24-11-1914 Ferenczi til Freud

Fer A

Papa, den 24 November 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Ci-joint mon portrait, pour l’instant encore en modeste uniforme de médecin-assistant.

Cordialement, Ferenczi

A. Carte postale fabriquée par Ferenczi lui-même, le représentant en silhouette découpée (buste de profil) collée dans la partie gauche du côté réservé à la correspondance.

22-11-1914 Ferenczi til Freud

517 Fer

Papa, den 22 November 1914

Cher Monsieur le Professeur,

Mon long silence doit avoir pour cause une résistance ; mais je ne sais pas ce qui a pu l’actualiser.

Du point de vue analytique, mon état peut se caractériser à présent de la façon suivante : je me sens assez à l’aise dans la situation militaire homosexuelle; quelque chose en moi semble s’en accommoder parfaite­ment. La raison s’insurge toutefois contre cette façon de gaspiller la vie et le temps ; c’est pourquoi, à Budapest, j’ai mis en marche tout ce qui était possible pour accélérer ma mutation. – Les indispositions nocturnes et les rêves qui les accompagnent trahissent à peu près ceci : si mon travail de rêve réussit à réconcilier, d’une façon ou d’une autre, les courants homo­sexuel et hétérosexuel, alors je dors bien et me réveille frais et dispos ; sinon, mes malaises surviennent. — J’aimerais transcrire pour la Zeitschrift un rêve très intéressant qui, par ailleurs, explique un épisode biblique, celui de la chute de Sodome et Gomorrhe Il résulte de l’analyse que la femme de Loth a été changée en statue de sel non seulement parce qu’elle s’est retournée pour voir les villes en flammes, mais aussi parce que le sel symbolise en même temps le mode pervers de satisfaction sexuelle dans ces cités (le cunnilingus, osv.). (Explication, en même temps, de l’expression hongroise : « même un vieux bouc lèche volontiers du sel ».)

J’ai un peu plus à faire ici dans l’exercice de mes fonctions, car je prends mes tâches sanitaires au sérieux. Moyennant quoi, j’ai déjà été proposé pour une promotion par le commandant, de sorte qu’on me donnera bientôt le titre de « médecin-chef ».

Aujourd’hui, je reçois des visiteurs très chers de Budapest : Madame G. et sa sœur (2) viennent voir mon logement à Papa.

Entre-temps, mon incognito ici a été honteusement détruit : les jeunes dames m’ont fait inviter pour une conférence sur la psychanalyse. J’espère que je pourrai exprimer mon refus, avec mes regrets, en datant ma lettre de Budapest. – Je dois dire, d’un autre côté, qu’il y a beaucoup d’obstacles à une mutation en pleine guerre.

Je vous remercie de l’envoi des épreuves. Elles sont, pour ainsi dire, une exhortation à ne pas oublier la science. Il est curieux de voir combien me paraissent évidentes, maintenant, les idées révolutionnaires qu’elles recèlent.

J’ai eu ici une séance d’analyse. Mais la patiente n’est pas revenue après la première fois.

Possédez-vous déjà des renseignements détaillés sur le décès de votre frère ? Madame G. et moi-même avons tous deux pensé, malgré nous, à la prophétie de Jung s. Nous voulons espérer que le destin se satisfera d’un seul accident dans la famille.

Salutations cordiales de votre Ferenczi

1. Genèse, XIX, 1-26. Il n’a été trouvé aucune note de Ferenczi sur ce thème.

2. Sarolta Morando, née Altschul.

3. Allusion non éclaircie. Voir cependant 519 F et 520 F.

19-11-1914 Abraham Freud

* Berlin W, Rankenstraße 24

19.11.14.

Kjære Professor,

L’épreuve que vous m’avez envoyée me montre que les moulins de la science ne se sont pas tout à fait arrêtés. L’article (1), tant dans l’ensemble que dans les détails, m’a profondément convaincu. Dans l’intérêt des débutants, je me permets de vous proposer de développer quelque peu un passage. Dans le placard numéro 3, les lignes 7-12 relatent une expérience que l’initié comprend sur-le-champ, mais dont le néophyte regret­tera qu’elle ne soit pas appuyée sur plus de détails.

