Archives mensuelles : juin 1907

28-06-1907 Jung à Freud

33 J

Burghölzli-Zurich,

28. VI.07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

D’abord quelques communications « d’affaires » : le Dr Stein1 de Budapest et un autre médecin neurologue, le Dr Ferenczi 2, veulent une fois vous rendre visite à Vienne et m’ont prié de vous demander quand une visite vous serait la plus commode. Le Dr Stein est un homme très convenable, d’une bonne intel­ligence, qui a travaillé expérimentalement avec moi. Il est encore tout à fait débutant dans l’art, mais a remarquablement vite compris la chose et l’exerce en pratique. Je pense que le mieux sera de vous mettre directement en contact avec lui (Dr Stein, Semmelweisgasse 11, Budapest).

Muthmann a été assistant à l’asile d’aliénés de Bâle. Je n’ai malheureusement jamais eu de rapport personnel avec lui. J’ai tout de suite commandé son livre. Il paraît, me raconte Bleuler, qu’il y a dedans un passage très amusant (corrigé), qui est très significatif du courage viril du Pr Wolff (3). Muthmann n’est d’ailleurs pas suisse, mais a peut-être appris en Suisse ce qu’est la colonne vertébrale.

Le médecin-chef Bolte (4) de Brême, qui a dernièrement pris parti pour vous et dont le travail paraîtra dans la Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie, est un Brêmois, autant que je sache; il vient donc d’une ville franche de l’empire. Le milieu fait apparemment beaucoup.

Par le même courrier je vous envoie le travail d’une de mes élèves, qui vous intéressera peut-être. Je crois en effet que les idées fondamentales de ce travail se laisseraient déve­lopper en une science statistique des complexes.

Grâce à votre aimable envoi j’ai vu avec une joie sincère que votre Psychopathologie de la vie quotidienne voit sa deuxième édition. C’est bien que vous ayez grandement étendu le texte; plus il y a d’exemples, mieux c’est. J’espère que vous pourrez également produire bientôt une nouvelle édition de l’ Interpré­tation des rêves (5), car il me semble parfois que votre prophétie se réalise, à savoir que vous aurez percé d’ici dix ans. Cela bouge déjà de différents côtés : vous aurez sans doute reçu le travail d‘Otto Gross 6; il faut dire que là, je n’arrive pas bien à me per- suader que vous deviez plus ou moins simplement être le tailleur de pierres qui travaille au dôme inachevé du système de Wernicke 7. Il est bon cependant que soient démontrées toutes les lignes qui convergent vers vous. Le travail de Gross contient encore nombre de choses singulières, bien que dans le fond il ait une excellente compréhension. Je suis très impatient d’entendre ce que vous en dites.

Quelles sont les destinées de votre Gradiva? Avez-vous de nouveaux comptes rendus?

Cela vous intéressera peut-être de savoir que ma patiente (dem. pr.) avec le transfert sur le frère a soudain eu, derniè­rement, des pensées mégalomaniaques : elle prétend avoir vécu elle-même le contenu de la Question sexuelle 8 de Forel, se tient pour parente de beaucoup de personnes distinguées, soupçonne les médecins de toutes sortes de relations sexuelles, veut épou­ser l’un des médecins assistants, un autre (médecin marié) aurait engrossé une patiente, une certaine demoiselle Lüders, de même une demoiselle Skudler, aussi doit-il divorcer d’avec sa femme. (Nous appelons Luder une personne qui a une mau­vaise réputation sexuelle!) Je ne sais rien de plus détaillé. Le médecin qu’elle veut épouser porte par hasard le même nom qu’elle (que son frère!)

Mes expériences de voyage sont pauvres. J’ai parlé à Janet et suis très déçu. Il n’a que des connaissances tout à fait pri­mitives de la dem. pr. Aux choses plus récentes, vous inclus, il ne comprend rien du tout. Il est enfoncé dans ses schémas, et, soit dit en passant, il n’est qu’une intelligence, mais pas une personnalité, un plat causeur et le type du bourgeois médio­cre. Une très mauvaise blague : la splendeur du traitement par isolement chez Déjérine (9) à la Salpêtrière. Tout cela m’a fait une impression indiciblement puérile, et le moins puéril n’est pas la fumée des hauteurs qui embrume toutes les têtes dans une telle clinique. Ces gens ont cinquante ans de retard! Cela m’a porté sur les nerfs, de sorte que j’ai renoncé à Londres, où il y a encore bien moins à chercher. Je me suis en revanche consacré aux châteaux de la Loire. Il n’est donc pas question de complexe parisien. Malheureusement mon temps est encore très pris. Trois candidatures de personnes qui veulent travailler avec moi m’ont été proposées, c’est extrêmement international : un de Suisse, un de Budapest et un de Boston. L’Allemagne va être mal représentée. La question de la publication d’un Archiv devient plus pressante dans ces conditions. Je veux commencer à regarder la chose de plus près. La question de l’éditeur pré­sentera sans doute certaines difficultés. Mais avant d’entrepren­dre quelque chose de définitif dans cette direction, je dois engranger mon IIe volume des Études diagnostiques d’asso­ciation; cela me coûtera encore beaucoup de travail; car les travaux d’élèves donnent bien plus à faire que les propres travaux.

Binswanger jun. travaille à présent psychanalytiquement à Iéna. Espérons qu’il y laissera quelques traces durables. Son oncle souhaiterait ma visite. Malheureusement je n’en trouverai guère le temps, si utile que cela puisse être.

