30-11-1907 Jung à Freud

54 J

Burghölzli-Zurich, 30, XI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Mardi dernier j’ai fait à l’association des médecins mon exposé (1) de presque une heure et demie sur vos recherches, et il a été accueilli à grands applaudissements. Plus de cent méde­cins étaient présents. Personne, sauf deux neurologues impor­tants, qui ont enfourché le cheval de bataille de la moralité, n’a fait opposition.

Notre séance d’hier de l’association freudienne s’est déroulée très agréablement et avec animation. Le Pr Bleuler a ouvert la séance par quelques vers burlesques et recherchés se rappor­tant à ceux qui vous critiquent. Von Monakow (2) était aussi pré­sent, et a naturellement rapporté les vers à sa personne, ce qui a énormément amusé tous les initiés. On voit ce que peut faire la suggestion de masse — il y avait 25 personnes — Monakow s’est fait tout petit. Cette fois l’opposition a abouti dans l’impasse. Que ce soit un bon présage. Le Dr A — était égale­ment présent. Il exploite encore un peu la névrose.

Ces cinq derniers jours j’ai eu chez moi le Dr Jones (3) de Lon­dres, un jeune homme extrêmement doué et actif; il venait principalement pour parler avec moi de vos recherches. A cause de sa splendid isolation (4) à Londres, il n’a pas encore pénétré trop profondément dans vos problèmes, mais il est convaincu de la nécessité théorique de vos assertions. Il deviendra un appui vigoureux de notre cause; car, outre de bonnes qualités d’esprit, il a de l’enthousiasme.

Le Dr Jones, appuyé par mes amis de Budapest, a suggéré l’idée d’un congrès des partisans de Freud. Ce congrès devrait avoir lieu à Innsbruck ou à Salzbourg au printemps prochain, et être organisé de façon que les participants ne soient pas absents de chez eux plus de trois jours, ce qui devrait pouvoir se faire à Salzbourg. Le Dr Jones est d’avis qu’au moins deux personnes viendraient d’Angleterre; de Suisse il en viendrait au moins quelques-uns.

Mon exposé d’Amsterdam que, pour des raisons qui tiennent au complexe, j’ai toujours oublié de mentionner, doit paraître dans la Monatsschrift fiir Psychiatrie und Neurologie. Il faut encore que je le lime un peu.

Cette semaine je vais à Genève; c’est la deuxième université où vos idées ne trouveront plus le repos.

Recevez les salutations les plus cordiales de votre entièrement dévoué

Jung.


1. « Über die Bedeutung der Lehre Freuds für Neurologie und Psy­chiatrie » [Sur l’importance de l’enseignement de Freud en neurologie et en psychiatrie], Korrespondenz-Blatt für Schweizer Arzte, vol. XXXVIII, 1908, p. 218 sq. G.W., 18. Bleuler prit le parti de Jung dans la discus­sion, alors que Max Kesselring, cf. 293 F n. 7, et Otto Veraguth, cf. 115 J, n. 6, défendaient des positions contraires.

2. Constantin von Monakow (1853-193o), neurologue suisse d’origine russe, alors de renommée internationale.

3. Jones relate sa visite à Zurich dans le volume II, p. 41. Il prit part à la troisième séance de la société Freud, le 29 novembre.

4. L’expression (sous sa forme adjectivale « splendidly isolated ») fut pour la première fois appliquée à la position de l’Empire britannique face à l’Europe par le politicien canadien Sir George Foster, le 16 janvier 1896. La forme « splendid isolation », reprise le 26 février 1896 par Lord Goschen, fut vite populaire. Freud l’emploie pour décrire sa propre situation (lettre à Fliess du 7 mai 1900, dans La Naissance de la psychanalyse).

24-11-1907 Freud à Jung

53 F

24. XI. 07

Vienne, IX, Berggasse 19.

