Correspondance Freud-Ferenczi 1909
Correspondance Freud-Ferenczi 1908
Freud-Ferenczi-1908
Traduit de l’allemand par le groupe de traduction du Coq-Héron
02-01-1908 Jung à Freud
59 J
Burghölzli-Zurich, 2. I. 08.
Très honoré Monsieur le Professeur!
Recevez mes plus cordiaux vœux de bonheur pour la nouvelle année! Si l’année écoulée a déjà amené de nombreux signes avant-coureurs de l’aurore, c’est mon vœu sincère pour le Jour de l’An que la nouvelle année apporte encore du meilleur. Je ne veux pas résumer combien vos semailles se portent bien. Espérons qu’on en verra paraître quelque chose à Salzbourg. Je vais faire passer dès que possible une circulaire pour fixer le nombre des participants et la date du congrès. En même temps, je vous écrirai en vous priant de soumettre également mes propositions à votre société.
J’ai pris connaissance avec déplaisir des deux choses suivantes : premièrement : mon espoir de vous saluer à Zurich entre Noël et Nouvel An est tombé à l’eau. Deuxièmement : ma description du collègue Abraham s’est malgré tout avérée trop sombre. Je suis, pour des raisons psychanalytiques, enclin à balayer d’abord devant ma propre porte. Mais dans ce cas, le « complexe d’autoconservation » du collègue à mon égard a certainement aussi joué un rôle. Il sera sans doute venu d’autant plus ouvertement à vous. C’est là la différence qui entraîne la diversité de nos notations. C’est une bonne chose qu’A[braham] vous ait dit beaucoup de choses sur Bleuler, il a rattrapé ce que j’ai tardé à faire. Bleuler est réellement une chose unique en Psycha. D’après ce qu’A[braham] nous écrit, il semble se porter convenablement à Berlin, ses débuts au moins sont encourageants.
J’ai fait de mauvaises expériences avec mes critiques français1. Au début ils étaient pleins de bonnes résolutions, mais quand ils ont vu comme tout cela est grand et difficile, ils se sont recroquevillés. La seule chose que nous ayons lancée cette année dans la littérature française est un compte rendu que j’ai fait moi-même de mes Études diagnostiques d’association, Ier vol., que Binet2 a exigé de moi. Derrière Binet il y a un Suisse, M. Larguier des Bancels 3, privat-docent de philosophie à Lausanne, qui est infecté par Claparède. Mes essais galvaniques, qui en fait ne sont intéressants que grâce aux essais d’association, paraîtront dans la Gazzetta Medica Lombarda 4. La Rivista di Psicologia m’a également demandé un exposé sur la psychanalyse5. Ainsi l’abondance de vos découvertes est dirigée dans un grand nombre de canaux.
Il ne s’est jusqu’ici rien passé de neuf dans l’organisation du journal. Les négociations avec l’Amérique sont encore en suspens 6.
J’ai lu avec intérêt les nouveautés au sujet de Jensen. On ne peut malheureusement rien faire avec de simples événements de l’histoire antérieure, là où manquent les confessions. Il est regrettable, mais compréhensible, qu’il ne comprenne pas le sens de vos investigations. Il y faut de manière générale un certain « esprit », avant tout une certaine jeunesse mentale.