Recevez les meilleures salutations de votre toujours dévoué

Jung.


1. Philippe (Fülöp) Stein (1867-19×8), psychiatre hongrois, formé à Vienne. Il participa en 1906-1907 aux expériences d’association au Burg- hölzli, après avoir fait la connaissance de Bleuler au Congrès international de l’anti-alcoolisme à Budapest en 19öS. Fondateur du mouvement anti­alcoolique en Hongrie. Il abandonna la psychanalyse en 1913 et travailla dès lors comme neurologue à l’hôpital des ouvriers de Budapest.

2. Sandor Ferenczi (1873-1933), originairement Fraenkel, neurologue et psychanalyste hongrois, plus tard ami intime et collaborateur de Freud. Membre du « comité » (voir la notice après 321 J). Il fonda en 1913 l’Asso­ciation hongroise de psychanalyse.

3. Gustav Wolff (1865-1941), professeur de psychiatrie à Bâle, tenant du néovitalisme et de la téléologie.

4. Richard Bolte, « Assoziationsversuche als diagnostisches Hilfsmittel » [Essais d’association comme auxiliaires du diagnostic], Allgemeine Zeit­schrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin, vol. LXIV, 1907; cf. les comptes rendus de Jung dans G.W., 18.

5. L’Interprétation des rêves. Éd. originale : Die Traumdeutung, Leipzig et Vienne, 1900. L’édition française citée en référence dans ce volume est la traduction d’I. Meyerson, nouvelle édition augmentée et révisée par D. Berger, Paris, P.U.F., 1967

6. Otto Gross (1877-1919). Études de médecine à Graz, puis assistant de Kraepelin à Munich. Jung entend ici son livre Das Freudsche Ideoge- nitätsmoment und seine Bedeutung im manisch-depressiven Irresein Kraepelins [L’idéogénité freudienne et sa signification dans l’aliénation maniaco-dépressive de Kraepelin] Leipzig, 1907, qui traite de cas étudiés à la clinique munichoise. — Jung consacre un chapitre de ses Types psychologiques [éd. orig., 1921) aux idées typologiques que Gross exprime dans ses deux livres Die zerebrale Sekundärfunktion [La fonction cérébrale secondaire], Leipzig 1902, et Über psychopathische Minderwertigkeiten [Sur les infério­rités psychopathologiques], Vienne et Leipzig, 1909. Sur Otto Gross, d’abord abstinent et végétarien, puis toxicomane et mort dans la misère, voir Frieda Lawrence, The Memoirs and Correspondance, éd. E.W. Tedlock jr., Londres, 1961 (Frieda Weekly, née von Richthofen, plus tard épouse de D.H. Lawrence, eut en effet une liaison avec lui pendant son époque munichoise; il figure dans ses mémoires sous le nom d’Octavio) ; Leonhard Frank, Links, wo das Herz ist [A gauche, où est le cœur], 1952, où il iigure sous le nom de Dr Otto Kreuz; Robert Lucas, Frieda von Richthofen, Munich, 1972; Martin Green, The Von Richthofen Sisters, New York, 1974.

7. Carl Wernicke (1848-1905), professeur de psychiatrie à Berlin, Bres­lau et Halle. Il découvrit le centre de la parole dans le cerveau. Il est l’auteur d’un livre fondamental sur l’aphasie : Der aphasische Symptom- komplex ; Ein psychologische Studie auf anatomischer Basis, [Le syndrome aphasique; une étude psychologique fondée sur l’anatomie], Breslau, 1874.

8. La Question sexuelle (éd. orig. Munich, 19o5).

9. Joseph Déjérine(18491917), neurologue suisse, alors directeur de la Salpêtrière à Paris.

28-06-1907 Jung à Freud

33 J Burghölzli-Zurich, 28. VI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

D’abord quelques communications « d’affaires » : le Dr Stein1 de Budapest et un autre médecin neurologue, le Dr Ferenczi 2, veulent une fois vous rendre visite à Vienne et m’ont prié de vous demander quand une visite vous serait la plus commode. Le Dr Stein est un homme très convenable, d’une bonne intel­ligence, qui a travaillé expérimentalement avec moi. Il est encore tout à fait débutant dans l’art, mais a remarquablement vite compris la chose et l’exerce en pratique. Je pense que le mieux sera de vous mettre directement en contact avec lui (Dr Stein, Semmelweisgasse 11, Budapest).

Muthmann a été assistant à l’asile d’aliénés de Bâle. Je n’ai malheureusement jamais eu de rapport personnel avec lui. J’ai tout de suite commandé son livre. Il paraît, me raconte Bleuler, qu’il y a dedans un passage très amusant (corrigé), qui est très significatif du courage viril du Pr Wolff (3). Muthmann n’est d’ailleurs pas suisse, mais a peut-être appris en Suisse ce qu’est la colonne vertébrale.

Le médecin-chef Bolte (4) de Brême, qui a dernièrement pris parti pour vous et dont le travail paraîtra dans la Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie, est un Brêmois, autant que je sache; il vient donc d’une ville franche de l’empire. Le milieu fait apparemment beaucoup.

Par le même courrier je vous envoie le travail d’une de mes élèves, qui vous intéressera peut-être. Je crois en effet que les idées fondamentales de ce travail se laisseraient déve­lopper en une science statistique des complexes.

