28-07-1914 Binswanger à Freud

102 B

le 28 juillet 1914

Cher Professeur !

Par la présente je formule ma demande d’adhésion au groupe viennois (1). Je préfère ce groupe car je pense pouvoir ainsi approfondir au mieux ma vénération et mon admira­tion pour vous ainsi que mon attachement. Je me réjouis de vous retrouver à Dresde (2). Vous avez raison d’interpréter mon silence comme optimum signum ; je pense être réelle­ment hors de danger.

Ma femme se joint à moi pour vous saluer cordialement et vous souhaiter de très bonnes vacances.

Toujours votre [L. Binswanger]

1. Le communiqué sur cette adhésion figure dans Internat, ärztl. Psychoanal., t. 3 (1915), p. 184.

2. Cf. 96 F, note 7.


26-07-1914 Eitingon à Freud

58 E

[En-tête III Berlin], le 26 juillet [1914]

Cher Professeur,

je vous ai envoyé une dépêche ce matin de bonne heure pour apprendre si vous n’avez pas changé vos dispositions compte tenu de la guerre immi­nente, je vais donc attendre votre réponse avant de partir pour Karlsbad.

La mobilisation concerne-t-elle l’un de vos fils?

Dans l’espoir que le mauvais temps qui menace sera bientôt passé, mon épouse et moi-même vous saluons très cordialement, vous-même et ceux qui vous sont chers

Votre fidèlement dévoué M. Eitingon

28-07-1914 Eitingon à Freud

60 E

[En-tête III Berlin], le 28 juillet 19141

Cher Professeur,

C’est seulement aujourd’hui, voilà quelques heures, que j’ai reçu votre dépêche; j’envoie ma réponse télégraphique avant cette lettre. Je compte être à Karlsbad de bonne heure le vendredi 31 juillet(a) si le transport des per­sonnes n’est pas bloqué.

J’espère que la situation politique se sera un peu clarifiée d’ici là.

Avec mes salutations les plus cordiales à vous et à ceux qui vous sont chers

Votre dévoué M. Eitingon

a. Date ajoutée après coup.

1. Cette lettre a manifestement été envoyée en exprès; voir la lettre suivante.

27-07-1914 Jones à Freud

27 juillet 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

On dit ici — ce qui est peut-être faux – que l’Autriche a déclaré la guerre, et de tous côtés, ce n’est plus que rumeurs et préparatifs de l’Armageddon général. Je me demande naturellement en quoi ceci peut concerner vos fils, Rank, etc., et j’espère que tout se passe pour le mieux. En cas d’urgence, s’il fallait que votre fille vous rejoigne, je pourrais bien sûr l’escorter ; n’hésitez pas à me le faire savoir (et à me faire part de toute autre chose que je pourrais faire).

J’avais déjà pleinement apprécié ce que vous écrivez d’elle. Elle a un beau carac­tère et sera certainement par la suite une femme remarquable, à condition que son refoulement sexuel ne lui fasse pas de tort. Elle vous est bien sûr terriblement atta­chée, et c’est l’un de ces rares cas où le père réel correspond à l’image du père.

Je suis ravi de vous donner de bonnes nouvelles d’elle, car sa santé est excellente et elle semble couler des jours heureux et réagir vaillamment à son nouvel environ­nement. Nous sommes quelques-uns à avoir pris le bateau samedi, et elle a apprécié la sortie comme les autres. J’espère la voir davantage, car je n’ai pas de vacances régulières cette année-ci, et il est plaisant de passer quelques jours en si intéressante compagnie. Ferenczi sera ici la semaine prochaine, et sans doute nous rejoindra-t-il lui aussi. La famille d’Arundel est excellente, et elle ne saurait être entre de meilleures mains (1).

J’apprends aujourd’hui par Abraham que l’Austritt [démission] officiel est arrivé de Zurich, en sorte que votre article a produit l’un de ses effets désirés (2). J’ai lu la lettre de Maeder, ainsi que celles de Bleuler et de Pfister, toutes pleines d’intérêt. Abraham dit qu’il vous rejoindra dans le Tyrol.