J’ai actuellement en traitement un nouveau cas d’hystérie grave avec des états crépusculaires. Cela marche bien. La personne a 26 ans, étudiante. C’est un cas d’une rare beauté. Je travaille presque exclusivement avec des analyses de rêves, les autres sources ont un débit très parcimonieux. Dans ce cas, les rêves de transfert ont commencé extrêmement tôt, le plus magnifiquement du monde, beaucoup sont d’une clarté somnambulique. Bien entendu, tout concorde avec votre vision. L’histoire sexuelle de la jeunesse n’est pas encore claire, car en aval de la treizième année règne une obscurité amnésique, que seuls les rêves éclairent par phosphorescence. Les états crépusculaires sont analogues à ceux du cas de ma première publication (phénomènes occultes (7)); La patiente joue avec une perfection merveilleuse et une beauté dramatique absolument bouleversante la personnalité qu’elle rêve comme son idéal. J’ai essayé au début de remettre l’analyse à notre actuel premier assistant, le Dr Maier, ce qui n’a pas réussi, car la patiente me tenait déjà en joue, bien que je ne lui aie à dessein jamais rendu visite. Lors de ses états crépusculaires, les médecins et les infirmières se rassemblaient pleins d’admiration. Le deuxième jour du traitement analytique, immédiatement avant l’apparition du complexe principal, il y a encore eu un état crépusculaire de deux jours. Puis plus aucun, sauf une fois : le jour où elle a pris conscience du transfert, elle est allée chez une amie et a produit là un état crépusculaire de protection de deux heures et demie, dont elle s’est reconnue coupable le jour suivant, et dont visiblement elle se repentait fort. Cette patiente a une capacité d’une rare perfection pour négocier l’être et le non-être de ses symptômes. Actuellement, elle attend la visite de son bien-aimé, et elle souffre d’éructations (8). Elle se tient tout le temps à la fenêtre et regarde s’il vient. La nuit elle rêve qu’elle va chercher à la fenêtre des « protozoaires », qu’elle apporte à une personne indistincte. Les éructations sont apparues pour la première fois après la seizième année, lorsqu’elle s’est aperçue que sa mère voulait la marier. Elle ne voulait pas — dégoût — crainte de la grossesse — éructations. Elle attend maintenant à la fenêtre son bien-aimé : elle est en attente » (9) de l’aimé (éructations), elle cherche à la fenêtre les protozoaires, qu’elle reconnaît aussitôt comme appartenant à l’embryologie. Cela grouille de telles choses. De tels cas me consolent toujours de ce que vos doctrines ne sont pas encore admises. On est en possession d’un bien réel et on en jouit.
Le 16.I je ferai une conférence à l’aula (10), par laquelle j’espère intéresser un assez grand public à vos nouvelles recherches. Ici s’épuisent à peu près mes nouveautés du Nouvel An.
Puis-je vous prier d’exprimer également à Madame votre épouse ainsi qu’à toute votre famille mes meilleurs vœux de Nouvel An?
Votre toujours dévoué
Jung.
1. Jung entend les Genevois.
2. Alfred Binet (1857-1911), psychologue expérimental français; il est l’initiateur, avec le psychiatre Théodore Simon, du « test Binet-Simon » pour évaluer l’intelligence des enfants ( 1905). Il fonda et édita la première revue française de psychologie, L’Année psychologique, dans laquelle parut l’exposé de Jung, vol. XIV, 1908, p. 453-455; il s’agit d’un résumé en français des essais du premier volume des Études d’association. La page de titre nomme Jung au nombre des collaborateurs attitrés.
3. Jean Larguier des Bancels (1876-1961), secrétaire de L’Année psychologique, plus tard professeur de psychiatrie à Lausanne.
4. L’exposé (s’il a été écrit) n’a paru dans la Gazzetta ni à la fin de 1907 ni en 1908.
5. Cf. 99 F n. 3.
6. Jones (II, p. 47), rapporte que les négociations menées avec Morton Prince échouèrent; elles avaient eu pour but de faire fusionner la nouvelle revue avec le Journal of Abnormal Psychology édité par Prince. Cf. aussi 69 J, n. 1.
7. La thèse de doctorat de Jung, Zur Psychologie und Pathologie sogenannter occulter Phänomene [Psychologie et pathologie des phénomènes prétendus occultes], G.W., î,
8. Parfois symptôme de la grossesse.
9. Locution signifiant « enceinte ».
10. La conférence fut faite à l’Hôtel de ville (Rathaus) de la ville de Zurich, Cf. 82 F, n. 4.
01-01-1908 Freud à Jung
58 F
1. I. 08.
Vienne, IX, Berggasse 19.
Cher ami et collègue,
Je ne veux pas vous écrire longuement, pour ne pas vous forcer à répondre. Seuls quelques points peut-être importants sur le plan pratique.