Ces essais techniques m’arrivent chaque fois à point nommé; ces jours-ci, le dernier m’a donné un bon conseil pour un traite­ment difficile!

J’ai en moyenne 3 Ã 4 séances par jour. D’après mon expé­rience, il n’y a plus maintenant qu’une catégorie de clients qui entrent (ou plutôt, qui peuvent, pour des raisons financières, entrer) en traitement : les hommes célibataires qui ont fait un héritage. Cela se vérifie pour tous mes clients actuels.

Zeitschrift et Imago sont arrivées, de même que la Psychoanalytical Review (2) ; mais je n’en ai lu qu’une infime partie.

J’espère que pour vos deux fils, partis au front, tout conti­nuera à aller pour le mieux, ici, le moral est en ce moment, et c’est très positif, à l’espoir. Il y a plus d’un sujet sur lequel j’aimerais m’étendre; mais par écrit, ce n’est pas possible. — Pour ce qui est de réviser votre gros manuscrit, j’aimerais bien venir à Vienne, mais je ne sais pas encore si, dans un avenir prévisible, je pourrai partir en voyage. Peut-être entre la Noël et le Jour de l’An.

A l’hôpital, mes 5o malades me donnent fort à faire; le travail et les succès qui l’accompagnent me satisfont beaucoup par eux-mêmes. — Chez nous, tout va bien. A vous et à tous les vôtres, mes bien cordiales salutations, så vel som kona mi.

Din Karl Abraham.


(1) S. Freud : « Nouveaux conseils pour la technique psychanalytique : observations sur l’amour de transfert », 1915, trad. fr. in De la technique psychanalytique, P.U.F

(2) Revue trimestrielle américaine de psychanalyse.

19-11-1914 Lou à Freud

Göttingen,

19 November 1914

Kjære Professor, Quel plaisir de recevoir aujourd’hui de vous un signe de vie. Tout récemment, j’avais demandé au Dr Abraham les­quels de vos fils étaient sur le front et appris également que le Dr Ferenczi s’y trouvait.

Oui, évidemment ces « grands frères »! Tous tant qu’ils sont, ils sont devenus de véritables démons. (Mais cela pro­vient de ce que les États ne se font pas psychanalyser !)

Tous les jours, on se lève pour faire face au même pro­blème : concevoir l’inconcevable ; on se fraie un chemin à travers cette époque si terriblement douloureuse comme à travers un buisson d’épines. Je ne sache pas de destin per­sonnel, de loin aucun, qui eût pu me faire saigner davantage. Et je ne crois pas non plus vraiment qu’après Dette, on pourra jamais redevenir heureux.

Lorsque vous m’aviez écrit pour la dernière fois cet été, les luttes auxquelles nous songions étaient d’un autre genre. Mais n’est-ce pas, les soirées du mercredi ont lieu comme de coutume ? (Si même beaucoup manquent à l’appel.) Sans ces circonstances particulières, j’y aurais certainement pris part cet hiver.

M’enverriez-vous bien une épreuve de Pour introduire le narcissisme32 ? En inscrivant dessus un mot de souvenir ?

Avec mes meilleurs souhaits pour vous et toute votre maisonnée.

Votre Lou Andréas.

32. Cette œuvre, « Zur Einführung der Narzissmus » (1914), est celle qui a le plus profondément occupé Lou A.-S. et rendu inébranlable sa confiance en Freud. Dédicace de Freud sur le tiré à part : « Avec le souvenir affectueux de l’auteur solitaire. 25. XI. 1914. »