Cher ami et collègue,

Je vous écris aujourd’hui pour quelque chose de personnel. Ces prochains jours va se présenter à vous un Dr A —, juriste, qui veut étudier l’économie nationale à Zurich, un homme très doué qui a passé toute sa vie dans un trouble très pro­fond, et qui a été brillamment remis grâce au traitement psycha d’un de mes collègues, le Dr Federn (1). Il vous demandera l’auto­risation de pouvoir assister aux séances de votre association, si cela est possible de quelque façon; car son intérêt ne s’est pas éteint avec sa guérison. Il espère que vous ne le désignerez à personne comme ancien patient, et se réjouit probablement de manière plus générale de pouvoir dire quelques mots avec vous. Sa sœur est en traitement chez moi avec des accès hystériques : l’analyse simultanée du couple frère-sœur a livré toutes sortes de confirmations précieuses. Un court chemin mène de là aux deux degrés préparatoires de la Gradiva que vous avez décou­verts. Vous avez certainement raison. Je ne voudrais pas encore trancher avec certitude s’il s’agit réellement d’une sœur morte jeune, ou si Jensen n’a jamais eu de sœur et a élevé une cama­rade de jeu au rang de la sœur toujours désirée. Le mieux serait de l’interroger, mais ses derniers renseignements étaient si imprécis que je n’arrive pas à me décider. La lecture était vraiment très intéressante. Tous les ingrédients de la Gradiva se retrouvent dans Le Parapluie rouge, l’ambiance de midi, la fleur des tombes, le papillon, l’objet oublié, la ruine même enfin. Même le facteur d’improbabilité, la trop grande concor­dance de la réalité avec l’objet fantasmatique est identique, la clairière dans la forêt est la même que dans son souvenir, bien que le lieu soit un autre, et le nouvel amour porte le même parapluie rouge que l’ancien. De certains traits de la Gradiva, on apprend par cette nouvelle qu’ils sont les rudiments de quelque chose de plus significatif. Ainsi le fléau des mouches de la Gradiva, qui est accidentel et seulement élaboré en com­paraison, provient du bourdon du Parapluie rouge, qui, en le molestant, en tant que messager des dieux sauve le héros de la mort. Cette nouvelle est écrite d’une manière abominable­ment dure, mais son sens est très bon. Les objets de l’amour des hommes forment des séries, l’un est le retour de l’autre (Maître de Palmyre) 2, et chacun la reviviscence de l’amour infantile inconscient, sauf que celui-ci doit rester inconscient; dès qu’il est consciemment éveillé, il retient prisonnière la libido, et le nouveau est impossible.

Il faudrait traduire la première nouvelle à peu près ainsi : je l’ai perdue, je ne peux l’oublier et c’est pourquoi je ne peux plus en aimer aucune autre correctement. La seconde —Dans la maison gothique — exprime simplement l’idée : même s> elle était restée en vie, j’aurais dû la perdre, en la mariant à un autre (ce ne peut donc probablement être que la sœur), et ce n’est que la troisième, notre Gradiva, qui surmonte complète­ment la douleur, en assurant : je la retrouverai, ce qui chez le vieil homme ne peut être qu’un pressentiment de la mort et une consolation par l’au-delà chrétien, présentée dans un matériel tout à fait contraire. Dans les deux nouvelles, il n’y a pas trace d’une indication sur la « démarche » de la Gradiva. Dans celle-ci, la vue fortuite du relief doit avoir suscité un nouvel éveil du souvenir de la morte. Que pensez-vous à présent de cette cons­truction hardie : la petite sœur était malade depuis toujours et boitait avec le pied en pointe (3); plus tard elle est morte de tuberculose. Cet élément pathologique devait être exclu par la fantaisie, qui embellit. Mais un jour l’homme en deuil remar­que, sur le relief qu’il a rencontré, que ce signe de maladie aussi, le pied en pointe, peut être transformé en charme et avantage, et ainsi était achevée la Gradiva, nouveau triomphe du fan­tasme qui exauce les désirs (4).

Avec mes salutations cordiales,

votre Dr Freud.

1. Paul Federn (1871-1950), spécialiste de médecine interne à Vienne, l’un des tous premiers adeptes de la psychanalyse, 1904, et collaborateur très proche de Freud. Vécut à New York à partir de 1938.

2. Drame publié en 1889 d’Adolf von Wilbrandt (1837-1911),

3. Original : Spitzfuss (talipes equinus), une difformité du pied dans laquelle la plante est tournée vers l’arrière et les orteils vers le bas.

4. Cf. la postface à la seconde édition de l’étude sur la Gradiva, où Freud reprend et expose ces idées.

15-11-1907 Freud à Jung

52 F

15. XI. 07

Vienne (1) IX, Berggasse 19.

Cher ami et collègue,

C’est toujours pour moi un début de journée très réjouissant quand la poste apporte l’invitation à la séance de votre asso­ciation qui porte mon nom; malheureusement le temps ne suffit alors en général pas pour que je parvienne à y participer au moyen du train rapide. Les nouvelles au sujet de vos événe­ments intérieurs sont rassurantes à entendre; le transfert en provenance de la religiosité me semblerait particulièrement fatal; il ne pourrait en effet se terminer que par la démission, à cause de la tendance générale des hommes à tirer sans cesse de nouvelles copies des clichés qu’ils portent en eux. Je ferai donc mon possible pour me faire connaître comme inapte à servir d’objet de culte, et vous pensez probablement que je m’y suis déjà mis. Dans ma dernière lettre, j’étais irrité et j’avais mal dormi; peu après, je me suis ressaisi et je me suis dit des choses semblables à celles que me propose votre lettre, à savoir que nous avons de bonnes raisons d’être satisfaits. En outre nous ne voulons pas tomber dans l’erreur de juger la fermentation uniquement d’après les bulles qui montent dans la littérature. Les transformations les plus décisives ne se ratta­chent pas obligatoirement à telle ou telle publication expresse. Un jour on s’aperçoit qu’elles sont accomplies.