Grâce à votre aimable envoi j’ai vu avec une joie sincère que votre Psychopathologie de la vie quotidienne voit sa deuxième édition. C’est bien que vous ayez grandement étendu le texte; plus il y a d’exemples, mieux c’est. J’espère que vous pourrez également produire bientôt une nouvelle édition de l’Interpré­tation des rêves (5), car il me semble parfois que votre prophétie se réalise, à savoir que vous aurez percé d’ici dix ans. Cela bouge déjà de différents côtés : vous aurez sans doute reçu le travail d‘Otto Gross 6; il faut dire que là, je n’arrive pas bien à me per- suader que vous deviez plus ou moins simplement être le tailleur de pierres qui travaille au dôme inachevé du système de Wernicke 7. Il est bon cependant que soient démontrées toutes les lignes qui convergent vers vous. Le travail de Gross contient encore nombre de choses singulières, bien que dans le fond il ait une excellente compréhension. Je suis très impatient d’entendre ce que vous en dites.

Quelles sont les destinées de votre Gradiva? Avez-vous de nouveaux comptes rendus?

Cela vous intéressera peut-être de savoir que ma patiente (dem. pr.) avec le transfert sur le frère a soudain eu, derniè­rement, des pensées mégalomamaques : elle prétend avoir vécu elle-même le contenu de la Question sexuelle 8 de Forel, se tient pour parente de beaucoup de personnes distinguées, soupçonne les médecins de toutes sortes de relations sexuelles, veut épou­ser l’un des médecins assistants, un autre (médecin marié) aurait engrossé une patiente, une certaine demoiselle Lüders, de même une demoiselle Skudler, aussi doit-il divorcer d’avec sa femme. (Nous appelons Luder une personne qui a une mau­vaise réputation sexuelle!) Je ne sais rien de plus détaillé. Le médecin qu’elle veut épouser porte par hasard le même nom qu’elle (que son frère!)

Mes expériences de voyage sont pauvres. J’ai parlé à Janet et suis très déçu. Il n’a que des connaissances tout à fait pri­mitives de la dem. pr. Aux choses plus récentes, vous inclus, il ne comprend rien du tout. Il est enfoncé dans ses schémas, et, soit dit en passant, il n’est qu’une intelligence, mais pas une personnalité, un plat causeur et le type du bourgeois médio­cre. Une très mauvaise blague : la splendeur du traitement par isolement chez Déjérine (9) à la Salpêtrière. Tout cela m’a fait une impression indiciblement puérile, et le moins puéril n’est pas la fumée des hauteurs qui embrume toutes les têtes dans une telle clinique. Ces gens ont cinquante ans de retard! Cela m’a porté sur les nerfs, de sorte que j’ai renoncé à Londres, où il y a encore bien moins à chercher. Je me suis en revanche consacré aux châteaux de la Loire. Il n’est donc pas question de complexe parisien. Malheureusement mon temps est encore très pris. Trois candidatures de personnes qui veulent travailler avec moi m’ont été proposées, c’est extrêmement international : un de Suisse, un de Budapest et un de Boston. L’Allemagne va être mal représentée. La question de la publication d’un Archiv devient plus pressante dans ces conditions. Je veux commencer à regarder la chose de plus près. La question de l’éditeur pré­sentera sans doute certaines difficultés. Mais avant d’entrepren­dre quelque chose de définitif dans cette direction, je dois engranger mon IIe volume des Études diagnostiques d’asso­ciation; cela me coûtera encore beaucoup de travail; car les travaux d’élèves donnent bien plus à faire que les propres travaux.

Binswanger jun. travaille à présent psychanalytiquement à Iéna. Espérons qu’il y laissera quelques traces durables. Son oncle souhaiterait ma visite. Malheureusement je n’en trouverai guère le temps, si utile que cela puisse être.

Recevez les meilleures salutations de votre toujours dévoué

Jung.


1. Philippe (Fülöp) Stein (1867-1918), psychiatre hongrois, formé à Vienne. Il participa en 1906-1907 aux expériences d’association au Burg- hölzli, après avoir fait la connaissance de Bleuler au Congrès international de l’anti-alcoolisme à Budapest en 1905. Fondateur du mouvement anti­alcoolique en Hongrie. Il abandonna la psychanalyse en 1913 et travailla dès lors comme neurologue à l’hôpital des ouvriers de Budapest.

2. Sandor Ferenczi (1873-1933), originairement Fraenkel, neurologue et psychanalyste hongrois, plus tard ami intime et collaborateur de Freud. Membre du « comité » (voir la notice après 321 J). Il fonda en 1913 l’Asso­ciation hongroise de psychanalyse.

3. Gustav Wolff (1865-1941), professeur de psychiatrie à Bâle, tenant du néovitalisme et de la téléologie.

4. Richard Bolte, « Assoziationsversuche als diagnostisches Hilfsmittel » [Essais d’association comme auxiliaires du diagnostic], Allgemeine Zeit­schrift für Psychiatrie und psychisch-gerichtliche Medizin, vol. LXIV, 1907; cf. les comptes rendus de Jung dans G.W., 18.