- Une grande maison d’édition de Vienne, Freytag-Tempsky (IV, Johann Straussgasse 6), fait beaucoup d’efforts pour « nous » acquérir, et va peut-être prendre la collection de la Gradiva (1). Elle fait de grandes promesses. Je vous mets au courant de ces dispositions. Ce n’est pas une maison purement autrichienne, mais allemande (Leipzig).
- Le Dr A —, qui m’a rendu visite aujourd’hui, m’a raconté que le Dr Frank fanfaronne auprès de vous au sujet d’une patiente qui, à l’âge de 47 ans, a été infectée de gonorrhée, a ensuite appris de moi toutes les horreurs, et depuis lors est incurable. Or je ne peux absolument pas me rappeler de patiente caractérisée par cet incident de l’anamnèse; A— n’a pas pu me donner d’autres caractéristiques. Comme il n’est pas du tout exclu que la patiente ou le médecin aient menti, je m’enquiers auprès de vous pour savoir si vous en avez entendu davantage et si vous pouvez m’en indiquer plus pour que je reconnaisse la femme en question. A ce moment je ne manquerai certes pas de donner les éclaircissements nécessaires.
Ma femme s’est beaucoup réjouie des salutations de Nouvel An que votre femme lui a fait parvenir de Schaffhouse 2, et me prie de la remercier chaleureusement.
Prosit au travail de 1908,
vous crie votre amicalement
dévoué
Dr Freud.
1. Hugo Heller avait été l’éditeur des deux premiers fascicules des Schriften zur angewandten Seelenkunde ; Freud était toutefois mécontent de sa lenteur et se mit en quête d’un autre éditeur. Dès le troisième fascicule, c’est Franz Deuticke qui édita la collection. Voir 68 F.
2. Lieu d’origine de la femme de Jung et de la famille de celle-ci (Rauschenbach).
Correspondance Freud-Jung 1908
21-12-1907 Freud à Jung
57F
21. XII. 07
Vienne, IX., Berggasse 19.
Cher ami et collègue,
Cette fois vous m’avez gâté. Vous ne vous retenez vraiment pas de dispenser de l’énergie. L’époque après Pâques me convient très bien, d’autant mieux que la date de la rencontre est plus proche des deux jours de Pâques (1) eux-mêmes. Si vous choisissez Salzbourg plutôt qu’Innsbruck, la première des deux villes étant indiscutablement la plus belle et la plus confortable, on ne doit attendre aucune difficulté de ma part, car il n’y a que 6 heures de train rapide jusqu’à Salzbourg. Je suis d’ailleurs encore prêt à me retirer personnellement si vous deviez estimer malgré tout, que la chose se passerait mieux en mon absence — pour quoi il y aurait quelques bonnes raisons. Ma présidence ne va certainement pas. Cela ne vaut rien. C’est Bleuler ou vous qui devez être à la tête; différenciation, partage des rôles!
L’entreprise du journal me fait en réalité encore davantage plaisir, c’est une question vitale pour nos tendances.
De Jensen j’ai reçu la réponse ci-dessous à mes questions; elle montre d’une part comme il est peu enclin à soutenir de telles recherches, laisse pourtant d’autre part pressentir que les rapports sont plus compliqués qu’un schéma simple ne saurait les représenter. A la question principale, de savoir si la démarche des personnes de l’image originelle avait quelque chose de pathologique, il n’a pas répondu du tout. Je vous transcris sa lettre, car elle est à peine lisible sans loupe : après une introduction, qui excuse un traitement « lapidaire » de mes questions, il dit :
« Non. Je n’ai pas eu de sœur, et même aucune parente consanguine. Il est néanmoins vrai que Le Parapluie rouge est tissé de souvenirs de ma vie personnelle, de mon premier amour de jeunesse pour une amie d’enfance qui avait grandi dans une certaine intimité avec moi et qui est morte de phtisie à dix-huit ans; et — bien des années plus tard — de la personne d’une jeune fille avec qui j’avais noué des rapports amicaux et qui fut également enlevée par une mort subite. Le « parapluie rouge » provient de cette dernière. Dans le poème, j’ai ressenti les deux figures, dans une certaine mesure, se fondre en une ; l’élément mystique, qui s’exprime principalement dans les poésies, a également son origine dans la seconde jeune fille. La nouvelle Rêves d’enfance [Jugendträume] de mon recueil Aus stiller * (2) Zeit [-D’une époque calme], vol. II, repose sur le même fondement, mais se limite à la première. — Dans la maison gothique [Im gotischen Hause] est une invention parfaitement libre ( !) »
Abraham est resté chez nous de dimanche à mercredi. Plus sympathique que vous ne l’avez décrit, mais quelque chose d’inhibé, rien d’entraînant. Au moment important, il ne trouve pas le mot juste. Il a beaucoup parlé de Bleuler, qui apparemment l’occupe fort en tant que problème
Je vous salue cordialement et vous souhaite un joyeux Noël,
votre Dr Freud.