15-11-1914 Jones à Freud

15 November 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur,

Martin, je crois, part pour la Russie le 28 November. Il m’a envoyé une carte pos­tale de vous, comme V. Emden, et j’ai reçu la lettre de votre ami archéologue1. Reçu aujourd’hui de Jekels, via V. Emden, son article sur Napoléon2, qui m’intéressera au plus haut point ; auriez-vous la gentillesse de l’en remercier, car je n’ai pas son adresse, je vous serais grandement obligé si vous pouviez me faire adresser les revues, dont le Jahrbuch, via V. Emden ; le Dr Bisschop3 lui rendra visite et passera les chercher lors de son prochain séjour à La Haye. Loe et moi échangeons aussi toutes les lettres, osv., que nous recevons, de manière à avoir les toutes dernières nouvelles de vous et de votre famille. Nous aurons particulièrement hâte d’avoir des nouvelles du sort de vos fils, et de savoir ce que deviennent Rank et Sachs.

Je donnerais beaucoup pour avoir une heure de discussion avec vous, dont je crains qu’il faille la reporter jusqu’à l’été 1916, peut-être, et je ne sais pas par quel sujet commencer dans une lettre. J’espère vivement que vous pourrez distraire quelque attention de la guerre, et la consacrer à des tâches plus productives, en sorte que les écrits qui sortiront de vos loisirs accrus compensent, jusqu’à un certain point, les autres choses (ce que Ferenczi appelle nachkriechende Lust (4)). Qu’en est-il de l’article sur l’hystérie pour le Handbuch5? Likeså, qu’écrivez-vous pour Imago ? J’ai écrit à Payne pour lui proposer un coup de main dans la traduction de l’essai historique, si c’est d’accord avec Brill. Vous dites qu’il paraît dans la revue de Prince, mais je pen­sais que c’était dans la Review de Jelliffe6. Janet a republié sa communication des Congress Transactions dans son propre Journal de Psychologie et dans la revue de Prince7. Il n’a pas apporté la moindre correction à ses exposés fautifs, et j’ai donc rédigé une réponse qui devrait paraître dans la livraison de décembre du Tidsskrift for unormal psykologi (8). Comme vous l’imaginez bien, elle est libérale, et calculée pour affecter sa réputation en Amérique.

Nous n’avons eu qu’une seule réunion de notre société depuis juillet, voici une quinzaine. Elle a été orageuse. Constance Long a lu un texte stupide de Jung, annonçant des découvertes du genre : une automobile dans un rêve symbolise l’en­thousiasme ; et quand j’ai critiqué cette communication, Eder et son épouse se sont conduits avec la plus grande obstination. J’ai souhaité qu’il n’y ait plus de réunion jusqu’à la fin de la guerre, ou tout au moins pendant un an (dans l’espoir que les théologiens prennent peu à peu leur distance et finissent par se retirer), mais après une discussion animée il a été décidé que la prochaine réunion aura lieu fin janvier ; j’y présenterai une communication sur les vues de Jung. L’opinion qu’ils défendent est que la méthode de Jung constitue une variante, et une évolution légitime, de la Ps-A, et que la différence entre ses vues et les nôtres n’est pas grande au point d’exclure toute collaboration, mon opinion passant au contraire pour de l’entête­ment et du dogmatisme9. Malheureusement, il n’y a personne de mon côté, hormis Bryan, qui ne sait pas grand-chose, la plupart des membres étant des spectateurs assez passifs. Mais vous pouvez être certain que je ferai de mon mieux pour défendre nos couleurs.