La publication de Binswanger, provenant d’une forteresse de l’orthodoxie, sera remarquée en Allemagne malgré le texte pacificateur de l’oncle qui l’accompagne. Avec ce jeune homme vous avez en tout cas fait une passe brillante. Croyez-vous qu’il soit assez résistant et endurant pour fonder de son côté un foyer d’infection?

J’ai reçu hier un travail de Warda (2), tiré du volume d’hom­mages à Binswanger sen. Il a de la bonne volonté, dont il a déjà fait preuve dans des travaux précédents, mais il semble tout à fait privé de talent; il est de ceux qui, tout seuls, n’avan­cent pas d’un iota, et ainsi le travail fait une impression misé­rable.

Imaginez que je n’ai pas reçu de Näcke le tiré à part de son travail (3), bien que je l’aie exigé dans la correspondance, pas plus d’ailleurs que celui d’Aschaffenburg (4), qui pourtant m’a envoyé la première attaque par politesse. Je serais toutefois bien inconsolable si je ne devais pas entrevoir votre confé­rence du congrès d’Amsterdam.

Il y a quelque temps, un Dr Kutner (5) de Breslau, autrefois assistant de Wernicke, m’a écrit qu’il voulait venir à Vienne chercher son premier enseignement de Psycha. Je lui ai honnête­ment exposé ce que je pouvais fournir en fait d’enseignement en une courte visite, et combien c’est peu, et il n’a plus fait signe depuis lors.

Je dois vous avouer que je ne travaille actuellement à rien; sans doute ça continue à travailler en moi sans interruption. L’essai de Riklin sur les contes devrait à présent être corrigé jusqu’au bout. La Gradiva n’a vraiment pas de destinées du tout. L’ennuyeux libraire me fait encore attendre les deux nouvelles de Jensen!

Réjouissez bientôt de vos nouvelles votre cordialement dévoué

Dr Freud.

1. Nouveau papier à lettres, à en-tête imprimé : « Vienne ».

2. Wolfgang Warda, membre fondateur de l’Association berlinoise de psychanalyse (1910); la quitta en 1911. Son essai « Zur Pathologie und Therapie der Zwangsneurose » [Pathologie et thérapeutique de la névrose obsessionnelle] se trouve dans : Monatsschrift für Psychiatrie und Neuro­logie, vol. XXII, 1907, supplément.

3. Cf. 49 J, n. 2.

4. Cf. 43 J, n. 1.

5. Sans doute Robert Kutner (1867-1915), urologue, plus tard à Berlin.

08-11-1907 Jung à Freud

51 J

Burghölzli-Zurich, 8. XI. O7.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Recevez les plus cordiaux remerciements pour votre lettre (1) qui a agi de manière bienfaisante. Vous avez bien raison de louer l’humour comme la seule réaction convenable à l’inévi­table. C’était aussi mon principe, jusqu’à ce que le refoulé prenne malgré tout le dessus, par moments seulement, heureu­sement. Ma religiosité autrefois très vive s’est clandestine­ment créé une compensation auprès de vous, qu’il me fallait une fois prendre en main, et cela n’était possible que sur le chemin de la communication. Je voulais prévenir par là des troubles dans mes actes. Mais au reste je crois à mon humour, qui ne m’abandonnera pas aux endroits dangereux. Le but commun du travail fournit un contrepoids salutaire et bien plus lourd.

Ce serait très bien si vous pouviez choisir Noël, c’est-à-dire les jours qui suivent le second jour de Noël, pour votre visite à Zurich. Vous ne devez en aucun cas croire que votre venue incommodera de quelque façon mon chef; il sera « affairé » comme toujours, et fera montre envers vous d’un intérêt scien­tifique inhabituel, qui stupéfie tout profane par la grandeur de sa modestie et de son humilité. Mon chef est l’exemple le plus remarquable d’un caractère secondaire parfaitement réussi, un problème « digne de la sueur des hommes nobles (2) ».

Pâques est hélas un peu loin; voilà en fait la seule raison valable que j’aie de préférer Noël.

Dans la Zeitsclirift fur Sexualwissenschaft (3), la rédaction me semble avoir beaucoup d’importance. Si les « 175 »(4) ont la chose en main, cela n’offre pas encore la garantie de son carac­tère scientifique. Il me semble a priori suspect qu’on ne vous ait pas invite à collaborer. Je ne pense toujours pas qu’une voie s’offre là à vos idées. Je crois que le chemin le plus plane va via la psychiatrie. Les progrès de votre cause en Suisse ont pris ce chemin, et compte tenu du peu de temps, le résultat est beau. Je suis aussi appelé maintenant à exposer la signification de votre enseignement devant la société cantonale des médecins. Actuellement le second médecin de l’asile d’aliénés de Préfargier (5) se trouve ici pour se faire initier. Le Dr Jones de Londres s’est annoncé pour le 20.XI dans la même intention. Cela marche donc aussi bien qu’on peut le souhaiter. Si l’Allemagne veut rester à la traîne, d’autres peuvent bien venir en tête. Par ail­leurs Binswanger jun. m’écrit qu’il publiera une analyse(6)faite à la clinique d’Iéna avec une préface de son oncle. Cela mérite un multiple point d’interrogation. Ce serait toutefois très bien. Ce qui est sûr à présent, c’est que la cause ne s’endor­mira plus jamais. Le pire, c’est de tuer une cause par le silence. Ce stade devrait être surmonté.

