Archives mensuelles : septembre 1907

25-09-1907 Jung à Freud

46 J

Burghölzli-Zurich, 25. IX. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Ma réponse arrive malheureusement, de nouveau avec quelque retard, car j’ai passé les derniers jours pour la plus grande part au lit, du fait d’une gastro-entérite aiguë. Je suis encore passa­blement diminué à cause de cela.

Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez me procurer la photo qui a été faite par vos fils. Puis-je vous prier de m’indiquer où l’on peut se procurer la plaquette? J’aimerais me l’acheter.

Nous venons de fonder ici à Zurich une société freudienne de médecins (1) qui tiendra sa première réunion vendredi prochain. Nous comptons sur environ douze personnes. A l’ordre du jour il y a naturellement de la casuistique.

Le projet de fonder une revue ne me déplairait pas, comme vous le savez; mais je n’aimerais pas précipiter l’affaire, car je dois d’abord suffire à mes autres engagements. Ce n’est qu’une fois que tout cela sera au net que je pourrai me mettre à une telle entreprise nouvelle. De plus je suis actuellement engagé dans la question d’un institut international de recherche sur les causes des maladies mentales (2). Il faut également attendre la résolution de cette question. En tout cas je n’ai pas le droit de penser à la revue avant la deuxième moitié de 1908. Ensuite la chose viendra pour ainsi dire à peu près d’elle-même.

Je tiens Eitingon pour un bavard absolument sans force aucune — à peine ce jugement sans amour est-il prononcé qu’il me vient à l’esprit que je suis jaloux de son abréaction sans réserves des instincts polygamiques. Je retire « sans force » comme trop compromettant. Certes il ne fournira jamais quelque chose de solide, peut-être deviendra-t-il député à la Douma (3)?

Le Dr Gross m’a dit qu’il se débarrassait immédiatement du transfert sur le médecin, en faisant des gens des immoralistes sexuels. Le transfert sur le médecin et sa fixation durable ne sont, dit-il, qu’un symbole de monogamie, et font ainsi un symptôme, en tant que symbole d’un refoulement. L’état véri­tablement sain pour le névrosé est l’immoralité sexuelle. Il vous associe par là à Nietzsche. Il me semble que le refoulement sexuel est très important et indispensable comme facteur de culture, quand bien même il est pathogène pour beaucoup d’êtres inférieurs. Il doit bien y avoir quelques nuisances dans le monde. La culture enfin n’est que le fruit de choses répu­gnantes. Il me semble que Gross s’engage trop loin, avec les modernes, dans la doctrine du court-circuit sexuel, qui n’est ni spirituel, ni de bon goût, mais seulement commode, et par là tout sauf un élément producteur de culture.

Avec mes meilleures salutations, votre entièrement dévoué

Jung.

1. Jung rapporte dans un exposé sur « L’état actuel de la psychologie appliquée dans divers pays de civilisation » (Zeitschrift fur angewandte Psychologie, vol. I, 1907-1908, p. 4^9 sq. : « On fonda alors en automne 1907 une société d’études freudiennes (comprenant environ 20 membres), le président en est le professeur Bleuler. Cf. G.W., 18.

2. On ne sait rien d’autre de ce projet.

3. La douma russe, qui se réunit pour la première fois en 1906, fut dis­soute par le tsar; deux doumas furent élues par la suite, qui restèrent toutefois sans effet.

19-09-1907 Freud à Jung

45 F

Rome, 19 sept.07 (1).

Mon cher collègue

A mon arrivée ici j’ai trouvé votre lettre sur le déroulement ultérieur du congrès. Elle ne m’a pas déprimé, et j’ai constaté avec satisfaction que vous ne l’êtes pas non plus. Pour vous, je pense que cette expérience aura les meilleurs effets, ceux du moins qui me tiennent le plus à cœur. Chez moi, le respect de la cause s’accroît à nouveau. J’étais déjà sur le chemin de me dire : quoi, après dix ans déjà sur la voie de la considération? ce ne peut rien être là de convenable. A présent, je peux de nou­veau le tenir pour tel. Mais vous voyez, la tactique que vous avez adoptée jusqu’ici perd son fondement. Les gens ne veulent pas qu’on leur fasse la leçon. C’est pourquoi maintenant ils ne comprennent pas les choses les plus simples. Le jour où ils voudront, il s’avérera qu’ils comprennent les plus compliquées aussi. Jusque-là la consigne est : continuer à travailler, discuter le moins possible. On ne pourrait en effet que dire à l’un : vous êtes un imbécile, à l’autre : vous êtes un filou, et il est à bon droit exclu de réaliser l’expression de ces convictions-là. Nous savons par ailleurs que ce sont de pauvres bougres, qui crai­gnent d’une part de choquer, de nuire à leur carrière, et qui de l’autre, sont(2) enchaînés dans la peur du refoulé en eux- mêmes. Il nous faut attendre qu’ils périssent tous ou qu’ils deviennent lentement minorité. Ce qui arrive de frais et de nou­veau nous appartient de toute manière.