Je reçois de temps à autre des journaux allemands, et j’ai su ainsi que ce que notre presse dit de la misère à Vienne et du choléra en Galicie était grandement exagéré. Til gjengjeld, je vous demande de croire que la Banque d’Angleterre n’a pas été détruite par les bombes, que lEgypte et l’Inde ne se sont pas révoltées, et que nos côtes n’ont pas été bombardées par la flotte allemande ! Il n’y a aucune animosité ici contre l’Au­triche, l’idée étant qu’elle s’est fait exploiter par l’Allemagne. On fait une distinction intelligente entre la Prusse et le reste, et la rancœur est grande contre son arrogance brutale et son mépris absolu des conventions de La Haye. Il y a beaucoup de « sekun­däre Bearbeitung» en la matière, et le peu de valeur de la science allemande a été découvert par la guerre, de la même façon que certaines personnes que nous pour­rions citer ont renoncé à leur croyance en la sexualité infantile pour des prétextes aussi peu pertinents. Personnellement, il m’est très pénible de voir le peu d’objecti­vité dont même des hommes de science ont fait preuve de part et d’autres sur des questions relatives aux causes, aux mobiles et à la conduite de la guerre. Wundt et Eucken, on pouvait l’imaginer, mais Ostwald10 ! Il me semble qu’ici, comme ailleurs, les seuls qui aient une véritable occasion d’afficher leur supériorité à cet égard sont les psychanalystes. J’espère que nous pourrons apprendre quelque chose de la psy­chologie du nationalisme et du patriotisme, tant l’heure est propice pour étudier une question d’une telle importance, et je suis certain que vous y consacrez une bonne partie de votre attention. A ce qu’il me semble, je crois pouvoir maintenir un assez bon équilibre entre les arguments avancés de part et d’autre, et la seule vraie raison [pour laquelle je11] que je puisse donner de mon désir que notre camp l’emporte, det er det, dans l’ensemble, l’Anglais moyen m’est plus proche et plus sympathique que l’Allemand moyen, surtout le Prussien moyen. On a peine à voir quel principe vital est en jeu dans le conflit, qui est en somme assez puéril : il s’agit de voir qui est le plus fort, et l’on n’arrive pas à s’entendre sur ce point sans recourir à l’épreuve de force. Au-delà d’une formidable abréaction de pugnacité, je ne pense pas qu’il sortira grand-chose de toute la guerre, car de toute évidence l’Allemagne ne peut gagner, pas plus qu’elle ne saurait être vraiment écrasée, et même si la Bosnie, la Galicie et l’Alsace sont permutées, l’affaire n’a pas grande importance. Mais tout se passe comme si l’Allemagne devait en conserver une haine durable de l’Angleterre, ce qui est regrettable mais apparemment inévitable.

J’aimerais beaucoup avoir quelque aperçu de votre attitude personnelle à l’égard de la guerre, et savoir jusqu’où vous vous sentez concerné. Le fait que vos fils soient impliqués est bien entendu de nature à faire une différence de taille.

Sur le plan personnel, pas grand-chose de neuf. La clientèle continue à augmen­ter, mais je trouve le temps de faire autre chose. J’ai terminé mon livre sur le trai­tement et je m’attaque maintenant à la traduction des articles de Ferenczi12. Après cela, vient peut-être Napoléon, l’atmosphère étant propice à des sujets de ce genre, puis au gros livre profane sur la Ps-A13. Je vois Loe assez souvent. Elle a des ennuis physiques à présent, mais elle est heureuse et, dans l’ensemble, elle va bien ; sa nouvelle maison sera prête autour du mois de janvier. Mon état de santé a laissé à désirer (arthrite toxique et névrite), mais j’espère y remédier le mois prochain par une opération pour retirer la cloison nasale, les cornets des fosses nasales, et une exploration de l’antre — ce qui signifiera deux semaines d’hospitalisation. Je suis ravi d’apprendre que notre cercle a décidé de ne pas me considérer comme un ennemi, et de voir qu’ils ont ainsi pu corriger la tendance irrationnelle à la Ver­dichtung inconsciente qui leur aurait permis autrement de le faire. De mon côté, je n’ai moi non plus aucune difficulté à dissocier l’amitié personnelle de la rivalité nationale.

Cette lettre ne contenant aucun secret militaire, j’espère qu’elle arrivera à bon port, et c’est avec une vive impatience que j’attendrai votre prochaine lettre. Soyez assez bon pour transmettre mes chaleureuses salutations au Comité et aux vôtres, tout en gardant pour vous les plus chaleureuses.

Bien fidèlement à vous Jones.

