Archives mensuelles : décembre 1914

11-12-1914 Ferenczi à Freud

523 Fer A

Dr. FERENCZI SANDOR

IDEGORVOS, KIR. TÖRVÉNYSZ. ORVOSSZAKÉRTÔ *

TELEFON : 42-46 BUDAPEST VII. ERZSÉBET-KÖRUT 54 B

Papa, le 11 décembre 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Ci:joint l’horaire des trains praticables entre Vienne et Pâpa, via Gyôr.

Staatsbahnhof
Vienne départ à 9 h 10 du matin (train rapide)
Györ arrivée à 11 h 21 (omnibus à partir de Györ)
Papa arrivée à 12 h 58
Vienne départ à 12 h 00 (omnibus)
Györ arrivée à 15 h 45 (3/4 d’heure d’arrêt)
Papa arrivée 17 h 15, le soir.
Vienne départ à 10 h 20 (omnibus)
Györ arrivée à 2 h 11 (arrêt d’une heure !)

arrivée à 5 h 15 du matin.

Retour

1) Papa départ à 6 h 25 (train rapide)

2) Györ 7 h 12 omnibus

Vienne 11 h 20 omnibus

3) Papa départ à 2 h 29 de l’après-midi

Györ départ à 4 h 14 omnibus

Vienne arrivee a 7 h 52 (le soir) omnibus

4) Papa départ à 5 h 21 du matin, omnibus Györ départ à 9 h 30 du matin, rapide Vienne arrivée à 11 h 40

5) Papa départ à 1 h 36 la nuit Györ 3 h 6

Vienne 6 h 45 du matin.

A utiliser selon votre bon plaisir!

Ferenczi

[Écrit au dos d’une deuxième carte de visite :J

P.S. Pour plus de sécurité encore, Oli devrait demander à la Staatsbahnhof si les trains indiqués ici vont réellement tous jusqu’à Vienne, ou seulement jusqu’à Bruck, et repartent bien de Vienne et pas seulement de Bruck !

A. Écrit sur les deux côtés d’une carte de visite.

B. Carte de visite imprimée jusqu’ici.

* Dr. Sandor Ferenczi, neurologue, expert auprès des tribunaux royaux.

09-12-1914 Ferenczi à Freud

Fer

Papa, le 9 décembre 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Le motif extérieur — conditionné de l’intérieur — de mon long silence a été, cette fois, un refroidissement assez sérieux, contracté lors d’un exercice nocturne — auquel j’ai assisté sans y avoir été requis. A présent, je vais de nouveau très bien. Les travaux de mutation ne veulent progresser plus rapidement que les Allemands en Argonne 1 ; des mines sont toujours posées, bien que quelques-unes aient explosé sans succès. (Il y a 6 mois, cette manière militaire de s’exprimer aurait paru insensée. Je crains que, pendant des années, toute la vie intellectuelle de l’Europe ne soit dominée par la guerre — même si la paix est conclue bien plus tôt.)

Je suis très heureux de ne pas abandonner l’espoir de vous voir ici un jour. On m’enverra demain, par courrier de Györ, la liste des correspon­dances qui fonctionnent. Un nouveau commandant, plus sévère, nous a tout simplement interdit les sorties dominicales habituelles, de sorte que mon voyage à Vienne est remis en question. Peut-être y arriverai-je quand même.

Après avoir réussi à me faire des amis de tous les messieurs et dames de la garnison, et aussi à donner satisfaction à mes supérieurs en tant que médecin militaire, il me semble avoir accompli mon devoir, et mon désir de retourner à Budapest à mon travail habituel devient de plus en plus vif.

J’ai déjà oublié par deux fois de vous raconter que j’ai reçu à Budapest quelques lignes d’Otto Gross ; il a rejoint l’armée — comme il me l’écrit — en tant que médecin militaire, en Hongrie 2. J’ai été très surpris par cette situation. L’autre collègue qui m’a écrit est Eitingon 3. Tous deux ont aussi cherché à me joindre personnellement, à Budapest.

Mes salutations cordiales aux chers membres de votre famille. Que dit votre fille Sophie de l’atmosphère en Allemagne ?