Recevez les meilleures salutations et bien des remerciements de votre entièrement dévoué

Jung.


1. Non conservée.

2. Citation de l’ode de Klopstock Der Zürchersee [Le lac de Zurich) 1750.

3. Cf. 74 F n. 2.

4. Expression familière désignant les homosexuels : en effet, le § 175 du code pénal allemand en vigueur à l’époque punissait « les relations contre nature entre personnes du sexe masculin ».

5. A Marin, canton de Neuchâtel. Le nom du médecin reste inconnu.

6. Versuch einer Hysterieanalyse [Essai d’analyse d’une hystérie]. Cf. 167 F, n. 2.

02-11-1907 Jung à Freud

5o J

Burghözli-Zurich, 2. XI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je tombe dans toutes les inquiétudes du malade traité analytiquement, car je suis contraint de me représenter toutes les craintes d’éventuelles conséquences de ma confession. Il faut encore que je vous communique une consé­quence qui devrait vous intéresser. Vous vous rappelez sans doute que je vous ai raconté un court rêve que j’ai fait quand j’étais à Vienne. Je n’étais alors pas parvenu à la solution. Vous avez cherché la solution sur le terrain du complexe de concurrence. J’avais rêvé que je vous voyais marcher à côté de moi sous la forme d’un vieillard extrêmement âgé et fra­gile (1). Cela m’a dès lors vivement préoccupé de temps en temps, mais sans succès. Ce n’est qu’après que je vous ai avoué mon chagrin que la solution est venue (comme d’habitude). Mon rêve me rassure quant au +++ danger (2) que vous représentez ! Je ne pouvais avoir cette idée à ce moment, naturellement pas! J’espère que les dieux souterrains me laisseront maintenant en paix avec ces tracasseries.

Je ne sais pas si je vous dis quelque chose de nouveau en vous communiquant que l’histoire infantile de Jensen est claire à présent. La solution se trouve de manière extrêmement belle dans les nouvelles Le parapluie rouge et Dans la maison gothi­que (3). Ces deux morceaux sont de merveilleux parallèles à la Gradiva, allant jusque dans les moindres finesses. Le problème est celui de Vamour entre frères et sœurs. Jensen a-t-il une sœur? Je renonce à vous étaler les détails. Je ne ferais que vous gâter le charme de la découverte.

Je suis devenu pour mes mérites comme occultiste « honorary fellow of the American Society for Psychical Research (4) ». En cette qualité je me suis à nouveau occupé un peu davantage de phénomènes occultes. Vos découvertes font ici leurs preuves de la façon la plus brillante. Que pensez-vous de ce domaine?

J’entretiens l’espoir le plus vif que vous viendrez à Zurich pendant les vacances de Noël. Je pourrai certainement alors vous accueillir comme hôte dans ma maison?

Avec les meilleures salutations, votre très dévoué

Jung.


1. Cf. le rêve semblable dans Jung, Ma vie, p. 190.

2. Les + + + sont rajoutées. Cf. 11 F n. 7

3. Dans le volume Übermächte [Puissances supérieures], Berlin, 1892.

4. Dirigée par le philosophe américain James Hervey Hyslop ( 1854-1920), qui l’avait fondée en 1906. C’est sans doute lui qui proposa l’élec­tion de Jung.

28-10-1907 Jung à Freud

49 J

Burghölzli-Zurich, 28. X. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

J’ai immédiatement mué en pratique, avec succès, vos bons conseils (1) dans le cas de la névrose obsessionnelle. Soyez-en cordialement remercié.

L’affaire Naecke (2) est extraordinairement amusante. Du reste je pense que N[aecke] ne vaudrait guère la peine. C’est un excentrique, qui vague à travers les domaines de la neurolo­gie, de la psychiatrie et de la psychologie, et que vous avez certainement déjà dû rencontrer un nombre inquiétant de fois au cours de vos lectures. Il a écrit dernièrement une monographie « historique » tout à fait étrange, complètement tordue, sur la crampe du mollet. Chap. premier : la crampe du mollet chez les Égyptiens. Chap. II : chez les Assyriens, etc. Qu’il n’ait pas pu se retenir de mettre aussi son grain de sel dans la grande discussion autour de Freud ne paraît pas étonnant. Je ne connais pas la critique, car je ne possède pas l’Archiv de Gross (3).