  1. Pour une évocation plus fouillée de cette première période de la guerre, voir Jones (1955 en, p. 173-174; 1955 b, p. 194-195).
  2. Jekels (1914).
  3. Peut-être Francis R. B. Bisshopp, M.D. 1892, Londres.
  4. Dans ses notes et fragments du 2 November 1932, Ferenczi emploie l’expression Nachkriechen der Lust (plaisir rampant derrière la douleur) ; voir Ferenczi (1932, p. 277 ; 1955, p. 265).
  5. Voir lettre 200, note 7.
  6. Jones évoque plus longuement l’épisode Brill (1916 b) dans la lettre 208.
  7. Janet (1914).
  8. Jones (1915 b) ; mais voir aussi Freud (1916 e).
  9. Jones avait écrit dogmaticness, au lieu de dogmatism, puis rayé cness pour ajouter sm.
  10. Tout au long du mois d’octobre 1914, des savants et des hommes de science des deux côtés avaient fait des déclarations sur la légitimité de leurs causes respectives. Le manifeste des professeurs allemands, publié dans la Frankfurter Zeitung du 4 Oktober 1914, était signé par 93 membres de l’élite intellectuelle allemande, dont Wilhelm Wundt (1832-1920), professeur de physiologie à Leipzig et fon­dateur de la psychologie expérimentale; Rudolf Christoph Eucken (1846-1926), professeur de philoso­phie à léna, idéaliste, prix Nobel de littérature (1908) ; et Wilhelm Ostwald (1853-1932), professeur de Chimie à Leipzig, et prix Nobel de chimie (1909). Voir Klaus Schwabe, Wissenschaft und Kriegsmoral : Die deutschen Hochschullehrer und die politischen Grundfragen des Ersten Weltkrieges, Göttingen, Musterschmidt, 1969, p. 22 ; ainsi que Hermann Kellermann, Der Krieg der Geister : Eine Auslese deutscher und ausländischer Stimmen zum Weltkriege 1914, Weimar, Heimat & Welt, 1915, p. 64-69.

La réponse britannique, Reply to German Professors : Reasoned Statement by British Scholars, parut dans le Times du 21 Oktober 1914, p. 10. Jones a sans doute remarqué également les prises de posi­tion personnelles de divers hommes de science. De 5 Oktober 1914, par exemple, den Times publia en page 9 une courte lettre d’Eucken, adressée en Amérique, où celui-ci affirmait que, « jamais, dans l’his­toire, l’Allemagne n’avait été si unie et si grandeTout pousse à prendre les armes. L’amertume est au plus fort contre l’Angleterre. Elle sera à jamais considérée comme notre pire ennemie, et c’en est fini de notre collaboration intellectuelle pour un temps incalculable». Likeså, den 31 Oktober 1914, en p. 7, den Times fait état de la visite à Stockholm du Pr Ostwald, venu en qualité de délégué à une nouvelle asso­ciation pour la promotion d’une Ligue de la «Kultur» allemande. På 1910, le même Ostwald avait demandé à Freud un article pour les Annalen der Naturphilosophie, mais l’affaire en était restée là. Voir McGuire (1974, p. 315, 322) et Jones (1955a p. 78 ; 1955 b, p. 86-87).

11. Rayé dans l’original.

12. Jones (1920 b, 1916 b).

13. Aucun de ces travaux ne fut achevé.

14-11-1914 Freud à Eitingon

71 F

Vienna, den 14 November 1914en

Cher Docteur

Je suis heureux de recevoir de vos nouvelles. Pas grand-chose à dire à notre propos, deux fils à l’armée, l’un peut-être un peu malade, à Salzbourg et Klagenfurt1. Pratique presque entièrement interrompue, j’écris beau­coup2. J’ai été douze jours à Berlin et à Hambourg; très réjouissant. Nos membres médecins tous occupés. Landauer3 et Winterstein4 sur le front,

Rank3, Sachs6, Reik(7) attendent le conseil de révision, Ferenczi8 est au 7e régi­ment de hussards Honved à Pápa. – « L’Histoire du mouvement psychanalytiqueb » publiée, je dois chercher si l’on trouve un exemplaire. Salutations cordiales. Donnez-moi d’autres nouvelles, s’il vous plaît