Salutations cordiales, Ferenczi

  1. Chaîne de montagnes à la frontière franco-beige, où l’avance allemande fut stoppée, pour se transformer en guerre de position.
  2. Le 8 juillet 1914, Otto Gross fut congédié, «guéri», de la clinique psychiatrique de Troppau (Silésie) ; par la suite, il entreprit une analyse avec Wilhelm Stekel, à Bad Ischi. Lorsque la guerre éclata, Gross travailla comme médecin engagé volontaire à la section des malades de la variole, à l’hôpital François-Joseph de Vienne, puis en Hongrie du Nord, dans une infirmerie de campagne pour contagieux, à Ungvar (aujourd’hui en Ukraine). Ensuite, rendu à la vie civile, il servit comme médecin de réserve de l’armée territoriale, à l’hôpital Impérial et Royal Vinkovci pour contagieux, en Slavonie. Voir Emmanuel Hurwitz, Otto Gross, Paradies-Sucher zwischen Freud und Jung (Otto Gross à la recherche du Paradis entre Freud et Jung), Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1988.
  3. Max Eitingon, en tant que citoyen autrichien, s’engagea volontairement dans l’armée (Eitingon à Freud, 24 VIII 1914, SFC) ; il fut stationné d’abord à l’hôpital de la garnison à Prague, puis dans diverses localités hongroises (Kassa, Iglò, Hatvan, Miskolc).

06-12-1914 Abraham à Freud

* Berlin W, Rankestrasse 24

6.12.14.

Cher Professeur,

Ce que vous me dites dans votre dernière lettre m’a vraiment beaucoup intéressé et fait grand plaisir. En général, on n’entend parler que de tranchées, de nombres de prisonniers, etc. ; mais voilà enfin un signe que notre science aussi est encore en vie. Je suis très impatient de savoir quelles nouvelles idées ont pu mûrir en vous dans le bref laps de temps qui s’est écoulé depuis notre rencontre, et je souhaite vivement pouvoir venir à Vienne entre la Noël et le Jour de l’An. Mais c’est très problé­matique; en fait, je ne sais même pas si je continuerai à m’occuper de l’hôpital. Peut-être aurons-nous le plaisir, entre-temps, de recevoir la visite de votre femme à son retour de Hambourg. Si elle voulait bien nous accorder quelques heures, nous en serions très heureux.

C’est bien de vous voir si plein d’entrain pour le travail. De ce point de vue-là, je me sens très bien aussi. Bien que je ne me sois pas reposé pendant l’été, je résiste bien à la grosse somme de travail. Mes séances se maintiennent toujours au rythme de 3 à 4 par jour. Mais il est possible que la mobilisation de la réserve fasse une brèche dans ma petite troupe de clients.

Que va-t-il advenir du prochain Jahrbuch? Jusqu’ici, je n’ai qu’un travail de Sadger. De votre côté, je peux compter sur le gros travail dont vous m’avez parlé à plusieurs reprises. Reik m’a fait savoir que sa contribution tombait à l’eau. Nous pourrions bien venir à bout des comptes rendus; mais je crois que nous manquerions de travaux originaux. Quant à moi, personnellement, je ne puis garantir que je mettrai quelque chose sur pied dans les mois qui viennent. L’hôpital me prend trop de temps. En outre, le Jahrbuch de cette année ne trou­verait guère preneur, et Deuticke fera sans doute des difficultés. Alors, qu’en sera-t-il?

Vous avez déjà, cher Professeur, autant que je sache, un manuscrit assez important en réserve; dans votre dernière lettre, vous me signalez que Reik a terminé quelque chose; sa « Couvade », d’ailleurs, est toujours inédite. Nous pourrions aussi nous adresser à Jones par l’intermédiaire de Van Emden, pour savoir s’il a quelque chose. Ferenczi, Rank et Sachs apporteront sûrement leur contribution. De Sadger nous avons déjà un manuscrit. De mon côté, j’ai l’intention de mettre au point la question de l’éjaculation précoce. Peut-être pourrait-on augmenter le tout de quelques miscellanées. Tous les travaux qui se feront ensuite dans le courant de l’année prochaine constitueraient le capital de base de nos trois périodiques de 1916, où ils pourraient à nouveau paraître séparément. Si cette proposition vous paraît discutable, vous pourrez en parler avec nos amis viennois.

Votre pessimisme momentané me désolerait, s’il ne succédait à une période de productivité intense. Des résultats comme ceux que vous m’avez laissé entrevoir récemment ne vous tombent pas tous les jours du ciel; mais il est tout aussi certain qu’ils se renouvellent. Si, comme je l’espère, je vous revois dans quelque temps, je suis sûr que vous me parlerez encore de nouvelles idées et de nouvelles trouvailles. Bien sûr, tout le monde n’a pas la chance de Mme Salomé avec ses 6 grands frères. Toujours est-il que vous avez en ce moment 6 collabo­rateurs, petits, mais fidèles, qui ont à cœur, en des périodes comme celle-là, de vous remonter le moral.