5. L’Interprétation des rêves. Éd. originale : Die Traumdeutung, Leipzig et Vienne, 1900. L’édition française citée en référence dans ce volume est la traduction d’I. Meyerson, nouvelle édition augmentée et révisée par D. Berger, Paris, P.U.F., 1967

6. Otto Gross (1877-1919). Études de médecine à Graz, puis assistant de Kraepelin à Munich. Jung entend ici son livre Das Freudsche Ideoge- nitätsmoment und seine Bedeutung im manisch-depressiven Irresein Kraepelins [L’idéogénité freudienne et sa signification dans l’aliénation maniaco-dépressive de Kraepelin] Leipzig, 1907, qui traite de cas étudiés à la clinique munichoise. — Jung consacre un chapitre de ses Types psychologiques [éd. orig., 1921) aux idées typologiques que Gross exprime dans ses deux livres Die zerebrale Sekundärfunktion [La fonction cérébrale secondaire], Leipzig 1902, et Über psychopathische Minderwertigkeiten [Sur les infério­rités psychopathologiques], Vienne et Leipzig, 1909. Sur Otto Gross, d’abord abstinent et végétarien, puis toxicomane et mort dans la misère, voir Frieda Lawrence, The Memoirs and Correspondance, éd. E.W. Tedlock jr., Londres, 1961 (Frieda Weekly, née von Richthofen, plus tard épouse de D.H. Lawrence, eut en effet une liaison avec lui pendant son époque munichoise; il figure dans ses mémoires sous le nom d’Octavio) ; Leonhard Frank, Links, wo das Herz ist [A gauche, où est le cœur], 1952, où il figure sous le nom de Dr Otto Kreuz; Robert Lucas, Frieda von Richthofen, Munich, 1972; Martin Green, The Von Richthofen Sisters, New York, 1974.

7. Carl Wernicke (1848-1905), professeur de psychiatrie à Berlin, Bres­lau et Halle. Il découvrit le centre de la parole dans le cerveau. Il est l’auteur d’un livre fondamental sur l’aphasie : Der aphasische Symptom- komplex ; Eine psychologische Studie auf anatomischer Basis, [Le syndrome aphasique; une étude psychologique fondée sur l’anatomie], Breslau,1874.

8. La Question sexuelle (éd. orig. Munich, 19o5).

9. Joseph Déjérine(18491917), neurologue suisse, alors directeur de la Salpêtrière à Paris.

14-06-1907 Freud à Jung

32 F

14. 6. 07.

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Bonne nouvelle, que Genève également s’intéresse à la cause. Claparède et Flournoy ont toujours manifesté une attitude aimable dans leur revue. Je suis très content à présent qu’ils aient l’intention d’attirer l’attention sur vos travaux par un compte rendu détaillé. J’en profiterai certainement moi aussi.

Aujourd’hui justement m’est parvenu le livre d’un homme qui semble porter son nom à juste titre (1), Zur Psychologie und Therapie neurotischer Symptôme, par A. Muthmann (2). Il porte sur le titre la mention « une étude fondée sur la théorie des névroses de Freud ». M[uthmann] a été assistant à Bâle. Cela ne peut être un hasard; un Suisse comme lui me semble en vérité posséder plus de courage qu’un sujet allemand libre. Le livre est brave, de belles histoires de cas, de bons résultats, digne et modeste; j’espère que c’est un solide collaborateur qui se manifeste là. La perspective lui fait encore défaut, il traite ce qui a été trouvé en 1898 comme du tout nouveau, il ne dit pas non plus le moindre mot du transfert.

Je vous prends donc au mot au sujet de la revue. Vous conviendrez de plus en plus de sa nécessité; on ne manquera guère de lecteurs. Ne nous donnons pas un délai d’hésitation trop long, en automne 1908 environ le premier numéro. Vous avez naturellement touché dans le mille avec votre observation sur les cas ambulatoires. Selon leur manière coutumière de vivre les expériences, la réalité est trop proche aux femmes pour qu’elles croient au fantasme. Si j’avais voulu organiser mes affirmations d’après les indications des femmes de chambre, il n’en serait sorti que des cas négatifs. Cette conduite s’accorde d’ailleurs à d’autres particularités sexuelles de cette classe; des gens informés m’assurent que ces jeunes filles se laissent plus faci­lement coïter que par exemple regarder dévêtues. La chance de la thérapeutique consiste en ce qu’on a d’abord appris tant de choses dans les autres cas qu’on peut raconter soi-même leur histoire à ces personnes, sans attendre leurs contributions. Elles confirme­ront certainement alors; on ne peut rien apprendre de leur cas.

Dommage que mon cas avec la tasse de thé ne soit pas encore terminé; il pourrait sinon jeter de la lumière sur votre patiente qui vomit quand il y a une miette de pain dans le café. D’après quelques indices, ces symptômes renvoient à l’excrémentiel (urine et fèces). Il faudrait saisir le cas en commençant par le dégoût devant le cadavre de la mère. Le dégoût devant la mère remonte sans doute à l’époque de l’initiation sexuelle. J’ai d’ailleurs oublié que le sang menstruel est aussi à compter au nombre des excréments. Ce qui rend presque impossible un court traitement ambulatoire des cas, c’est l’élément tem­porel. En des durées aussi courtes, aucun changement psychi- que ne peut s’accomplir, de même qu’on ne dit rien à un homme qu’on connaît depuis si peu de temps.

Je vous remercie beaucoup de ce que vous enrichissiez mon expérience par la communication de cas de dem. pr. Votre dernier, femme de 36 ans, fixation à la mère, peut réellement être appelé idéal. La question : où donc mettre la libido qui doit être détachée de la mère? peut alors être résolue, si la chose se dessine comme dans d’autres de vos cas, par son dérou­lement [Verlauf] : vers l’auto-érotique. Il est intéressant que cet investissement de la mère qui succombe au processus de refoulement ait d’emblée une composante pathologique (com­pensatoire). Elle est excessive parce qu’il y a détournement loin du père; il faut présupposer un stade préliminaire d’incli­nation infantile commune pour le père. Peut-être important théoriquement. Vos intentions de voyage à Paris et à Londres me montrent, à ma satisfaction, que le temps où vous fournis­siez un travail excessif est passé. Je vous souhaite un complexe parisien intéressant, mais aussi je n’aimerais pas savoir le complexe viennois refoulé par l’autre. L’obstacle chez les Français est sans doute essentiellement de nature nationale; l’importation vers la France a toujours comporté des difficultés. Janet est une fine intelligence, mais il est parti sans la sexualité et ne peut à présent plus avancer; nous savons qu’en science il n’y a pas de retour en arrière. Mais vous entendrez certaine­ment beaucoup de belles choses.