* Détermination transparente du lapsus.
1. 19-20 avril.
2. Freud avait d’abord écrit Schri, puis biffé ce mot; il pensait, sans doute aux Schriften zur angewandten Seelenkunde [Écrits de psychologie appliquée].
16-12-1907 Jung à Freud
56 J
Burghölzli-Zurich,
16. XII. 07.
Très honoré Monsieur le Professeur!
Vous vous trompez bien lourdement si vous croyez que nous allons renoncer à votre présence à Innsbruck ou Salzbourg. Au contraire, nous espérons et attendons de pouvoir siéger sous votre présidence. On propose de tenir le congrès à la suite du congrès des psychologues de Francfort (1) soit après le 20 avril (je ne peux malheureusement pas me souvenir de la date exacte en ce moment). J’espère que cette époque ne sera pas trop incommode pour vous. Pour faciliter la participation, le mieux est de limiter la réunion à une soirée et un jour, de sorte que tous les participants, même les plus éloignés, ne restent pas plus de trois jours loin de leur travail. Dès que vous m’aurez répondu si cette date trouve votre approbation, je soumettrai des propositions précises aux participants présumés.
Je suis actuellement en négociations pour la fondation d’une revue, à laquelle j’aimerais assurer une large diffusion. II faut qu’elle devienne internationale, car nous devons nous émanciper du marché allemand, autant que possible. Je vous relaterai cela plus tard, une fois que j’aurai des résultats fermes.
Claparède se tiendra encore longtemps dans une certaine réserve, car il n’a pas de matériel. Il est en fait psychologue. Mais sa neutralité bienveillante est assurée.
Excusez, je vous en prie, la brièveté de cette lettre. Je suis très occupé.
Votre entièrement dévoué
Jung.
1. Troisième congrès de psychologie expenmeniaie, Francfort-sur-le Main, 22-25 avril 1908.
11-12-1907 Jung à Freud
44 J
Burghölzli-Zurich, II. IX. 07.
Très honoré Monsieur le Professeur!
Hier soir je suis rentré d’Amsterdam et suis de nouveau mieux en état de considérer mes expériences au congrès avec une perspective de distance spatiale et temporelle. Avant d’essayer de vous peindre les événements qui ont suivi, je voudrais vous remercier du fond du cœur de votre lettre, qui est arrivée juste au bon moment, car cela a été alors un bienfait pour moi de pouvoir sentir que je ne me battais pas seulement pour une grande découverte, mais aussi pour un grand homme digne de vénération. Que l’on reconnaisse des faits lentement ou vite, ou qu’on les combatte, cela peut me laisser assez froid, mais que l’on déverse un véritable purin sur tout ce qui ne convient pas, cela est révoltant. Il y a une chose que j’ai consommée en quantité inouïe à ce congrès, c’est un mépris allant jusqu’à la nausée du genre homo sapiens.
La discussion sur mon exposé malencontreusement arrivé prématurément à sa fin n’a eu lieu que le lendemain, bien qu’il n’y ait pas eu de motifs réels pour la renvoyer. Bezzola a pris la parole le premier, pour « protester » contre vous, contre moi et contre la doctrine sexuelle de l’hystérie (accents moraux sous-jacents !). Une heure auparavant, j’avais essayé de m’entendre avec lui, seul, à l’amiable — impossible. Il ne vous envie pas le fait que vous écriviez des livres, ni vos revenus, ce qui peut nous faire mourir de rire ou de rage. Rien que de l’affect enragé, sans fondement logique, contre vous et moi.