Freud

  1. Carte postale militaire.
  2. Freud écrit en majuscules grecques PsA [= normalement : psychanalyse].
  3. A Salzbourg se trouvait Martin Freud, à Klagenfurt Ernst (celui qui était « un peu malade ») qui, après suspension de son ajournement, avait fait valoir son « droit de volon­taire » (Freud à Abr., 18 Oktober).
  4. Ce jour-là, il avait achevé l’anamnèse de « l’Homme aux loups » (Freud 1918b) (F/Fer II/1, p. 79).
  5. Karl Landauer (1887-1945), psychiatre et neurologue, membre de l’APV en 1913, passe en 1925 à l’APB (Corr.). Depuis 1919 à Francfort-sur-le-Main, i 1929 cofondateur de l’Institut psychanalytique de Francfort. Emigre en Hollande en 1933, mort au camp de concentration de Bergen-Belsen (BL/W; H.-J. Rothe 1987).
  6. Alfred von Winterstein (1885-1958), docteur ès lettres, membre de l’APV en 1910 (BL/W).
  7. Otto Rank (1884-1939), Siden 1906 secrétaire rémunéré de la Société du mercredi viennoise (APV), 1912 docteur ès lettres, à partir de 1912, corédacteur en chef d’Imago, à partir de 1913, rédacteur en chef exécutif de la Zeitschrift. Après la guerre, cabinet de psy­chanalyse (se 194 F+8), 1919, directeur de l’Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1922, vice-président de l’APV. 1926, émigration en France et aux États-Unis (Lieberman 1985, Peters 1992, p. 233-247; BL/W). Sur la manière dont il se détourna de l’école freu­dienne à partir de 1924, CF. 302 F sqq. et notes; par ailleurs Leitner (1998) et l’Introduc­tion, p. 20-21.
  8. Hanns Sachs (1881-1947), avocat, membre de l’APV en 1910, à partir de 1912 codirec­teur d’Imago. 1919, cabinet de psychanalyse, 1920, passage à Berlin comme analyste didac­tique de l’APV/SAP (se 176 E+3). 1932, émigration aux États-Unis (BL/W).
  9. Theodor Reik (1888-1969), 1911, membre de l’APV, 1912 docteur ès lettres, provi­soirement à Berlin à partir de février 1914. Son activité d’analyste profane déclencha des controverses publiques au milieu des années 1920 i Wien (se 390 E et notes). 1928- 1932, à Berlin, 1933, émigration en Hollande, 1938, aux États-Unis (BL/W; Peters 1992, p. 203-214; Schröter 1996).
  10. Sándor Ferenczi (1873-1933), neurologue à Budapest, Siden 1908 en liaison avec Freud, fondateur et jusqu’à sa mort directeur de l’Association psychanalytique hongroise. 1918-1919, président de l’API. Prit ses distances avec Freud au cours de ses dernières années (676 F et autres). Voir F/Fer avec introductions.

14-11-1914 Freud à Lou

[Carte postale]

Vienna, 14. XI. 14

kjære frue,

Que faites-vous en ces temps pénibles pour tous ? Vous y étiez-vous attendue et vous les étiez-vous représentés ainsi ? Croyez-vous encore à la bonté de tous ces grands frères ? J’attends de vous un mot de consolation.

Votre dévoué Freud.

11-11-1914 Eitingon à Freud

70 E

Iglò, den 11 November [1914]en

Kjære Professor,

je me rappelle de nouveau à votre souvenir et voudrais vous demander comment vous vous portez, vous et les vôtres, et quelles nouvelles vous avez reçues de votre fils aîné. Avez-vous été longtemps en Allemagne, Monsieur le Professeur? Nous avons jusqu’ici eu des journées animées, faisant office tantôt d’hôpital pour blessés, tantôt d’hôpital pour les victimes d’épidémies. Pour l’instant nous n’avons hormis le typhus que peu de maladies infec­tieuses. Les mois passés ont anéanti mon espoir de revenir chez moi d’ici la fin de cette année. Les théâtres d’opérations ne cessent de s’étendre. Beau­coup de nos analystes ont-ils été enrôlés, Monsieur le Professeur?