Je ne peux malheureusement pas citer de mémoire les beaux vers de C. F. Meyer qui se terminent ainsi :

Und jenes Glöcklein, das so lustig schellt Da kommt ein neuer Protestant zur Welt (3).

[Et cette clochette, qui sonne si gaiement, C’est que vient au monde un nouveau protestant.]

Aschaffenburg toutefois, que vous avez si brillamment percé à jour (voir plus haut mon lapsus calami : suis au lieu de sont), est apparemment le filou principal, car il a ceci en lui de toujours tout savoir mieux. Il faut se souvenir de cela. Vous relevez très justement l’absolue stérilité de nos adversaires, qui doi­vent s’épuiser en insultes et en répétitions identiques, alors que nous pouvons continuer à travailler, de même que tous ceux qui se joignent à nous. Le Celte (4) qui vous a surpris n’est certainement pas le seul; nous entendrons parler cette année de partisans inattendus et vous en obtiendrez d’autres dans votre florissante école.

A présent voici mon ceterum censeo (5) : fondons notre revue. On va insulter, acheter et lire. Les années de lutte vous paraî­tront un jour les plus belles, dans le souvenir. A mon sujet, s’il vous plaît, ne faites pas tant d’histoires. Je suis trop humain pour être bon à cela. Votre souhait de posséder mon portrait m’amène à exprimer en retour un souhait qui sera certainement plus facile à exaucer. II y a quinze ans que je n’ai pas posé de mon plein gré pour un photographe, car je suis à ce point vani­teux que je supporte mal la décadence physique. Il y a deux ans, j’ai dû me faire photographier (sur décret) pour l’exposition d’Hygiène, mais j’ai tellement horreur de cette photographie que je ne veux rien faire pour qu’elle parvienne en votre posses­sion. Mes fils ont fait à peu près à la même époque une photo- graphie de moi qui est tout à fait sans artifice et bien meilleure. Si vous voulez, je la chercherai à Vienne pour vous. Ce qu’il y a de meilleur et de plus flatteur pour moi, c’est sans doute la plaquette que C.F. Schwerdtner a confectionnée pour mon cinquantième anniversaire (6). Si vous me dites un mot d’assen­timent, je vous la ferai parvenir.

Je vis tout à fait solitairement ici à Rome, dans quelques fan­tasmes, et je compte rentrer dans les derniers jours du mois seule­ment. Mon adresse est Hôtel Milano. Avec le début des vacances j’ai profondément enterré la science et j’aimerais maintenant revenir un peu à moi et tirer quelque chose de moi. La ville incomparable est le lieu qu’il faut pour cela. Quand bien même le principal de mon travail devrait être fait, je veux néanmoins collaborer avec vous et les plus jeunes, aussi longtemps que cela ira. Eitingon (7), que j’ai rencontré à Florence, est mainte­nant ici et me rendra sans doute bientôt visite, pour me relater des impressions détaillées d’Amsterdam. Il semble s’être à nouveau pourvu de quelque femme. Cette praxis éloigne de la théorie. Quand j’aurai tout à fait surmonté ma libido (au sens ordinaire), je me mettrai à une « vie amoureuse des hommes (8) ».

Avec mes salutations cordiales et dans l’attente de votre réponse,

Votre très dévoué

Dr Freud.


1. Reproduite dans Freud, Correspondance 1873-1939, Freud fut à Florence les 15 et 16 septembre, où il rencontra Eitingon, et à Rome du 17 au 26 septembre. Cf. Jones, II, p. 38 sq., et les lettres à la famille écrites ce mois-là (Correspondance).