C’est ensuite Alt (1) de Uchtspringe qui a annoncé le terrorisme contre vous, à savoir qu’il ne remettrait jamais un patient à un médecin de tendance freudienne pour un traitement — manque de conscience — cochonnerie — etc. Les plus forts applaudissements et congratulations qui vont à l’orateur sont ceux du Pr Ziehen (2), Berlin. Puis vint Sachs (3) de Breslau, qui n’a dit que quelques très grosses âneries, que l’on ne peut pas répéter; également violemment applaudi. Janet ne peut se retenir de remarquer que lui aussi a déjà entendu votre nom. Il est vrai qu’il ne sait absolument rien de votre enseignement, mais qu’il est convaincu que tout est du non-sens. Heilbronner d’Utrecht trouve seules discutables comme « éléments de votre doctrine (4) » les expériences d’association. Il a trouvé que tout ce que j’avais exposé à ce sujet était illusion, sans parler de Freud. Aschaffenburg n’était pas présent à la discussion, aussi ai-je renoncé à conclure. Auparavant toutefois, Frank de Zurich a parlé énergiquement pour vous, de même Gross de Graz, qui a d’ailleurs abondamment expliqué, dans la section psychologique, la signification de votre théorie, dans la mesure où elle touche à la fonction secondaire (5). Dommage que G[ross] soit un tel psychopathe; c’est une forte intelligence et il a, grâce à sa fonction secondaire, acquis de l’influence sur les psychologues. J’ai beaucoup parlé avec lui et j’ai vu qv’il est un partisan zélé de vos idées. Après la discussion, le Geheimrat Binswanger, Iéna, m’a dit qu’Aschaffenburg lui avait dit avant sa conférence qu’il fallait que lui (B[inswanger]) l’aide pendant la discussion ! Vous vous souvenez que dans ma dernière lettre je vous ai parlé des lapsus d’Afschaffenburg]. L’autre lapsus, dont j’ai rétrospectivement fait l’expérience, était : « Breuer et moi ayons » c.-à-d. «Breuer et Freud ont ». Tout cela concorde très joliment pour mon diagnostic. D’ailleurs son absence du lendemain était due à une convocation judiciaire qu’il ne pouvait renvoyer. Si A[schaffenburg] avait été là, je lui aurais absolument dit encore une fois la vérité. Les autres étaient trop sots.
A ma grande surprise, il se trouvait parmi les Anglais un jeune homme de Londres, le Dr Jones (6) (un Celte du Pays de Galles!), qui connaît très bien vos écrits et travaille lui-même psychanalytiquement. Il vous rendra probablement visite par la suite. Il est très intelligent et pourrait peut-être fournir un jour du bon travail.
Oppenheim (7) et Binswanger sont en état de bienveillante neutralité, mais montrent tous deux de l’opposition à la sexualité. Malgré l’opposition actuelle, excessivement grande, j’ai acquis la certitude consolante que vos idées pénètrent lentement mais sûrement de plusieurs côtés, justement parce qu’elles ne relâchent pas quiconque les a une fois acceptées.
Janet est un vaniteux, même s’il est bon observateur. Ce qu’il dit et fait maintenant est simplement stérile. Ce qui s’est passé d’autre au congrès est, comme d’habitude, sans importance. J’ai pu une fois de plus constater abondamment que la psychiatrie, sans vos idées, va à son déclin, ce qui est déjà le cas chez Kraepelin. L’anatomie et les tentatives de classification ont encore le dessus, soit les « voies annexes », qui ne mènent nulle part.
J’espère que votre santé se rétablira bientôt complètement. Dans ces circonstances bien sûr je n’ose pas insister sur mes désirs, mais je me réjouirais beaucoup de pouvoir espérer vous revoir pendant les vacances de Noël.