J’ai encore une petite demande à vous faire : bien vouloir m’adresser encore un tiré à part de « l’Histoire du mouvement psychanalytique » s’il vous en reste un exemplaire.

Avec mes salutations les plus cordiales à vous-même et aux vôtres

Votre dévoué M. Eitingon

en. Carte postale militaire.

10-11-1914 Ferenczi til Freud

Fer

Papa A, den 10 November 1914 Adresse : Caserne des Hussards

Cher Monsieur le Professeur,

Tout d’abord je voudrais vous faire part d’un étrange caprice du hasard. J’ai oublié de vous mentionner dans l’analyse — car je n’en ai plus eu le temps — un symptôme nasal très désagréable, qui avait d’ailleurs disparu depuis à peu près un an ; il s’agit, til meg, de la sensation subjective d’une constante odeur d’ammoniaque. Mon oto-rhino a dit que ceci provien­drait de l’excitation des cellules ethmoïdales ou du nerf olfactif. Mais je crois maintenant qu’il s’agit, pour le nerf olfactif, d’un signe d’excitation comparable à ce qui se passe chez moi également dans les domaines des nerfs auditif et optique (par suite de troubles circulatoires?). Ce symptôme a maintenant réapparu, mais en même temps a émergé aussi chez moi l’idée suivante : la tonalité par trop spécifique de l’odeur ne serait-elle pas malgré tout d’origine psychogène, c’est-à-dire, provenant de mes troubles urinaires infantiles. Sinon, nous devrions considérer tout cela comme une coïncidence fortuite particulièrement remarquable.

Physiquement, je ne me suis pas senti mieux ici qu’à Vienne, mais mon humeur était à peu près bonne : apathie et insouciance prédominaient. Pour la première fois aujourd’hui, l’absurdité de l’existence à Pápa et chez les militaires m’a un peu déprimé. J’allais d’ailleurs physiquement moins bien que d’habitude : surdité jusque dans l’après-midi, ammoniaque dans le nez le soir, mauvais rêves la nuit.

Ici, au château, chez le comte, je suis bien logé.

Il vous intéressera de savoir (je l’ai appris par le comte B., chambellan d’un archiduc, qui vient d’être incorporé ici en tant que capitaine), que dès septembre, Garibaldi 1 a fait une incursion au Tyrol, avec trois mille Italiens et Français. L’armée autrichienne y était préparée — tout le lot a été capturé et expédié à Rome par le train, après quelques dépêches cour­toises.

Il est étrange qu’une telle chose ait pu rester secrète ! Il était formelle­ment interdit aux soldats autrichiens de tirer, afin d’échapper au casus belli.

i tillegg, il a dit que nous recevrions 30 % des dommages de guerre éventuels et, en outre, des attributions coloniales (en cas de victoire).

Pour ma part, je ne suis pas attiré par le théâtre des opérations, mais je voudrais être muté à Budapest ; mes chances sont cependant minimes.

J’ai arrêté l’auto-analyse au moment même où vous avez déclaré qu’il était peu probable que je puisse la continuer. Votre opinion a été pour moi — un ordre !

Je viens de recevoir les premiers feuillets de la théorie sexuelle ! Tusen takk !

Salutations à la famille et aux collègues,

votre Ferenczi

A. En-tête pré-imprimé en bleu.

1. Il s’agit sans doute du corps de volontaires italien « Garibaldi » (Jones E., La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, II, trad. Anne Berman, Paris, P.U.F., 1961, p. 187). L’Italie n’a déclaré la guerre à l’Autriche-Hongrie que le 23 mer 1915.

09-11-1914 Freud til Ferenczi

513 F

Prof. Dr Freud

den 9 November 1914 Vienna, IX. Berggasse 19

Kjære venn,

Je vous écris aujourd’hui, 1) pour vous accuser réception de votre lettre du 3 et de votre carte qui est arrivée ce jour, 2) parce que je vous ai envoyé, à l’adresse de l’hôtel, une feuille d’épreuves de la théorie sexuelle, 3) parce que j’ai énormément de temps — plus qu’un patient — et 4) parce que je conclus, d’après vos actes, que vous ne vous êtes pas encore ressaisi et j’en suis fort mécontent.