2. Bin [suis] corrigé en sind [sont].

3. Citation inexacte du poème épique de Conrad Ferdinand Meyer (1825- 1895), Huttens letzte Tage [Les derniers jours de Hutten], 1871, XXIV. Dans sa réponse à un questionnaire de la revue viennoise Neue Blätter für Literatur und Kunst, Freud avait cité ce poème dans une liste de « dix bons livres ». Cf. Freud, Correspondance 1873-1939, lettre à Hugo Heller du Ier novembre 1906, faussement datée de 1907 dans la 1re édition.

4. Der Celte [le Celte] a été faussement lu comme étant der Alte [le vieux] dans la Correspondance 1873-1939.

5. Allusion à la formule célèbre par laquelle Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.) terminait tous ses discours devant le Sénat romain : Ceterum censeo Carthaginem esse delendam. [Au reste, je pense qu’il faut détruire Carthage].

6. Les partisans de Freud à Vienne firent frapper à l’occasion de son cinquantième anniversaire, le 6 mai 1906, une médaille dessinée par un sculpteur viennois réputé, Karl Maria Schwerdtner (1874-1916). Le recto porte un profil de Freud, le verso Œdipe devant le Sphinx, encadré du vers de Sophocle « Celui qui résolut l’énigme fameuse du sphinx et fut un homme très puissant » (en grec). Voir pl. 6.

7. Max Eitingon (1881-1943), né en Galicie, passa sa jeunesse à Leipzig. Volontaire au Burghölzli, il alla de là à Vienne et assista aux soirées du mercredi les 23 et 3o janvier 1907. Il était le premier étranger à rendre visite à Freud, cf. la lettre que Freud lui écrivit le 24 janvier 1922, dans la Correspondance 1873-1939. Membre fondateur de l’Association berlinoise de psychanalyse, 1910, et sixième membre du « comité » en 1919, cf. la notice après 321 J. Il fonda en 1921 la policlinique berlinoise de psycha­nalyse, se proposant de rendre la thérapeutique analytique accessible à de plus larges couches de la population et d’organiser des cours de formation analytique, comprenant l’analyse didactique obligatoire. Il partit pour la Palestine en 1934, où il fonda l’Association de psychanalyse de Palestine.

8. Freud avait déjà annoncé à la société du mercredi du 28 novembre 1906 qu’il projetait une étude sur « la vie amoureuse de l’homme ». Cf. Minutes, I, p. 66; cf. aussi 209 F, n. 7 et 288 F, n. 1.

04-09-1907 Jung à Freud

43 J

Hôtel de l’Europe Amsterdam, 4. IX. 1907.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Juste deux mots en hâte, pour abréagir quelque chose. J’ai parlé ce matin; malheureusement, je n’ai pas pu tout à fait terminer ma conférence, car j’aurais dépassé la limite d’une demi-heure, ce qui ne m’a pas été permis(1). C’est un vilain repaire d’assassins ici. Il s’agit effectivement de résistances affectives. Aschaffenburg a fait deux lapsus dans sa conférence (au lieu de « pas de faits », « des faits ») qui permettent de conclure qu’il est inconsciemment déjà bien infecté. De là aussi son attaque enragée. Dans la conversation, chose signi­ficative, il ne cherche jamais à recevoir une leçon, mais s’efforce de prouver combien incroyablement grande est notre erreur. Mais il ne cherche pas à en entendre davantage sur nos raisons. J’ai collectionné toute une série de jolies observations sur ses affects contraires. Quant aux autres, chacun s’accroche lâche­ment aux basques de celui qui marche devant lui et qui a plus de poids. La discussion n’aura lieu que demain. Je ne dirai si possible rien, car chaque parole que l’on sacrifie à ces résistances est une perte. C’est une bande épouvantable, puant la vanité, Janet malheureusement en tout premier. Je suis heureux que vous ne vous soyez encore jamais engagé dans la mêlée d’une telle association d’auto-encensement. Quelle quantité de non-sens et de bêtise! Malgré tout cela, j’ai l’impression que la cause fermente. Il manque toutefois encore environ trois personnes d’une grande intelligence et force créatrice, qui soient assez douées pour créer un milieu, et cela en Allemagne. Nous en Suisse sommes maintenant un peu décentrés. J’ai vu une nouvelle fois que si l’on veut être utile à la cause, il faut s’en tenir aux choses les plus élémentaires. Ce que les gens ne savent pas dépasse cependant tout entendement, et ce qu’ils ne veulent pas savoir est simplement incroyable. Aschaffenburg a traité une névrose obsessionnelle et lorsque la malade a voulu en venir à parler des complexes sexuels, il lui a défendu d’en parler, donc — la doctrine freudienne est un non-sens ! A[schaffenburg] proclame cela publiquement et se frappe la poitrine en le disant (naturellement avec des accents moralisants sous-jacents). Comment peut-on discuter avec les gens dans ces conditions? Avec les meilleures salutations, votre toujours dévoué

Jung.