Avec mes salutations cordiales, Votre dévoué

Dr Freud.


1. Mut (h) — courage.

2. Arthur Muthmann (1875-19..), Zur Psychologie und Therapie neuro­tischer Symptôme; Eine Studie auf Grund der Neurosenlehre Freuds [Contribution à la psychologie et à la thérapeutique des symptômes névrotiques; une étude fondée sur la théorie freudienne des névroses]. Halle, 1907.

14-06-1907 Freud à Jung

32 F

14. 6. 07.

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Bonne nouvelle, que Genève également s’intéresse à la cause. Claparède et Flournoy ont toujours manifesté une attitude aimable dans leur revue. Je suis très content à présent qu’ils aient l’intention d’attirer l’attention sur vos travaux par un compte rendu détaillé. J’en profiterai certainement moi aussi.

Aujourd’hui justement m’est parvenu le livre d’un homme qui semble porter son nom à juste titre (1), Zur Psychologie und Therapie neurotischer Symptome, par A. Muthmann (2). Il porte sur le titre la mention « une étude fondée sur la théorie des névroses de Freud ». M[uthmann] a été assistant à Bâle. Cela ne peut être un hasard; un Suisse comme lui me semble en vérité posséder plus de courage qu’un sujet allemand libre. Le livre est brave, de belles histoires de cas, de bons résultats, digne et modeste; j’espère que c’est un solide collaborateur qui se manifeste là. La perspective lui fait encore défaut, il traite ce qui a été trouvé en 1898 comme du tout nouveau, il ne dit pas non plus le moindre mot du transfert.

Je vous prends donc au mot au sujet de la revue. Vous conviendrez de plus en plus de sa nécessité; on ne manquera guère de lecteurs. Ne nous donnons pas un délai d’hésitation trop long, en automne 1908 environ le premier numéro. Vous avez naturellement touché dans le mille avec votre observation sur les cas ambulatoires. Selon leur manière coutumière de vivre les expériences, la réalité est trop proche aux femmes pour qu’elles croient au fantasme. Si j’avais voulu organiser mes affirmations d’après les indications des femmes de chambre, il n’en serait sorti que des cas négatifs. Cette conduite s’accorde d’ailleurs à d’autres particularités sexuelles de cette classe; des gens informés m’assurent que ces jeunes filles se laissent plus faci­lement coïter que par exemple regarder dévêtues. La chance de la thérapeutique consiste en ce qu’on a d’abord appris tant de choses dans les autres cas qu’on peut raconter soi-même leur histoire à ces personnes, sans attendre leurs contributions. Elles confirme­ront certainement alors; on ne peut rien apprendre de leur cas.

Dommage que mon cas avec la tasse de thé ne soit pas encore terminé; il pourrait sinon jeter de la lumière sur votre patiente qui vomit quand il y a une miette de pain dans le café. D’après quelques indices, ces symptômes renvoient à l’excrémentiel (urine et fèces). Il faudrait saisir le cas en commençant par le dégoût devant le cadavre de la mère. Le dégoût devant la mère remonte sans doute à l’époque de l’initiation sexuelle. J’ai d’ailleurs oublié que le sang menstruel est aussi à compter au nombre des excréments. Ce qui rend presque impossible un court traitement ambulatoire des cas, c’est l’élément tem­porel. En des durées aussi courtes, aucun changement psychi- que ne peut s’accomplir, de même qu’on ne dit rien à un homme qu’on connaît depuis si peu de temps.

Je vous remercie beaucoup de ce que vous enrichissiez mon expérience par la communication de cas de dem. pr. Votre dernier, femme de 36 ans, fixation à la mère, peut réellement être appelé idéal. La question : où donc mettre la libido qui doit être détachée de la mère? peut alors être résolue, si la chose se dessine comme dans d’autres de vos cas, par son dérou­lement [Verlauf] : vers l’auto-érotique. Il est intéressant que cet investissement de la mère qui succombe au processus de refoulement ait d’emblée une composante pathologique (com­pensatoire). Elle est excessive parce qu’il y a détournement loin du père; il faut présupposer un stade préliminaire d’incli­nation infantile commune pour le père. Peut-être important théoriquement. Vos intentions de voyage à Paris et à Londres me montrent, à ma satisfaction, que le temps où vous fournis­siez un travail excessif est passé. Je vous souhaite un complexe parisien intéressant, mais aussi je n’aimerais pas savoir le complexe viennois refoulé par l’autre. L’obstacle chez les Français est sans doute essentiellement de nature nationale; l’importation vers la France a toujours comporté des difficultés. Janet est une fine intelligence, mais il est parti sans la sexualité et ne peut à présent plus avancer; nous savons qu’en science il n’y a pas de retour en arrière. Mais vous entendrez certaine­ment beaucoup de belles choses.

Avec mes salutations cordiales, Votre dévoué

Dr Freud.