Vos deux dernières lettres contiennent des allusions à ma paresse quand il s’agit d’écrire. Je vous dois, j’en conviens, quelques explications à ce sujet. L’une des causes doit être cherchée dans ma surcharge de travail, qui me permet à peine de reprendre haleine, même le soir; l’autre cependant dans des choses affectives, pour lesquelles vous avez trouvé le terme superbe de « complexe d’auto-conservation ». Vous savez que ce complexe m’a déjà joué plus d’un tour, et non des moindres dans ma Dem. praecox. Je fais (!) honnêtement (!) (4) des efforts dans ce sens, mais le mauvais esprit qui vient de se manifester dans mon écriture, à d’autres occasions encore ne me laisse pas écrire. En fait — ce que je dois vous avouer avec réticence — je vous admire sans bornes en tant qu’homme et que cher­cheur, et consciemment je ne vous jalouse pas; ce n’est donc pas de là que vient le complexe d’auto-conservation, mais il vient de ce que ma vénération pour vous a le caractère d’un engoue­ment passionné « religieux », qui, quoiqu’il ne me cause aucun autre désagrément, est toutefois répugnant et ridicule pour moi à cause de son irréfutable consonance érotique. Ce senti­ment abominable provient de ce qu’étant petit garçon j’ai succombé à l’attentat homosexuel d’un homme que j’avais auparavant vénéré. A Vienne déjà les remarques des dames (« enfin seuls * », etc.) ont suscité mon dégoût, sans toutefois que la chose me soit devenue claire à ce moment-là.

Ce sentiment donc, dont je ne suis pas encore tout à fait débarrassé, me gêne fortement. Il se manifeste aussi en ce que j’ai pratiquement de la répugnance dans les rapports avec les collègues qui transfèrent fortement sur moi, quand cela est devenu clair psychologiquement. Je crains donc votre confiance. Je crains aussi la même réaction chez vous quand je vous parle de mes intimités. C’est pourquoi j’évite ces choses autant que possible, car, à mon sentiment du moins, elles donnent à toute fréquentation, après quelque temps, un caractère senti­mental et banal ou exhibitionniste, comme chez mon chef, dont la franchise est offensante.

Je crois vous devoir cette explication. Je ne l’ai pas dit volontiers.

Recevez les salutations les plus cordiales de votre entièrement dévoué

Jung.


1. Il manque deux lettres de Freud après le 19 septembre; il devait sans doute dans l’une d’elles commenter le cas décrit par Jung. Voir aussi le 3e paragraphe de cette lettre.

2. Paul Näcke (1851-1913), psychiatre allemand né en Russie, direc­teur d’un asile d’aliénés à Colditz en Saxe. Auteur prolixe, il passe pour avoir le premier fait usage du terme de « narcissisme ». Cf. Freud, G.W. X, p. 138. Il publia dès 1901 une série d’articles sur les crampes du mollet, par ex. « Das Vorkommen von Wadenkrämpfen in orientalischen Gebieten in alter und neuer Zeit » [L’occurrence de crampes du mollet en Orient dans l’Antiquité et les temps modernes], Neurologisches Zen­tralblatt, vol. XXVI, 1907, p. 792 sq. La critique que mentionne Jung est sans doute « Über Kontrastträume und speziell sexuelle Kontrast­träume » [Sur les rêves contrastés, en particulier les rêves contrastés sexuels], Archiv für Kriminalanthropologie und Kriminalistik, vol. XXIV n° 1-2, juin 1906; Näcke y critique la théorie du rêve de Freud et observe que Jung s’est trop laissé influencer par Freud. Dans le même numéro se trouvent les comptes rendus négatifs de Näcke sur les Trois essais de Freud et le « Diagnostic psychologique des états de fait » de Jung.

3. l‘Archiv fur Kriminalanlhropologie und Kriminalistik fut fondé, et édite par Hanns Gross (1847-1915), le père d’Otto Gross (sur ce dernier voir 33 J, n. 6) ; Hanns Gross était professeur de criminologie à Prague et à Graz et le fondateur de la psychologie criminologique.

4. Autographe : « redeh » (qui n’a pas de sens), biffé plusieurs fois et remplacé par » (!) redlich (!) » [honnêtement],

* En français dans le texte. (N.d.T.)

01-10-1907 Jung à Freud

47 J

Burghölzli-Zurich, I, X. 07 (1).

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je crois que vous n’avez pas reçu ma dernière lettre, que je vous ai envoyée à Rome. Je vous ai écrit là-bas il y a sept jours environ. La première réunion de notre société était très inté­ressante. Il y avait douze personnes présentes. L’un de nos assistants (2) a discuté la symbolique sexuelle d’un cas de cata­tonie et Riklin a apporté une analyse des Confessions d’une belle âme (3). Après les deux conférences, discussion vive et fruc­tueuse. La prochaine fois, le directeur Bertschinger (4) (un élève de Forel, maintenant très actif partisan de vos idées) exposera la « psychosynthèse (5) », avec laquelle il n’a fait que des expé­riences négatives.

Avec les meilleures salutations,

votre entièrement dévoué

Jung.


1. Carte postale.

2. Hans Wolfgang Maier (1882-1945), élève de Forel et d’Aschaffenburg, au Burghölzli dès 19o5; successeur de Bleuler à la direction de la clinique en 1927.