De nouvelles, fort peu. L’Italien de Nocera (Bianchini) m’a envoyé, aujourd’hui déjà, la traduction de la première des Cinq Leçons, pour laquelle j’ai écrit une préface1. L’histoire clinique2, forte de 116 sider, est achevée. Rank l’a emportée aujourd’hui pour la lire. Elle m’a précipité dans de sérieux doutes, qui n’ont pas pu être totalement résolus rationnel­lement, et je présume que le doute latent, tapi dans l’ombre, quant à savoir si nous allons vaincre, y a rajouté son grain de sel *. Mais il y a là quelque chose sur quoi je voudrais avoir votre opinion. Il est vrai qu’il reste encore six mois jusqu’à l’impression. L’éditeur du manuel de Kraus m’a fait savoir aujourd’hui qu’il n’aura pas besoin avant fin 15-début 16 de mon manuscrit, qui était programmé pour avril 1915. Tous les jours, quelque chose s’effrite. Je ne sais pas maintenant avec quoi remplir ma journée.

Martin a été incorporé dimanche à Steyr 3, Ernst. a été malade de la grippe et doit encore être bien mal en point. Oli trouve sans cesse du travail 4, et il semble avoir bien réussi. Annerl est, comme toujours, active et plaisante. De Pfister, une lettre bête et disciplinée ; sinon, quand le canon tonne, la voix de la psychanalyse ne se fait pas entendre dans le monde.

Si nos amis n’ont pas réalisé quelque chose de tout à fait décisif d’ici Noël, ils auront affaire aux Japonais, que l’Angleterre laissera sûrement venir en France, et alors l’espoir d’une issue heureuse devra être enterré 5.

Je vous salue cordialement et attends de vos nouvelles,

votre Freud

2. Se 511 F et la note 1.

3. Petite ville de la Haute-Autriche,

4. Oliver Freud, ingénieur, était alors en train d’effectuer des travaux d’arpentage pour la construction de baraquements d’infirmerie (Freud à Mitzi Freud, 30 X 1914, LOC).

5. Dès le début de la guerre, le Japon s’était rangé aux côtés de l’Entente et avait attaqué les positions allemandes en Chine et dans l’océan Pacifique. La colonie allemande de Tsing- Tao tomba le 7 November 1914. Cependant, malgré la demande de l’Angleterre et de la France, les Japonais refusèrent de participer à la guerre en Europe.


* Textuellement : « y a rajouté son raifort », assaisonnement presque aussi banal en Autriche que le sel. Le raifort revient dans d’autres locutions familières, comme : «j’ai besoin de lui pour râper du raifort », c’est-à-dire, je n’ai aucun besoin de lui.

1. C’est ce passage de la lettre de Freud qui a attiré l’attention sur la préface en question, inédite jusqu’à présent. Dans la prochaine édition de la Bibliographie de Freud elle figurera sous le numéro 191 F,n voici le texte : « Préface. J’ai bien volontiers donné mon accord pour cette traduction, qui réalise un souhait ancien. Depuis de longues années, j’éprouve le besoin, pour continuer le travail, de puiser des forces dans les beautés de l’Italie ; pays dans la littérature duquel je ne serai désormais plus un étranger, grâce aux efforts du traducteur. La remarquable faculté de compréhension du professeur Levi-Bianchini garantit une fidélité de reproduction dont tout auteur n’a pas la chance de pouvoir jouir. Je pense que la psychanalyse mérite l’attention des médecins et des personnes cultivées en générai, parce qu’elle établit une relation étroite entre la psychiatrie et les autres sciences humaines. J’ai essayé d’en donner une description plus générale dans un article de la revue Scientia (Bologne, 1913). Vienna, 1915, Freud.»