1. Mut (h) — courage.

2. Arthur Muthmann (1875-19..), Zur Psychologie und Therapie neuro­tischer Symptôme; Eine Studie auf Grund der Neurosenlehre Freuds [Contribution à la psychologie et à la thérapeutique des symptômes névrotiques; une étude fondée sur la théorie freudienne des névroses]. Halle, 1907.

12-06-1907 Jung à Freud

31 J

Burghölzli-Zurich, 12. VI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Dans la pause depuis ma dernière lettre j’ai été très pris, de sorte que je suis maintenant assez diminué. A la fin de la semaine dernière, Claparède 1, le directeur du laboratoire de psychologie expérimentale de Genève, est venu chez moi pour se faire intro­duire à la technique de l’expérience d’association. Vos ensei­gnements ont déjà solidement pris pied chez les psychologues de Genève, quand bien même tout n’est pas encore digéré. Le résultat suivant de la visite de Claparède me revient, il est vrai, principalement à moi : C[laparède] veut publier maintenant

dans les Archives de psychologie un grand exposé d’ensem­ble [2] de la totalité de mes travaux. Ce serait une nouvelle fois un symptôme que la cause est en marche. Flournoy [3] s’intéresse aussi extraordinairement à la chose. La semaine prochaine je dois aller pour dix jours à Paris et à Londres. Je rendrai à cette occasion visite à Janet et je l’interviewerai à votre sujet.

Vous me faites naturellement grand plaisir en annotant mes cas, car il n’y a qu’ainsi que je peux voir comment vous abor­dez un cas, ce que vous regardez comme important et comment vous abstrayez des règles plus générales. Je suis tout à fait de votre avis quand vous dites que les cas ne sont pas suffi­samment pénétrés. Indubitablement ils ne le sont pas. Mais dans la dem. praec. on apprend à se contenter de peu.

Il ne faut compléter le premier cas, celui avec la transposition sur le frère. Le matin du mariage de son frère elle a eu subite­ment l’idée de sauter par-dessus un large fossé de canalisation, profond de quatre mètres et s’est fait une distorsio pedis.

Aujourd’hui je vous rapporte le cas suivant :

Femme de trente-six ans. Son père était un sombre caractère, opprimait la famille. Aussi la patiente a-t-elle pris le parti de la mère, qui lui confiait tout son chagrin. Elle devinrent ainsi amies. La patiente n’avait qu’une amie en dehors de sa mère : une femme qui était également malheureuse dans le mariage. Elle n’avait aucun penchant pour les hommes. A 28 ans, pour des raisons pratiques, elle a épousé un homme plus jeune qu’elle, qui lui était aussi considérablement inférieur intellec­tuellement. Sexuellement elle était absolument sans désirs et totalement frigide. Peu à peu la mère idolâtrée de sa fille est devenue vieille et faible. La patiente a alors déclaré qu’elle ne pouvait ni ne voulait abandonner sa mère. Une dépression peu à peu croissante est alors apparue, négligence de sa famille, pensées de suicide, etc. Internement. Montre maintenant les symptômes de l’abaissement du niveau mental [4]. Dépression catatonique typique.

Votre proposition concernant la fondation d’un journal distinct correspond à des projets que je formule aussi. J’aimerais proposer le nom d’Archiv für Psychopathologie, car j’aimerais bien avoir un endroit où je pourrais déposer, rassemblés, les travaux faits dans notre laboratoire. J’aimerais cependant y réfléchir encore mûrement pendant un certain temps, car pour l’instant les perspectives de succès auprès du public, qui n’est généralement préparé que négativement, me semblent encore bien problématiques. Il faut de plus que j’aie engrangé aupa­ravant le deuxième volume de mes Etudes diagnostiques d’asso­ciation [Diagnostische Assoziationstudien], avant de pouvoir assumer de nouvelles obligations. Entre-temps il faut laisser agir le levain.

Ma policlinique est bien épineuse. L’analyse chez les gens incultes est une dure affaire. J’ai maintenant une personne qui ne peut pour rien au monde boire le reste de sa tasse de café s’il y a encore un peu de miettes de pain au fond, sinon elle doit vomir. « Cela la chatouille dans le cou. » Quand elle voit un cadavre, elle doit ensuite cracher continuellement pendant plusieurs jours. Ce dernier symptôme semble être apparu au moment de la mort de sa mère. Pouvez-vous me conseiller?

Il est divertissant de voir comme les femmes dans la policli­nique se diagnostiquent l’une l’autre leurs complexes érotiques, alors qu’elles ne les reconnaissent pas elles-mêmes. Chez les gens incultes, l’obstacle principal semble être le transfert terri­blement grossier.

Recevez mes salutations les plus cordiales et tous mes remer­ciements.

Votre entièrement dévoué

Jung.


1. Edouard Claparède (1873-1940), psychologue médical et pédagogue suisse, fondateur de l’institut Rousseau à Genève en 1912. Co-éditeur, avec Th. Flournoy, des Archives de psychologie.

[2] N’a jamais vu le jour. Cf. 5g J, § 3.

[3] Théodore Flournoy (1854-1920), psychiatre suisse. Influencé, tout comme Claparède, par la pensée de William James. Jung utilisa les travaux de Flournoy, en particulier le cas Frank Miller pour les Méta­morphoses et symboles de la libido, de même que ses recherches sur un médium, Des Indes à la Planète Mars, Paris, 1900.

[4] En français dans le texte. Ou « baisse de la tension ». L’expression remonte à Janet, Les Obsessions et la psychasthénie, Paris 1903, et se trouve fréquemment sous la plume de Jung dans ses derniers écrits.