Ferenczi me propose de continuer ici mon analyse avec lui, et, comme il subsiste quelques zones d’ombre que je ne saurais élucider tout seul (principalement dans les rêves), je lui serai très reconnaissant de l’opportunité.

Deux autres patients m’arrivent d’Inde le mois prochain, ce qui fera neuf heures par jour. Je ne suis pas allé écouter Jung vendredi, et je ne vais pas à Aberdeen, mais j’écris un rapport qu’Eder lira là-bas (il est l’un des secrétaires (3)). J’ai eu, la semaine dernière, une longue conversation avec Mrs. Eder, qui vient d’achever un mois d’analyse avec Jung. Elle a découvert que depuis son enfance elle n’a cessé d’être déchirée par un conflit entre ses inclinations scientifiques et philosophiques — celles- ci, qui sont la partie la plus forte de sa nature, ne devant plus être refoulées. Peut-être êtes-vous intéressé par le dernier cri en matière de méthode pour traiter l’Übertra­gung, La patiente le surmontç en apprenant qu’elle n’est pas réellement amoureuse de l’analyste, mais que, pour la première fois, elle se bat pour comprendre une Idée Universelle (avec des capitales) au sens de Platon ; après qu’elle y est parvenue, ce qui paraît être Übertragung peut demeurer.

J’ai vu Loe hier. Elle avait passé quelques jours alitée des suites de douleurs pro­voquées par les vomissements du mal de mer, mais elle va mieux maintenant. Elle retourne en Hollande mercredi, pour aller chercher Trottie (4). Elle cherche par tous les moyens à faire du tort à Lina, à qui elle voue une haine farouche. Pourquoi lui avez- vous fait part de mon observation sur la morphine, dont le seul propos était d’éveil­ler votre soupçon ? La voilà fâchée contre moi, probablement parce que c’était la vérité; je ne lui fais plus autant confiance qu’autrefois, depuis que j’ai découvert les mensonges qu’elle a racontés sur mon compte, j’espère cependant que les choses vont se calmer, et que nous serons un jour bons amis. J’ai été amusé d’entendre par­ler de votre discussion avec MacCurdy, qui semble avoir quitté depuis le devant de la scène.

J’ai été tellement heureux d’apprendre que vous profitiez de Karlsbad, et je vous adresse tous mes bons vœux et mon affection.

Votre fidèle

Jones.


1. Voir Young-Bruehl (1988, p. 65-69) pour une évocation du séjour d’Anna Freud en Angleterre, où il n’est aucunement question de « la famille d’Arundel ».

2. Allusion à Freud (1914 d) et à la décision de la société zurichoise de quitter l’Internationale.

3. Voir Jung (1915) et Jones (1914 i).

4. Son chien.

27-07-1914 Ferenczi à Freud

493 Fer

Budapest, le 27 juillet 1914 A

Cher Monsieur le Professeur,

Bien qu’il soit peu probable que cette lettre vous parvienne dans un délai prévisible, compte tenu des circonstances présentes (1), je vais quand même essayer de vous donner un signe de vie.

Le voyage en Angleterre est annulé ; je n’ai pas le droit de quitter le pays, étant affecté à l’armée territoriale. Je puis encore m’estimer heureux si je ne suis pas mobilisé. J’ai été affecté aux hussards Honvéd * ( !), comme médecin auxiliaire, si bien que je serai obligé de faire la campagne à cheval. Jusqu’au premier août je reste ici de toute façon ; si, entre-temps, je ne suis pas mobilisé, j’irai dans les Tatras où Madame G. séjourne avec sa famille (à condition qu’il soit possible de voyager) et, là-bas, j’attendrai les événements. Peut-être me joindrai-je à Rank et ferai-je quelques excursions avec lui au Tyrol.