Peut-être puis-je exprimer à cette occasion un désir conçu depuis longtemps mais toujours refoulé : j’aimerais beaucoup posséder une photographie, mais tel que je vous ai connu, et non tel que vous étiez il y a des années. J’ai déjà exprimé ce désir à votre épouse à Vienne. Mais il me semble que la chose soit retombée dans l’oubli. Auriez-vous la grande bonté de m’exaucer peut-être une fois? Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car il arrive toujours de temps à autre que j’aie besoin de votre image.
Avec les meilleurs salutations et vœux, votre très dévoué
Jung.
1. Konrad Alt (1861-1922), directeur d’un sanatorium célèbre à Uchtspringe en Saxe. Il est l’auteur du rapport du congrès que publia la Monatsschrift. Cf. 43 J, n. 1.
2. Theodor Ziehen (1862-1950), professeur de psychiatrie et de neurologie à Berlin (1904-1912), puis à Halle (1917-1930). Entre-temps il s’ctait consacré à la philosophie (positive). Il travailla principalement dans les domaines de la psychologie de l’enfant, des épreuves d’intelligence et de la connaissance du caractère. Ziehen est le premier à avoir utilisé le terme de « complexe accentué par le sentiment » [gefühlsbetonter Komplex], dans son livre Leitfaden der physiologischen Psychologie [Guide de la psychologie physiologique], Iéna 1891. Voir Jones, II, p. 120 et Ellenberger, p. 692. Jung reprit ce terme dans le travail qu’il rédigea avec Riklin en 1904, « Experimentelle Untersuchungen über die Assoziationen Gesunder » [Recherches expérimentales sur les associations d’hommes sains], G.W., 2. Jung reconnaît d’autre part textuellement la paternité de Ziehen dans son travail de 1905 sur le diagnostic psychologique pour l’établissement des faits G.W., 2, § 733, n. l3. Freud utilisa le terme pour la première fois dans La Psychanalyse et l’établissement des faits en matière judiciaire par une méthode diagnostique, cf. 1 F, n. 2.
3. Heinrich Sachs, professeur de psychiatrie à Breslau.
4. Cf. 1 F, n. 2. C’était, le terrain de recherches de Jung, non de Freud.
5. Se référe à une hypothèse de Gross (Die zerebrale Sekundärfunktion, cf. 33 J, n. 6) : il y a deux types psychologiques, qui correspondent respectivement à la fonction primaire et à la fonction secondaire du cerveau. Cf. l’explication de Jung dans G.W., 6, § 528.
6. Ernest Jones (1879-1958) fut bientôt l’un des disciples les plus fidèles de Freud. Il vivait alors à Londres; dès 1908 professeur à Toronto, Canada. Cofondateur de l’Association américaine de psychanalyse (1911) et de la British Psycho-analytical Society (1913). Il fonda en été 1912 le « comité » des collaborateurs les plus proches de Freud, cf. notice après 321 J, Il est l’auteur de la biographie en trois volumes La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, 1958-1969; éd. orig. New York et Londres, 1953- 1957, pour la préparation de laquelle il eut accès à la présente correspondance, avec la permission de Jung. Cf. C. G. Jung, Briefe, II, p. 365.
7. Hermann Oppenheim (1858-1919), neurologue berlinois, fondateur et directeur d’une clinique privée réputée. Il était parent par alliance d’Abraham, et le soutint en lui envoyant des patients; il se retourna plus tard contre la psychanalyse.
08-12-1907 Freud à Jung
55 F
8 déc. 07.
Vienne, IX, Berggasse 19.
Cher ami et collègue.