12-06-1907 Jung à Freud

31 J

Burghölzli-Zurich, 12. VI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Dans la pause depuis ma dernière lettre j’ai été très pris, de sorte que je suis maintenant assez diminué. A la fin de la semaine dernière, Claparède 1, le directeur du laboratoire de psychologie expérimentale de Genève, est venu chez moi pour se faire intro­duire à la technique de l’expérience d’association. Vos ensei­gnements ont déjà solidement pris pied chez les psychologues de Genève, quand bien même tout n’est pas encore digéré. Le résultat suivant de la visite de Claparède me revient, il est vrai, principalement à moi : C[laparède] veut publier maintenant

dans les Archives de psychologie un grand exposé d’ensem­ble (2) de la totalité de mes travaux. Ce serait une nouvelle fois un symptôme que la cause est en marche. Flournoy (3) s’intéresse aussi extraordinairement à la chose. La semaine prochaine je dois aller pour dix jours à Paris et à Londres. Je rendrai à cette occasion visite à Janet et je l’interviewerai à votre sujet.

Vous me faites naturellement grand plaisir en annotant mes cas, car il n’y a qu’ainsi que je peux voir comment vous abor­dez un cas, ce que vous regardez comme important et comment vous abstrayez des règles plus générales. Je suis tout à fait de votre avis quand vous dites que les cas ne sont pas suffi­samment pénétrés. Indubitablement ils ne le sont pas. Mais dans la dem. praec. on apprend à se contenter de peu.

Il ne faut compléter le premier cas, celui avec la transposition sur le frère. Le matin du mariage de son frère elle a eu subite­ment l’idée de sauter par-dessus un large fossé de canalisation, profond de quatre mètres et s’est fait une distorsio pedis.

Aujourd’hui je vous rapporte le cas suivant :

Femme de trente-six ans. Son père était un sombre caractère, opprimait la famille. Aussi la patiente a-t-elle pris le parti de la mère, qui lui confiait tout son chagrin. Elle devinrent ainsi amies. La patiente n’avait qu’une amie en dehors de sa mère : une femme qui était également malheureuse dans le mariage. Elle n’avait aucun penchant pour les hommes. A 28 ans, pour des raisons pratiques, elle a épousé un homme plus jeune qu’elle, qui lui était aussi considérablement inférieur intellec­tuellement. Sexuellement elle était absolument sans désirs et totalement frigide. Peu à peu la mère idolâtrée de sa fille est devenue vieille et faible. La patiente a alors déclaré qu’elle ne pouvait ni ne voulait abandonner sa mère. Une dépression peu à peu croissante est alors apparue, négligence de sa famille, pensées de suicide, etc. Internement. Montre maintenant les symptômes de l’abaissement du niveau mental (4). Dépression catatonique typique.

Votre proposition concernant la fondation d’un journal distinct correspond à des projets que je formule aussi. J’aimerais proposer le nom d’Archiv für Psychopathologie, car j’aimerais bien avoir un endroit où je pourrais déposer, rassemblés, les travaux faits dans notre laboratoire. J’aimerais cependant y réfléchir encore mûrement pendant un certain temps, car pour l’instant les perspectives de succès auprès du public, qui n’est généralement préparé que négativement, me semblent encore bien problématiques. Il faut de plus que j’aie engrangé aupa­ravant le deuxième volume de mes Etudes diagnostiques d’asso­ciation [Diagnostische Assoziationstudien], avant de pouvoir assumer de nouvelles obligations. Entre-temps il faut laisser agir le levain.

Ma policlinique est bien épineuse. L’analyse chez les gens incultes est une dure affaire. J’ai maintenant une personne qui ne peut pour rien au monde boire le reste de sa tasse de café s’il y a encore un peu de miettes de pain au fond, sinon elle doit vomir. « Cela la chatouille dans le cou. » Quand elle voit un cadavre, elle doit ensuite cracher continuellement pendant plusieurs jours. Ce dernier symptôme semble être apparu au moment de la mort de sa mère. Pouvez-vous me conseiller?

Il est divertissant de voir comme les femmes dans la policli­nique se diagnostiquent l’une l’autre leurs complexes érotiques, alors qu’elles ne les reconnaissent pas elles-mêmes. Chez les gens incultes, l’obstacle principal semble être le transfert terri­blement grossier.

Recevez mes salutations les plus cordiales et tous mes remer­ciements.

Votre entièrement dévoué

Jung.


1. Edouard Claparède (1873-1940), psychologue médical et pédagogue suisse, fondateur de l’institut Rousseau à Genève en 1912. Co-éditeur, avec Th. Flournoy, des Archives de psychologie.

2. N’a jamais vu le jour. Cf. 5g J, § 3.

3. Théodore Flournoy (1854-1920), psychiatre suisse. Influencé, tout comme Claparède, par la pensée de William James. Jung utilisa les travaux de Flournoy, en particulier le cas Frank Miller pour les Méta­morphoses et symboles de la libido, de même que ses recherches sur un médium, Des Indes à la Planète Mars, Paris, 1900.

4. En français dans le texte. Ou « baisse de la tension ». L’expression remonte à Janet, Les Obsessions et la psychasthénie, Paris 1903, et se trouve fréquemment sous la plume de Jung dans ses derniers écrits.

06-06-1907 Freud à Jung

3o F

6. 6. 07

IX, Berggasse 19.