3. Gœthe, Wilhelm Meisters Lehrjahre, livre VI. La conférence de Riklin n’est pas publiée.

4. Heinrich Johannes Bertschinger (1870-1935), psychiatre suisse, médecin au Burghölzli à l’époque de Forel, dès 1898 assistant à la clinique de Rheinau et de 1904 à sa mort directeur de la clinique cantonale de psychiatrie de Breitenau près de Schaffhouse. Membre de l’Association zurichoise de psychanalyse.

5. La théorie de Bezzola, cf. 18 F, n. 5; cf. la conférence de ce dernier à Amsterdam, 43 J, n. 5 : « Des procédés propres à réorganiser la synthèse mentale dans le traitement des névroses », Revue de psychiatrie, vol. XII, n° 6, juin 1908; pour un système de psychosynthèse indépendant de celui- là, élaboré par le Dr R. Assagioli, voir 151 J, n. 3.

25-09-1907 Jung à Freud

46 J

Burghölzli-Zurich, 25. IX. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Ma réponse arrive malheureusement, de nouveau avec quelque retard, car j’ai passé les derniers jours pour la plus grande part au lit, du fait d’une gastro-entérite aiguë. Je suis encore passa­blement diminué à cause de cela.

Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez me procurer la photo qui a été faite par vos fils. Puis-je vous prier de m’indiquer où l’on peut se procurer la plaquette? J’aimerais me l’acheter.

Nous venons de fonder ici à Zurich une société freudienne de médecins (1) qui tiendra sa première réunion vendredi prochain. Nous comptons sur environ douze personnes. A l’ordre du jour il y a naturellement de la casuistique.

Le projet de fonder une revue ne me déplairait pas, comme vous le savez; mais je n’aimerais pas précipiter l’affaire, car je dois d’abord suffire à mes autres engagements. Ce n’est qu’une fois que tout cela sera au net que je pourrai me mettre à une telle entreprise nouvelle. De plus je suis actuellement engagé dans la question d’un institut international de recherche sur les causes des maladies mentales (2). Il faut également attendre la résolution de cette question. En tout cas je n’ai pas le droit de penser à la revue avant la deuxième moitié de 1908. Ensuite la chose viendra pour ainsi dire à peu près d’elle-même.

Je tiens Eitingon pour un bavard absolument sans force aucune — à peine ce jugement sans amour est-il prononcé qu’il me vient à l’esprit que je suis jaloux de son abréaction sans réserves des instincts polygamiques. Je retire « sans force » comme trop compromettant. Certes il ne fournira jamais quelque chose de solide, peut-être deviendra-t-il député à la Douma (3)?

Le Dr Gross m’a dit qu’il se débarrassait immédiatement du transfert sur le médecin, en faisant des gens des immoralistes sexuels. Le transfert sur le médecin et sa fixation durable ne sont, dit-il, qu’un symbole de monogamie, et font ainsi un symptôme, en tant que symbole d’un refoulement. L’état véri­tablement sain pour le névrosé est l’immoralité sexuelle. Il vous associe par là à Nietzsche. Il me semble que le refoulement sexuel est très important et indispensable comme facteur de culture, quand bien même il est pathogène pour beaucoup d’êtres inférieurs. Il doit bien y avoir quelques nuisances dans le monde. La culture enfin n’est que le fruit de choses répu­gnantes. Il me semble que Gross s’engage trop loin, avec les modernes, dans la doctrine du court-circuit sexuel, qui n’est ni spirituel, ni de bon goût, mais seulement commode, et par là tout sauf un élément producteur de culture.

Avec mes meilleures salutations, votre entièrement dévoué

Jung.

1. Jung rapporte dans un exposé sur « L’état actuel de la psychologie appliquée dans divers pays de civilisation » (Zeitschrift fur angewandte Psychologie, vol. I, 1907-1908, p. 4^9 sq. : « On fonda alors en automne 1907 une société d’études freudiennes (comprenant environ 20 membres), le président en est le professeur Bleuler. Cf. G.W., 18.

2. On ne sait rien d’autre de ce projet.

3. La douma russe, qui se réunit pour la première fois en 1906, fut dis­soute par le tsar; deux doumas furent élues par la suite, qui restèrent toutefois sans effet.

19-09-1907 Freud à Jung

45 F

Rome, 19 sept.07 (1).