J’ai reçu aujourd’hui de Jung la notification de son départ de l’Associa­tion. Donc, « enfin seuls 2 » !

Il n’est pas impossible que la guerre affecte aussi notre congrès. Les étrangers ne voudront pas venir.

Ne devrait-on pas annuler le congrès dès à présent ?

Salutations cordiales de

votre Ferenczi

A. Lieu et date manuscrits, à la fin. La mention de l’année manque, elle est donnée par le contexte.

* Honvéd : soldat de l’armée hongroise. Littéralement : défenseur de la patrie,

  1. Le 23 juillet, le gouvernement autrichien adressait un ultimatum à la Serbie, avec un délai de quarante-huit heures. Dans sa réponse du 25 juillet, la Serbie acceptait la plupart des exigences de l’ultimatum, mais l’Autriche-Hongrie réagissait le jour même par la rupture des relations diplomatiques et une mobilisation partielle. Le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie déclarait la guerre à la Serbie.
  2. Enfin seul : titre d’un tableau de Toffano, très largement reproduit et répandu au XIXe siècle.

26-07-1914 Eitingon à Freud (télégramme)

57 E

berlin 26 juillet 1914a

câblez s’il vous plaît si vos dispositions sont encore les mêmes pourrais-je venir mardi ou dois-je ajourner avec salutations et vœux les plus chaleureux eitingon1

a. Télégramme.

1. Le 25 juillet, à la suite de l’attentat de Sarajevo, l’Autriche-Hongrie avait rompu les relations diplomatiques avec la Serbie et proclamé la mobilisation partielle.

26-07-1914 Freud à Abraham

* Karlsbad, 26.7.14.

Cher ami,

En même temps que la déclaration de guerre qui vient boule­verser la paix de notre station, m’arrive une lettre de vous qui m’apporte enfin un soulagement. Nous voilà donc enfin débarrassés de Jung, cette sainte brute, et de ses acolytes! J’ai hâte de vous remercier de la grande diligence, de l’efficacité et de l’activité extraordinaires, avec lesquelles vous m’avez secondé et combattu pour la cause commune. Toute ma vie, j’ai été à la recherche d’amis qui ne m’exploitent pas pour me trahir ensuite, et maintenant que je ne suis plus tellement loin du terme naturel de cette vie, j’espère les avoir trouvés.

Je peux maintenant combler le vœu que vous aviez formulé dernièrement et vous donner les termes précis de mon sujet : Aspects de la technique psychanalytique. Je vous prie de m’insérer quelque part, quand le public sera déjà échauffé.

Il ne sera pas difficile de gloser sur les motivations du refus des Suisses quand on regarde le programme de l’Association Internationale de Psychanalyse.

Bien sûr, on ne peut prédire pour l’instant si les événements nous permettront de tenir le congrès. Si la guerre reste localisée dans les Balkans, cela ira. Mais on ne peut rien dire de la Russie.

Mais c’est peut-être la première fois depuis trente ans que j’ai le sentiment d’être Autrichien et que je veux bien donner encore une chance à ce Reich dont il n’y a pas beaucoup à espé­rer. Le moral est partout excellent. L’effet libérateur de l’acte courageux, le ferme soutien de l’Allemagne y sont pour beau­coup. — On peut observer chez tous les actes symptomatiques les plus authentiques.

Je vous souhaite de jouir en toute sérénité de vos vacances bien méritées.

Votre bien dévoué

Freud.

25-07-1914 Freud à Binswanger

101 F

Prof. Dr. Freud

Vienne, IX. Berggasse 19 Karlsbad, le 25 juillet 1914

Cher Docteur !

Je trouve du plus haut comique que ce soit justement vous, parmi tous les Zurichois, vous pour qui j’ai écrit l’His­toire du mouvement psychanalytique, qui refusiez de me faire ce plaisir1 ! Quelle chance que vous ayez si peu d’influence à Zurich. Je brûle d’impatience d’apprendre officiellement que nous sommes débarrassés des « indépen­dants ».