Tandis que le « complexe » fait de vous — je ne sais pas bien quoi —, vous me réjouissez par des nouvelles véritablement intéressantes, aux côtés desquelles je ne peux rien placer d’équivalent. Le congrès à Salzbourg au printemps de 1908 me rendrait particulièrement fier; je suppose toutefois que vous ne m’y inviteriez pas, comme gênant. Le Dr A— a fait parvenir jusqu’ici — même si ce n’est pas à moi — une description enthousiaste et très finement observée, me semble-t-il, de la manière dont vous apparaissez à l’association de Zurich. Votre Anglais m’est très sympathique du fait de sa nationalité; j’escompte que les Anglais n’abandonneront plus cette cause une fois qu’ils l’auront reconnue. J’ai moins de confiance dans les Français, mais en fait à Genève ce sont des Suisses. L’essai de Claparède sur la définition de l’hystérie (1) aboutit à un jugement très compréhensif sur les efforts entrepris jusque-là; l’idée du bâtiment à plusieurs étages provient de Breuer (dans la section générale des Études) (2); le bâtiment lui-même devrait cependant avoir une autre allure, et Claparède en saurait plus long sur son plan s’il avait questionné les malades au lieu des auteurs inutiles. Le travail représente pourtant un progrès; la réfutation de la « suggestion » était très nécessaire. Après votre visite il aura appris, j’espère, à tenir compte de toutes sortes d’autres choses qu’il néglige encore bien aujourd’hui.
Dans la table des matières d’une nouvelle revue, Folia neurobiologica (3), j’ai trouvé, à ma joie, un exposé : « Jung, la théorie freudienne de l’hystérie ». J’ai ouvert à la page indiquée et j’ai trouvé en réalité — une ligne. Après cette impression traumatisante, je me suis exclu de l’abonnement au nouvel « organe central ».
J’attends pour dimanche prochain la visite d’Abraham qui vient de Berlin.
La dernière semaine s’est passée pour moi à la préparation et à la rédaction d’une conférence que j’ai ensuite faite le 6 de ce mois dans une petite salle chez l’éditeur Heller (4), devant environ quatre-vingt-dix personnes. Cela s’est déroulé sans incident, ce qui est bien suffisant; pour les nombreux poètes et leurs dames ç’aura été un lourd repas. Dans l’ensemble c’était seulement un hors-d’œuvre, pour donner de l’appétit. La Neue Rundschau s’est assuré la conférence à l’état encore fœtal, elle y sera probablement reproduite. C’était tout de même une incursion dans un domaine que nous avions jusqu’à présent à peine effleuré, sur lequel on pourrait s’établir commodément. Je remarque que j’ai omis de vous indiquer le titre de la conférence! Elle s’appelait donc : Le poète et la production de fantasmes 5, il y était davantage question de la production des fantasmes que du poète; une prochaine fois nous rétablirons l’équilibre.
Réjouissez bientôt de vos nouvelles votre cordialement dévoué
Dr Freud
5. « Der Dichter und das Phantasieren ». La revue n’était pas la Neue Rundschau, mais la Neue Beuue, vol. I, n° 10, mars 1908. Éd. franç. « La création littéraire et le rêve éveillé », dans Essais de psychanalyse appliquée, Paris, 1971. Cf. aussi Jones, II, p. 365.
1. « Quelques mots sur la définition de l’hystérie », Archives de psychologie, vol. VII, 1908. Voir les « comptes rendus » de Jung.
2. Études sur l’hystérie, part. III, « Theoretisches » (Observations théoriques] de Josef Breuer.
3. Folia neurobiologica, Leipzig, vol. I, n° 1, octobre 1907; contient seulement une brève mention de la conférence de Jung à Amsterdam. Cf. 43 J, n. 1 et 82 F, n. 3. Le nom de Jung se trouve dans la liste des collaborateurs fixes de ce nouvel « organe central international pour l’ensemble de la biologie du système nerveux » (sous-titre). Un compte rendu véritable de la conférence parut dans le volume II, n° 1, octobre 1908, p. 140.
4. Hugo Heller (1870-1923), libraire viennois et, quoique profane, l’un des premier membres de la société du mercredi. Sa librairie était un centre culturel de Vienne, et beaucoup de manifestations artistiques, littéraires et musicales prirent place dans le « salon d’art de Heller » — ainsi la première production du chœur des cosaques du Don. Heller fut aussi l’éditeur, entre autres, par la suite, de Imago et de la Internationale Zeitschrift. Voir aussi 58 F, n. 1.