Mon cher collègue

A mon arrivée ici j’ai trouvé votre lettre sur le déroulement ultérieur du congrès. Elle ne m’a pas déprimé, et j’ai constaté avec satisfaction que vous ne l’êtes pas non plus. Pour vous, je pense que cette expérience aura les meilleurs effets, ceux du moins qui me tiennent le plus à cœur. Chez moi, le respect de la cause s’accroît à nouveau. J’étais déjà sur le chemin de me dire : quoi, après dix ans déjà sur la voie de la considération? ce ne peut rien être là de convenable. A présent, je peux de nou­veau le tenir pour tel. Mais vous voyez, la tactique que vous avez adoptée jusqu’ici perd son fondement. Les gens ne veulent pas qu’on leur fasse la leçon. C’est pourquoi maintenant ils ne comprennent pas les choses les plus simples. Le jour où ils voudront, il s’avérera qu’ils comprennent les plus compliquées aussi. Jusque-là la consigne est : continuer à travailler, discuter le moins possible. On ne pourrait en effet que dire à l’un : vous êtes un imbécile, à l’autre : vous êtes un filou, et il est à bon droit exclu de réaliser l’expression de ces convictions-là. Nous savons par ailleurs que ce sont de pauvres bougres, qui crai­gnent d’une part de choquer, de nuire à leur carrière, et qui de l’autre, sont(2) enchaînés dans la peur du refoulé en eux- mêmes. Il nous faut attendre qu’ils périssent tous ou qu’ils deviennent lentement minorité. Ce qui arrive de frais et de nou­veau nous appartient de toute manière.

Je ne peux malheureusement pas citer de mémoire les beaux vers de C. F. Meyer qui se terminent ainsi :

Und jenes Glöcklein, das so lustig schellt Da kommt ein neuer Protestant zur Welt (3).

[Et cette clochette, qui sonne si gaiement, C’est que vient au monde un nouveau protestant.]

Aschaffenburg toutefois, que vous avez si brillamment percé à jour (voir plus haut mon lapsus calami : suis au lieu de sont), est apparemment le filou principal, car il a ceci en lui de toujours tout savoir mieux. Il faut se souvenir de cela. Vous relevez très justement l’absolue stérilité de nos adversaires, qui doi­vent s’épuiser en insultes et en répétitions identiques, alors que nous pouvons continuer à travailler, de même que tous ceux qui se joignent à nous. Le Celte (4) qui vous a surpris n’est certainement pas le seul; nous entendrons parler cette année de partisans inattendus et vous en obtiendrez d’autres dans votre florissante école.

A présent voici mon ceterum censeo (5) : fondons notre revue. On va insulter, acheter et lire. Les années de lutte vous paraî­tront un jour les plus belles, dans le souvenir. A mon sujet, s’il vous plaît, ne faites pas tant d’histoires. Je suis trop humain pour être bon à cela. Votre souhait de posséder mon portrait m’amène à exprimer en retour un souhait qui sera certainement plus facile à exaucer. II y a quinze ans que je n’ai pas posé de mon plein gré pour un photographe, car je suis à ce point vani­teux que je supporte mal la décadence physique. Il y a deux ans, j’ai dû me faire photographier (sur décret) pour l’exposition d’Hygiène, mais j’ai tellement horreur de cette photographie que je ne veux rien faire pour qu’elle parvienne en votre posses­sion. Mes fils ont fait à peu près à la même époque une photo- graphie de moi qui est tout à fait sans artifice et bien meilleure. Si vous voulez, je la chercherai à Vienne pour vous. Ce qu’il y a de meilleur et de plus flatteur pour moi, c’est sans doute la plaquette que C.F. Schwerdtner a confectionnée pour mon cinquantième anniversaire (6). Si vous me dites un mot d’assen­timent, je vous la ferai parvenir.

Je vis tout à fait solitairement ici à Rome, dans quelques fan­tasmes, et je compte rentrer dans les derniers jours du mois seule­ment. Mon adresse est Hôtel Milano. Avec le début des vacances j’ai profondément enterré la science et j’aimerais maintenant revenir un peu à moi et tirer quelque chose de moi. La ville incomparable est le lieu qu’il faut pour cela. Quand bien même le principal de mon travail devrait être fait, je veux néanmoins collaborer avec vous et les plus jeunes, aussi longtemps que cela ira. Eitingon (7), que j’ai rencontré à Florence, est mainte­nant ici et me rendra sans doute bientôt visite, pour me relater des impressions détaillées d’Amsterdam. Il semble s’être à nouveau pourvu de quelque femme. Cette praxis éloigne de la théorie. Quand j’aurai tout à fait surmonté ma libido (au sens ordinaire), je me mettrai à une « vie amoureuse des hommes (8) ».

Avec mes salutations cordiales et dans l’attente de votre réponse,

Votre très dévoué

Dr Freud.


1. Reproduite dans Freud, Correspondance 1873-1939, Freud fut à Florence les 15 et 16 septembre, où il rencontra Eitingon, et à Rome du 17 au 26 septembre. Cf. Jones, II, p. 38 sq., et les lettres à la famille écrites ce mois-là (Correspondance).

2. Bin [suis] corrigé en sind [sont].

3. Citation inexacte du poème épique de Conrad Ferdinand Meyer (1825- 1895), Huttens letzte Tage [Les derniers jours de Hutten], 1871, XXIV. Dans sa réponse à un questionnaire de la revue viennoise Neue Blätter für Literatur und Kunst, Freud avait cité ce poème dans une liste de « dix bons livres ». Cf. Freud, Correspondance 1873-1939, lettre à Hugo Heller du Ier novembre 1906, faussement datée de 1907 dans la 1re édition.