1. Cet épisode (ainsi que tout le « Premier Congrès international de psychiatrie, de neurologie et de l’assistance des aliénés », 2-7 septembre) est décrit en détail par Jones, II, p. 118 sqq., et Ellenberger, TheDiscovery of the Unconscious, p. 796-798. Pour l’exposé de Jung, voir 82 F, n. 3. Celui d’Aschaffenburg parut dans le rapport du congrès, Monatsschrift, vol. XXII, 1907, p. sqq.

02-09-1907 Freud à Jung

42 F

Hôtel Annenheim und Seehof am Ossiacher See (Carinthie) Annenheim, le 2 sept, 1907 (1).

Mon cher collègue,

Je vous sais donc à Amsterdam, peu avant ou juste après votre dangereuse conférence, occupé à la défense de ma cause, et j’éprouve presque comme une lâcheté de chercher entre­temps des champignons dans les bois ou de me baigner dans un lac paisible de Carinthie, au lieu de défendre moi-même ma cause ou du moins de me placer à vos côtés. Pour m’apaiser, je me dis que c’est mieux ainsi pour la cause, que vous, en tant que l’autre, le second, épargniez une partie au moins de la résistance qui me serait préparée, que l’on n’entendrait que des répétitions inutiles si je disais encore une fois les mêmes choses, et que vous êtes le plus apte à la propagande, car j’ai toujours trouvé que quelque chose dans ma personne, mes paroles ou mes idées rebutait les hommes comme étranger, tandis que les cœurs vous sont ouverts. Si vous, un homme sain, vous consi­dérez du type hystérique, je dois revendiquer pour moi le type « obsessionnel », dont chaque membre vit comme à l’inté­rieur d’un monde fermé.

Je ne sais pas si vous avez eu ou si vous aurez de la chance ou de la malchance; mais j’aimerais en ce moment justement être auprès de vous, me réjouir de ne plus être seul, et, s’il vous faut quelque encouragement, vous parler de mes longues années d’honorable mais douloureuse solitude, qui ont commencé pour moi dès que j’eus posé le premier regard sur le monde nouveau; du manque de sympathie et de compréhen­sion des amis les plus proches; des épisodes angoissants pendant lesquels je croyais moi-même m’être trompé et envisageais la manière dont on pouvait encore rendre une vie échouée profi­table aux siens; de la conviction, qui se consolidait peu à peu et pouvait toujours s’accrocher à l’interprétation des rêves comme à un rocher dans le ressac; et de la tranquille certitude qui a enfin pris possession de moi et m’a ordonné d’attendre jusqu’à ce qu’une voix dans la foule inconnue réponde à la mienne. Ce fut la vôtre; ne sais-je pas à présent que Bleuler vous est également dû. Soyez-en remercié et ne vous laissez pas troubler dans la confiance de vivre jusqu’à la victoire et d’en j ouir.

Par bonheur je ne dois pas encore revendiquer trop fortement votre sympathie envers mon état souffrant. J’ai accompli l’entrée dans l’âge climatérique par une dyspepsie (qui suivait une influenza) assez tenace, mais qui pendant ces belles semaines de tranquillité s’est dissipée hormis de très légers rappels.

Il est arrêté depuis très longtemps chez moi que je viendrais à Zurich. Mais je vois cela comme un voyage de Noël ou de Pâques, en plein travail, non comme je suis maintenant, où tous les investissements sont déchargés presque comme pendant le sommeil. C’est en effet un réel besoin pour moi de passer à nouveau quelques heures à bavarder avec vous.

Avec mes salutations cordiales (et mes vœux!)

Votre

Dr Freud.


1.]Reproduite dans Freud, Correspondance 18731939, partiellement dans Schur, Freud, Living and Dying ; presque tout le second paragraphe dans Jones, II, p. 118 sq.