Sur le front, la situation est, je crois, plus favorable qu’on ne nous le dit. En particulier, l’armée russe a l’air complètement démoralisée. On entend beaucoup parler ici de la volonté de nos ennemis de faire la paix; mais on ne sait pas s’il faut y croire. Les revers actuels en Serbie sont fâcheux; on peut présumer que les Serbes ont reçu des renforts de l’extérieur.

J’espère que, la prochaine fois, je n’aurai de vous et des vôtres, ainsi que de vos fils, que de bonnes nouvelles, et je vous adresse à tous mes bien cordiales salutations, ainsi que celles de ma femme.

Votre Karl Abraham.

04-12-1914 Lou à Freud

Göttingen,

le 4. XII. 1914

Cher Professeur,

Au milieu de toute cette tristesse, vous m’écrivez quelque chose de merveilleux : que votre esprit a repris sa liberté, que vous vous êtes remis au travail et que ce long repos invo­lontaire vous a été plutôt profitable. Ce n’est que plus tard et quand ce sera mûr pour l’impression que cela arrivera jusqu’à moi. C’est ce à quoi j’ai déjà pensé avec impatience quand j’ai vu dans la Zeitschrift de septembre des échos de votre conférence d’avril à la Société sur le narcissisme, conférence que je n’ai pu lire ensuite que dans le nouveau Jahrbuch. Ce n’est pas la première fois que je vous écris depuis la réception du tiré à part de cet essai, non plus depuis celle de votre dernière lettre dont je vous suis très reconnais­sante. Mais, en ce qui concernait le thème du narcissisme, cela devenait trop important, faisait éclater le cadre d’une lettre et me paraissait très prétentieux. Cela arrivera jusqu’à vous un jour ou l’autre et sous une forme quelconque, parce que ce thème me poursuit depuis longtemps ; il est certain que cette circonstance se fonde sur une raison personnelle, sans que pour autant, espérons-le, cela m’égare sur le plan objectif.

En un point, cela touche à votre prise de position comme à la mienne quant à la gravité de notre époque et aussi à ce que vous appeliez mon optimisme, lequel semble courir main­tenant à un lamentable échec. Cela ne m’empêche pas de continuer à penser que derrière les activités humaines et ce qui peut être encore atteint psychanalytiquement, se situe un abîme où les impulsions les plus précieuses et les plus infâmes se conditionnent mutuellement sans que l’on puisse les distinguer les unes des autres et, ainsi, rendent un ultime jugement impossible. Cette remarquable unité est un fait non seulement dans le degré tout à coup franchi de la vie la plus archaïque (de l’humanité comme de l’individu) mais encore et constamment pour chacun. Ce fait est de nature à anéantir tout orgueil, mais aussi à rendre courage aux plus pusillanimes. Certes, cela ne change rien à notre répulsion ou à notre ravissement en ce qui concerne un mode d’ex­pression humain et c’est pour cela qu‘à une époque comme la nôtre, toute joie et tout espoir peuvent en conséquence contracter une maladie mortelle ; mais l’on sait aussi par soi- même que l’on ne « vit » que ce dernier espoir, en sorte que cela devrait compter pour tous. Cela devrait… Mais ce n’est pas le cas, pas aujourd’hui, alors que ce serait possible si l’on voulait seulement s’y employer avec assez de volonté — cela seul m’aide un peu.

Mais il faut que je conclue vite, autrement, je retomberais dans ma prolixité de l’autre jour.

Très affectueusement.

Votre Lou.

Comme le Jahrbuch est devenu bon et intéressant! Jus­qu’aux rapports 35, surtout celui de Ferenczi et Rank. Re­marquables aussi les travaux de Jones et Abraham comme accompagnement à vos deux papiers 36.

35. Dans le 6e volume du Jahrbuch, Ferenczi avait fait un rapport sur « la théorie générale des névroses », Rank un autre sur les nombreux ouvrages concernant « l’interprétation des rêves ». (Ces rapports passaient en revue les « progrès de la psychanalyse de 1909 à 1913».) Le travail de Jones avait pour thème : « La conception par l’oreille de la mère de la Vierge. Une contribution aux rapports entre l’art et la religion. » L’essai d’Abraham s’intitule : « Limitations et modifications du voyeurisme chez les névrosés. Remarques concernant des manifestations similaires dans la psychologie collective » (trad. fr. in Œuvres complètes de Karl Abraham, vol. II, Payot, 1966).

