moïse. Ceux de Mlle Wolf (1) sont insatisfaisants. Le graveur Max Pollak, qui a « gravé au burin » mon portrait pour Heller (2), a maintenant promis de fournir aussi ces dessins. Mais cela ne doit pas vous retenir. Mes hésitations ne sont pas surmontées et j’empêcherai certaine­ment la publication si le dessinateur ne peut la soutenir efficacement, c’est- à-dire, en premier lieu, me convaincre.

J’écris, avec une grande ardeur, « l’Histoire du mouvement psycha ».J’espère avoir assez bien travaillé le Jung dimanche, et ainsi clos le chapitre. Dois- je vous envoyer le manuscrit d’abord? Il faudrait alors me le retourner avec vos remarques, pour qu’il puisse aller, via les Viennois, par Hitschmann, chez Abraham.

Santé et consultations vont bien en ce moment. A la maison, presque tout est à peu près en ordre. A la fin du mois, quand les travaux seront en route, vous devriez de nouveau nous rendre visite ici. Loe est beaucoup plus sage, au demeurant, elle a une pyélite gauche (3) confirmée, et sa part de véritable souffrance; un cas mixte, c’est toujours désagréable. La pré­sence de son nouveau Jones (4), qu’elle doit épouser en mai, lui fait du bien.

Cordiales salutations, à Madame G. også,

de votre Freud


(1) Non identifiée.

(2) Max Pollak (1886-?), célèbre peintre, et surtout dessinateur, viennois. La gravure à l’eau- forte qu’il fit de Freud (reproduite dans Sigmund Freud, lieux, visages, objets, ed. dirigée par Ernst Freud, Lucie Freud et lise Grubrich-Simitis, 1979, p. 202) fut décrite par Karl Kraus de la façon suivante : « Max Pollak a portraituré le chercheur, assis devant son bureau, dans son cabinet de travail. Le premier plan est étrangement peuplé par les figurines antiques et archaïques disposées sur son bureau. Devant le clair-obscur du cabinet de travail se détache nettement la tête profondément spirituelle du savant, avec ce regard pensif, dans une certaine mesure tourné vers l’intérieur, qui caractérise le travail intellectuel créatif concentré », Die Fackel, 28 III 1914, n°395. p, 57.

(3) Inflammation du bassinet rénal gauche.

(4) Loe Kann qui, depuis novembre de l’année précédente, était de nouveau en analyse chez Freud (Brome, Jones, p. 104), et Herbert Jones (se 392 F, note 1) étaient invités à la séance du mercredi du 22 IV 1914 (Minutter, IV, p. 292) à laquelle Freud n’assistait pas, pour cause de maladie (se 470 F). Freud se rendit à Budapest, début juin, pour leur mariage (se 476 F).

09-02-1914 Ferenczi à Freud

453 Fer

INTERNATIONALE ZEITSCHRIFT FÜR ÄRZTLICHE PSYCHOANALYSE Herausgegeben von Professor Dr Sigm. Freud Schriftleitung : Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Verlag Hugo Heller & , Wien, I. Bauernmarkt N° 3 Abonnementspreis: ganzjährig (6 Hefte, 36-40 Bogen) K 21.60 = Mk. 18.

Budapest, den 9 fà © vrier 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Malgré votre incitation à retourner maintenant au travail pacifique, je n’ai pu m’empêcher de réagir comme il se doit à cet article de Jung, d’une insolence et d’une prétention insurpassables (voir Archives de Psych.[ologie]). J’ai envoyé la critique à Rank, pour la Zeitschriftl.

Après les années de lune de miel dont la psychanalyse a joui à Budapest, il semble maintenant que la résistance devienne plus sérieuse. Ce sont les sorties d’Apathy qui ont incité la Société des Sciences Sociales à revenir à l’idée lancée l’année dernière, mais refusée par moi à ce moment-là : donner la parole aux partisans et opposants de la Psycha dans une discussion publique. Je leur dois encore la réponse; j’étais décidé à refuser de nouveau, et je le serais encore, si les arguments de mon ami Ignotus ne m’avaient quelque peu ébranlé. I.[gnotus] croit que nous ne devons pas repousser abruptement l’offre de la Société des Sciences Sociales (le seul cercle dont nous pouvons espérer quelque soutien et, en cas d’agressions brutales, qu’il nous défende). Si je refuse, on pensera que je me défile, ce qui pourrait nuire plus encore à la réputation de la psycha, déjà mauvaise par ailleurs, etc…

Finalement, je me suis laissé fléchir au point d’être prêt à entamer la discussion, aux conditions suivantes :

Je ne peux, à priori, reconnaître aucun de ceux qui s’intéressent plus ou moins à la psycha comme disciples de la psychanalyse freudienne, faute de connaître leurs opinions sur les points de détail des questions qui nous intéressent. Je me considère aujourd’hui (jusqu’à plus ample informé) comme le seul, ici, qui comprenne et pratique la psychanalyse dans votre sens. Si, donc, on veut discuter sur la psychanalyse freudienne, qu’on me donne le droit de réagir immédiatement à chaque intervention.