Bien entendu, rien ne s’oppose à votre passage dans un autre groupe. Je sais aussi que vous ne serez pas le seul.

Au congrès, on discutera du devenir de l’Association Internationale de Psychanalyse, car ce sujet est inscrit au programme 2. Je pense que la nécessité en sera évidente et l’abandon de Jung ne sera qu’un incident sans importance.

Pourquoi ne dites-vous rien de votre santé ? Ou dois-je interpréter ce silence comme optimum signum ? J’y suis tout à fait prêt et souhaiterais traiter tout ce chapitre à la légère.

Je vous salue cordialement tous deux ainsi que votre pro­géniture

Votre Freud

À partir du 4 août, à Seis am Schlern, Tyrol, Pension Edel­weiss 3.

  1. Freud s’était attendu que Binswanger et Pfister démissionnent et se joignent au groupe viennois, ce qui se produisit effectivement ; cf. 102 B et les remarques dans la lettre à Ferenczi du 17 juillet 1914 : « Reçu avant-hier une lettre de Pfister qui m’assure, contre toute attente, qu’il se compte parmi nous et est prêt à entrer dans le groupe viennois, si les Zurichois réalisent la scission projetée. C’est là la première nouvelle [après la publication de Freud (1914d)] et elle est bonne» (ÔNBWien, 1053/21-9).
  2. Question non débattue du fait de l’annulation du congrès. Cf. 105 F, note 7.
  3. Ce projet de vacances fut annulé du fait de la guerre ; cf. 105 F.

23-07-1914 Abraham à Freud

* Berlin W, Rankestrasse 24

23.7.14.

Cher Professeur,

Me voici arrivé au point où je m’acquitte aussi en gémissant de mes dernières journées de travail. Dimanche matin, départ en vacances. (Mon adresse : Brunshaupten i/Mecklenburg, Hôtel Dünenhaus.)

Les deux lettres circulent. Putnam pourrait apporter plus de précisions; toutefois sa déclaration est précieuse, dans la mesure où elle montre que notre organisation n’a rien à craindre en Amérique. La lettre de Maeder est courtoise quant au ton : il n’y a pas à dire; le renvoi explicatif aux types ou, plus exacte­ment, aux différences raciales ne gagne pas en intelligence à être répété. C’est un vrai matelas de sybarite; car, dans cette position, on est inattaquable. Le manifeste que m’a annoncé Maeder ne m’est pas encore parvenu. Seif ne m’a pas donné la moindre réponse (depuis quinze jours). Ainsi nous en serions toujours réduits aux indices qui laissent présager que les Zuri­chois ne participeront pas au congrès, si la circulaire d’invita­tion n’avait déjà suscité un certain nombre de réactions carac­téristiques.

La parution d’un ouvrage français sur la psychanalyse est un bon signe. Et la réédition de L’Interprétation des rêves est un signe encore bien meilleur. Je vous remercie vivement de m’avoir envoyé l’exemplaire! J’espère pouvoir en lire une partie pendant les vacances. Recevez aussi mes compliments.

J’ai rendu visite à Mme A. dans l’hôtel. Elle parle de rester à Berlin. J’ai été surpris en apprenant qu’elle lisait la « Prédis­position à la névrose obsessionnelle »(1).

Je reste à Brunshaupten avec ma femme et mes enfants jusqu’au 3 août, ensuite je vais à Brême, d’où je serai de retour le 7 août, et j’expédierai alors avec Eitingon les programmes définitifs du congrès. Le 9 ou le 10, nous partons pour le Tyrol.

Après avoir ainsi considérablement dérangé vos projets de cure, je me contenterai d’ajouter encore mes bien cordiales salutations à vous et votre épouse. En vous priant de bien vouloir me donner aussi des nouvelles de votre belle-sœur à la première occasion,

Votre Karl Abraham.


(1) Cf. note de la lettre du 31.7.13.