36. C’est dans le sixième volume du Jahrbuch que parurent « Pour introduire le narcissisme » et « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique ».

02-12-1914 Freud à Ferenczi

F

Prof. Dr Freud

le 2 décembre 1914 Vienne, IX. Berggasse 19

Cher Ami,

Reçu votre lettre aujourd’hui. Regrette aussi l’interruption de l’analyse si prometteuse. Il faut penser que tout a été fait pour que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel *. En revanche, si la guerre n’était pas arrivée, vous n’auriez pas eu l’occasion de passer vos vacances à Vienne et, pour ma part, j’aurais peut-être hésité à me charger de vous. L’état des choses reste toutefois déplaisant.

Vous ne devez conclure de mon silence à propos du rêve de la femme de Loth que ceci : j’ai voulu attendre l’envoi de cette petite publication, avant de m’exprimer à son sujet. Pourquoi devrais-je m’y opposer ?

Sachs a été libéré aujourd’hui, nous en espérons prochainement autant pour Rank, qui se défend comme un lion contre la patrie Des lettres relativement joyeuses de la part des deux garçons qui sont à Salzbourg et à Klagenfurt 2. Ma femme rentre demain de Hambourg. Rank vous enverra une lettre circulaire que Jones m’a adressée 3.

Je n’ai nullement abandonné l’idée de ma visite à Papa. J’attends vos informations sur les opportunités ferroviaires. Ce ne serait malgré tout pas dans l’immédiat, compte tenu de mon travail. Mon sort en la matière a été semblable à celui des Allemands dans la guerre. Les premiers succès ont été d’une facilité et d’une ampleur surprenantes ; ils m’ont donc entraîné à poursuivre, et à présent je suis parvenu à des choses si dures et opaques que je ne suis pas certain d’en venir à bout. La guerre me laissera, quoi qu’il en soit, le temps pour toutes les expériences, mais je suis maintenant sous l’effet des difficultés actuelles et je ne peux rien en dire. Il s’agit d’aller plus loin dans les problèmes auxquels je m’étais arrêté dans la Théorie sexuelle.

La clientèle est en nette diminution par rapport à ses débuts et a donc droit à une totale négligence de ma part. J’ai exactement deux patients, tous les deux hongrois !

Avec mes salutations cordiales et dans l’attente de vos nouvelles,

votre Freud


* Proverbe aussi bien autrichien que hongrois pour dire qu’il y a des limites à tout.

  1. Hanns Sachs avait été réformé à cause de sa myopie, mais il fut appelé de nouveau, ainsi que Rank, au cours de l’été de l’année suivante (Jones, II, p. 188).
  2. Il s’agit de Martin, qui resta plus longtemps que prévu à Salzbourg (voir 498 F) et ne fut mobilisé qu’en janvier 1915 (Freud à Eitingon, 17.1.1915, Sigmund Freud Copyrights, Wivenhoe [désormais : SFC]) et d’Ernst qui, depuis le 8 octobre 1914, faisait son instruction militaire dans l’artillerie à Klagenfurt (capitale de la province de Kärnten, dans le sud de l’Autriche actuelle).
  3. Il s’agit probablement de la lettre mentionnée dans 519 F.

02-12-1914 Eitingon à Freud

72 E

Hatvan, le 2 décembre [1914]a

Cher Professeur,

une fois encore en route, à la suite de l’évacuation du nord de la Hongrie notre hôpital a lui aussi été transféré, nous devons nous diriger vers une bourgade au bord du Danube, Fadd ; nous attendons ici, à Hatvan, l’ordre définitif. Dans cette expectative, on a facilement l’impression qu’on décou­vrait plus souvent un sens utile dans les séries de détermination existant en psychanalyse que dans les plus grandes séries où l’on se trouve actuelle­ment. – Serait-il immodeste, cher Professeur, de vous demander quelques allusions aux travaux qui vous occupent à présent? – Les centres d’intérêt de la psychanalyse, refoulés par la gigantesque pression de ces journées de juillet et d’août, commencent à faire du bruit et veulent être « de retour1 ». –

Rank, Sachs, Reik sont-ils déjà passés au conseil de révision ?

Bien des chaleureuses salutations à vous et aux vôtres de la part de votre

dévoué M. Eitingon

  1. Carte postale militaire.
  2. Souligné dans le manuscrit par des majuscules et des lettres écartées.

1. Allusion au concept de « retour du refoulé » que Freud avait standardisé en 1896 (1896b, p. 401-403).