Sans avoir la prétention de penser que cette discussion aura le mérite (a) de servir à quelque chose ou même de convaincre ou d’ébranler ne serait- ce qu’un seul opposant, je ne tiens cependant pas pour exclu que je puisse saisir par les cornes les opposants et les semi-opposants, les psychanalystes sauvages et les apprivoisés (une nouvelle catégorie) et que je sois en mesure de démontrer coram publicum (b) leur nature d’imbéciles et leur ignorance, ce qui, en fin de compte, après tant d’années de silence, me ferait du bien, à moi aussi,

Mais j’attends, pour répondre, que vous me disiez ce que vous pensez de ce projet. Je ne voudrais pas me laisser entraîner dans une action irréfléchie.

Qu’avez-vous écrit de nouveau sur le « déjà vu » *** 2 ? Je suis très curieux de l’entendre.

J’attends avec impatience la correction du Moïse et j’espère que mon ami Berény s’avérera meilleur dessinateur que la protégée de Heller (3).

*** I fransk i teksten.

  1. Le travail de Jung, « Contribution à l’étude des types pathologiques (communication présentée au congrès de psychanalyse de Munich, 1913)» Archives de psychologie, 1913 (Desember) 13, nei. 52. La critique par Ferenczi (1914, 151, psykoanalyse, II, pp. 165-166) a paru dans la Zeitschrift (1914, 2, p. 86).
  2. « De la fausse reconnaissance (déjà raconté) au cours du traitement psychanalytique », (Freud, 1914a), La technique psychanalytique, 1970, pp. 72-79.
  3. Concernant Berény, se 238 Fer et note 3 ; il s’agit de l’illustration des stades prélimi­naires de l’interprétation proposée par Freud de la statue de Moïse (Freud, 19146), i essays i anvendt psykoanalyse, 1952, pp. 37-42.


(a) En latin dans le texte : in merito.

(b) En latin dans le texte : publiquement.

08-02-1914 Freud à Jones

8 fà © vrier 1914 Vienna, IX. Berggasse 19

Mon cher Jones,

J’ai compris que vous vous plaigniez de ne pas recevoir de lettres de moi. La vérité est que je suis en train d’écrire et emploie chaque heure de liberté à l’article sur le mouvement ψα à paraître dans le Jahrbuch. J’ai déjà bien avancé. J’ai réglé son compte au premier aigrefin aujourd’hui, et espère en finir avec l’autre dimanche pro­chain. Jusqu’ici, j’ai rempli 60 grandes pages (1).

La grève est finie, vous vous apercevrez bientôt que les rotatives tournent à nou­veau. Nous avons tout intérêt à sortir notre numéro critique.

Dans l’affaire Moïse, je redeviens négatif, le dernier artiste que j’ai consulté m’a montré comment les artistes procèdent en la matière et m’a fait craindre une interpré­tation trop tranchée. Le sens n’a pas grande importance pour ces messieurs, ils ne se soucient que de ligne, de forme, de concordance des contours. Ils cèdent au Lustprinzip. Je préfère la prudence.

Nouvelles de Loe. Elle est devenue plus raisonnable et accessible à la ψα depuis l’arrivée de Davy(2). Leur mariage peut être arrangé. En même temps, son problème est élucidé. Kaufmann a trouvé une bonne dose de pus dans ses urines et a diagnos­tiqué une pyélite du côté gauche. Elle a des accès de fièvre. Son cas est donc mélangé ; consolée par la concession d’une maladie organique, elle ne nie plus l’hys­térie supplémentaire. Comme elle traverse présentement une mauvaise passe, elle ne progresse pas dans le renoncement à la morphine. Elle va passer deux semaines à Paris avec lui pour y retrouver son frère cadet de Chicago. Le traitement du rein commencera à son retour, si c’est possible. Sur le plan nerveux, c’est un très joli cas, tout s’explique par sa relation avec sa mère.

J’ai un peu progressé sur la question du sado-masochisme et du complexe de cas­tration, que je tiens pour un point capital dans le mécanisme des névroses. Le choix de l’objet sex. peut être influencé par le sexe du parent rébarbatif, lui étant opposé ; ainsi donc, une inhibition sexuelle précoce peut même avoir une grande part dans la détermination de l’Homosex (3). Je vous prierai de garder ces choses pour vous, et votre propre travail.

Cet. censeo (4): Soyez prudent avec les femmes et ne vous gâchez pas la vie cette fois-ci.

Hamill (Chicago) s’est annoncé pour le 12 Mars. J’ai reçu une lettre de Bryan sur un cas de cheval masochiste, avec de bonnes notes. Je lui ai conseillé de le garder pour le traitement, même si les possibilités thérapeutiques sont minces. Je mérite maintenant de nouveau vos bonnes nouvelles

Bien fidèlement à vous Freud

1. Freud (1914 d) ; les aigrefins en question sont Adler et Jung.

2. Herbert Jones.

3. Ceci rappelle grandement l’analyse de «L’homme aux loups» (Freud, 1918 b, p. 109-110, 111- 112), que Freud n’aurait commencé à écrire qu’en octobre 1914; voir Jones (1955 a, p. 277; 1955 b, p. 312).