4. Der Celte [le Celte] a été faussement lu comme étant der Alte [le vieux] dans la Correspondance 1873-1939.

5. Allusion à la formule célèbre par laquelle Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.) terminait tous ses discours devant le Sénat romain : Ceterum censeo Carthaginem esse delendam. [Au reste, je pense qu’il faut détruire Carthage].

6. Les partisans de Freud à Vienne firent frapper à l’occasion de son cinquantième anniversaire, le 6 mai 1906, une médaille dessinée par un sculpteur viennois réputé, Karl Maria Schwerdtner (1874-1916). Le recto porte un profil de Freud, le verso Œdipe devant le Sphinx, encadré du vers de Sophocle « Celui qui résolut l’énigme fameuse du sphinx et fut un homme très puissant » (en grec). Voir pl. 6.

7. Max Eitingon (1881-1943), né en Galicie, passa sa jeunesse à Leipzig. Volontaire au Burghölzli, il alla de là à Vienne et assista aux soirées du mercredi les 23 et 3o janvier 1907. Il était le premier étranger à rendre visite à Freud, cf. la lettre que Freud lui écrivit le 24 janvier 1922, dans la Correspondance 1873-1939. Membre fondateur de l’Association berlinoise de psychanalyse, 1910, et sixième membre du « comité » en 1919, cf. la notice après 321 J. Il fonda en 1921 la policlinique berlinoise de psycha­nalyse, se proposant de rendre la thérapeutique analytique accessible à de plus larges couches de la population et d’organiser des cours de formation analytique, comprenant l’analyse didactique obligatoire. Il partit pour la Palestine en 1934, où il fonda l’Association de psychanalyse de Palestine.

8. Freud avait déjà annoncé à la société du mercredi du 28 novembre 1906 qu’il projetait une étude sur « la vie amoureuse de l’homme ». Cf. Minutes, I, p. 66; cf. aussi 209 F, n. 7 et 288 F, n. 1.

04-09-1907 Jung à Freud

43 J

Hôtel de l’Europe Amsterdam, 4. IX. 1907.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Juste deux mots en hâte, pour abréagir quelque chose. J’ai parlé ce matin; malheureusement, je n’ai pas pu tout à fait terminer ma conférence, car j’aurais dépassé la limite d’une demi-heure, ce qui ne m’a pas été permis(1). C’est un vilain repaire d’assassins ici. Il s’agit effectivement de résistances affectives. Aschaffenburg a fait deux lapsus dans sa conférence (au lieu de « pas de faits », « des faits ») qui permettent de conclure qu’il est inconsciemment déjà bien infecté. De là aussi son attaque enragée. Dans la conversation, chose signi­ficative, il ne cherche jamais à recevoir une leçon, mais s’efforce de prouver combien incroyablement grande est notre erreur. Mais il ne cherche pas à en entendre davantage sur nos raisons. J’ai collectionné toute une série de jolies observations sur ses affects contraires. Quant aux autres, chacun s’accroche lâche­ment aux basques de celui qui marche devant lui et qui a plus de poids. La discussion n’aura lieu que demain. Je ne dirai si possible rien, car chaque parole que l’on sacrifie à ces résistances est une perte. C’est une bande épouvantable, puant la vanité, Janet malheureusement en tout premier. Je suis heureux que vous ne vous soyez encore jamais engagé dans la mêlée d’une telle association d’auto-encensement. Quelle quantité de non-sens et de bêtise! Malgré tout cela, j’ai l’impression que la cause fermente. Il manque toutefois encore environ trois personnes d’une grande intelligence et force créatrice, qui soient assez douées pour créer un milieu, et cela en Allemagne. Nous en Suisse sommes maintenant un peu décentrés. J’ai vu une nouvelle fois que si l’on veut être utile à la cause, il faut s’en tenir aux choses les plus élémentaires. Ce que les gens ne savent pas dépasse cependant tout entendement, et ce qu’ils ne veulent pas savoir est simplement incroyable. Aschaffenburg a traité une névrose obsessionnelle et lorsque la malade a voulu en venir à parler des complexes sexuels, il lui a défendu d’en parler, donc — la doctrine freudienne est un non-sens ! A[schaffenburg] proclame cela publiquement et se frappe la poitrine en le disant (naturellement avec des accents moralisants sous-jacents). Comment peut-on discuter avec les gens dans ces conditions? Avec les meilleures salutations, votre toujours dévoué

Jung.


1. Cet épisode (ainsi que tout le « Premier Congrès international de psychiatrie, de neurologie et de l’assistance des aliénés », 2-7 septembre) est décrit en détail par Jones, II, p. 118 sqq., et Ellenberger, TheDiscovery of the Unconscious, p. 796-798. Pour l’exposé de Jung, voir 82 F, n. 3. Celui d’Aschaffenburg parut dans le rapport du congrès, Monatsschrift, vol. XXII, 1907, p. sqq.