4. « Pour le reste, jeg tror det… »

06-02-1914 Jones à Freud

6 fà © vrier 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

D’abord en ce qui concerne les extraits joints. Il s’agit (1) de la traduction de vers de Sapho à l’objet aimé, qui illustre joliment la relation entre Libido et Angst en décrivant les symptômes d’un Angstanfall, (2) un extrait de presse exposant une intéressante conception de Hamlet, og (3) la correspondance sur la ψα parue à ce jour dans le British Médical Journal, les principales lettres étant marquées d’une croix en marge. Auriez-vous la gentillesse de me les retourner? Vous verrez que le para­noïaque Mercier, fils (1) d’un père français qui défend la «pureté d’esprit anglaise» et abomine tout ce qui vient du continent, s’est fourré dans un guêpier. Les quatre lettres de cette semaine, y compris celle de Stoddart, directeur de l’asile de Bethlem et psychiatre bien connu, nous sont favorables. Le rédacteur en chef a cependant écarté une lettre de Eder (que j’ai écrite) qui se bornait à contester les citations que Mercier faisait de Maeder et était écrite avec une grande suavité. Dans l’ensemble, donc, la situation est assez bonne, et tout fair play n’a pas disparu de la vieille Angleterre(2).

Sans nouvelles de vous depuis bien longtemps, je me demandais s’il y avait de nouvelles complications avec Loe, qui exigeraient un certain temps d’adaptation. Je suis ravi d’apprendre qu’elle va mieux, mais j’ai hâte de savoir tout ce qui s’est passé, si Herbert Jones est encore là, ce qu’ils ont décidé, si elle vient à Londres, etc. Elle ne m’écrit pas du tout.

Je suis ravi que Louis vous ait plu, je craignais que vous ne le trouviez trop évi­dent. Il m’a intéressé d’un point de vue historique, et en tant que démonstration des contributions que peut apporter la ψα aux problèmes historiques, mais aussi peut-être sur un plan psychiatrique (paranoïa contre hypocondrie).

Jung nous a envoyé une circulaire, et nous voterons tous lors de notre réunion de jeudi prochain. Dans le Journal oj Mental Science d’octobre paraît un très remarquable compte rendu de l’essai Wandlungen de Jung, signé par un certain Alexander Neuer (inconnu de moi, et qui ne figure pas dans l’annuaire des médecins)(3). C’est un disciple d’Adler, il fait remonter Jung à Adler (pas d’un point de vue historique) et il est très perspicace quant à «l’attaque voilée, mais sauvage» de Jung contre vous. Si vous le souhaitez, je pourrais vous procurer un exemplaire de la revue.

Je découvre que les trois étapes du développement mental de l’humanité suivant Comte (que nous avions vainement recherchées l’an passé) sont les stades religieux, métaphysique et positiviste: votre originalité n’est nullement entamée. De la série complète animisme, mythologie, religion, philosophie, science, il omet les deux pre­miers, – caractéristiques de sa période ! Je suis débordé de toutes parts, et suis ravi d’apprendre qu’il en va de même pour vous. Qu’écrivez-vous à présent ? J’espère ne pas trop vous ennuyer.

Amitiés sincères,

Bien fidèlement et cordialement

Jones.


1. Mot quasiment illisible, qui forme une espèce de tache noire sur la page manuscrite.

2. Voir les lettres de W. H. B. Stoddart, William Brown, David Forsyth et Edith G. Collett, Bri­tish Médical Journal, 1, 1914, p, 340-341, en réponse à celles de Charles Mercier, British Médical Journal, 1, 1914, p. 172-173, 276.

3. Alexander Neuer, An Attempt to Expound the Psycho-Analytical Theory, Journal oj Mental Science, 59, 1913, p. 660-666.

01-02-1914 Freud à Ferenczi

452 F

Prof. Dr. Freud

1er fà © vrier 1914 Vienna, IX. Berggasse 19

Cher Ami,

Seule bonne nouvelle : la grève 1 est terminée, on peut y aller. Sinon rien, sauf que j’écris, que j’écris toujours 2, et que je n’ai pas de temps pour cela.

Ce matin, Magnus Hirschfeld était là, et à midi nous attendons van Eeden (3) qui a fait une conférence ici avec Heller et Rank.

Vos vantardises quant à votre bonne santé et votre deuxième édition me touchent de façon sympathique.

Cordialement, avec mes excuses pour la brièveté

votre Freud

  1. Se 447 F, note 3.
  2. Probablement «Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique» (1914d), in Cinq leçons sur la psychanalyse.
  3. Frederik Willem van Eeden (1860-1932), une vieille connaissance de Freud; neurologue néerlandais, poète et réformateur social ; fondateur de la colonie socialo-communiste Walden à Bussum (1898). Selon Jones (II, p. 391), Freud et lui-même avaient vainement essayé de le gagner à la psychanalyse (voir également Minutes, II, p. 410, økt av den 8 II 1910).