Mon cher collègue,

Je suis très surpris que ce soit moi le riche de la table de qui il tombe quelque chose pour vous. Cette affirmation doit sans doute se rapporter à des choses qui ne sont plus mentionnées par la suite. Si seulement j’étais cela! Je me trouve justement bien misérable devant vos efforts autour de la dem. pr. Vous trouverez sur la feuille ci-jointe les résultats des efforts aux­quels vous m’engagez. Comme je n’ai pas l’impression des cas, ils sont bien insatisfaisants, — je ne prends ces gribouillages que pour une occasion de répéter des choses que j’ai, comme vous me l’écrivez, exprimées trop peu clairement la première fois.

Un livre d’image comme vous l’ébauchez serait fort instructif. Il permettrait avant tout d’embrasser du regard l’architectonique des cas. J’ai essayé quelque chose de semblable à plusieurs reprises, mais je voulais toujours trop, je voulais la garantie de la vision parfaitement transparente du tout, je voulais représen­ter toutes les complications et je suis ainsi chaque fois resté bloqué. Mais ne voulez-vous pas prendre une telle intention au sérieux? Osez-vous déjà entreprendre sérieusement le com­bat pour la reconnaissance de nos nouveautés? La première chose serait alors de fonder une revue, par exemple « pour la psychopathologie et la psychanalyse », ou plus insolemment seulement la psychanalyse. On trouverait bien un éditeur, le rédacteur ne pourrait être que vous, Bleuler ne refusera pas, j’espère, de faire fonction de directeur à mes côtés. Nous n’avons pas encore d’autres collaborateurs! Mais quelque chose comme cela attire. Nous ne manquerons pas de matériel, rien ne nous causera plus de peine que de choisir, d’abréger et de refuser les contributions. Avec nos propres analyses (de nous deux) nous remplissons facilement plus d’un volume par année. Et si le dicton a raison : qui insulte achète, alors l’éditeur fera une bonne affaire.

Cela ne vous attire-t-il pas? Réfléchissez-y donc!

J’ai maintenant davantage de temps libre et puis par consé­quent pêcher certaines choses dans le courant qui passe chaque jour à côté de moi. Je note à nouveau mes analyses. Une de mes patientes vient de venir en consultation, et me fait déjà tourner la tête maintenant, de sorte que je n’ai plus d’idées du tout. Son symptôme principal est qu’elle ne peut pas tenir une tasse de thé eine Schale Thee] en présence de quelqu’un; c’est naturellement seulement une condensation outrée des plus importantes inhibitions. Ce matin elle a très mal travaillé. « A peine étais-je dans l’antichambre, dit-elle maintenant, que je tenais le tout rassemblé. Naturellement, quand quel­qu’un a une lâcheté innée! D’ailleurs lâcheté * et Schale Thee ne sont pas tellement éloignés. » Elle retourne constamment les mots. L’histoire de son enfance se joue entre sa mère et sa nourrice, qui est longtemps restée auprès d’elle. La mère s’appelle Emma; retournez cela : Amme [nourrice]. Que le diable emporte les critiques ergoteurs ! Suggestion, etc. !

Votre cordialement dévoué

Dr Freud.

[Annexe] (1)

Je dois donc fantasmer [phantasieren] sur vos deux cas. Je n’ai sans doute pas besoin de recopier les notes, vous les avez certainement.

Le premier est le plus facile : Il commence à 9 ans, les déterminations essentielles sont naturellement situées der­rière; chaque hystérie, d’après moi, se rattache à la sexualité des années 3-5. Mais on ne peut pas le prouver sans une très longue analyse. Votre anamnèse n’apporte pour ainsi dire que le matériel historique; ce sont les souvenirs d’enfance conservés qui mèneraient au matériel préhistorique. Dans la dementia praecox, il faudra sans doute souvent se contenter du matériel historique.

Tout se déroule ensuite clairement, l’amour pour le frère règne en elle sans refoulement, mais de sources inconscientes. Sous des conflits grandissants, refoulement progressif, sentiment de culpabilité comme réaction. Très joli son comportement pen­dant les fiançailles du frère, comparaison avec la fiancée. Pas de symptômes de conversion, seulement des états d’âme conflictuels. Au moment du rapprochement à la réalité, grâce à la demande en mariage du monsieur, qu’elle associe à son frère, le refoulement se manifeste, elle tombe malade. La masturbation sans doute continuelle a dû empêcher une conformation hystérique du cas, car une vraie hystérique aurait arrêté depuis longtemps de se masturber et aurait eu des symptômes substitutifs. Votre diagnostic de démence est alors tout à fait juste, confirmé par l’idée délirante. Il semble qu’elle parvienne ensuite à détacher sa libido de son frère, en substituant de l’indifférence, l’euphorie [est] théoriquement un renforcement du moi par l’investissement d’objet retiré.

Donc un cas seulement partiel, sans doute inachevé, guère entièrement percé à jour.

II. Le paranoïde.

Il commence avec des expériences homosexuelles. La jeune fille à tête de garçon est le médiateur du retour de la libido vers la femme. A Londres situation de conflit, ne supporte pas l’écroulement de ses espérances, se tue face à la situation désespérée (symbole : n° 13), après plusieurs tentatives pour se procurer ce qui lui manque. Il n’y réussit pas par l’hallucina­tion, il n’y a pas de régression des représentations psychiques aux perceptions, mais les perceptions sont influencées, plus exac­tement, les souvenirs de perceptions fraîches sont influencés dans le sens des fantasmes de désir. Nous pouvons aisément distinguer cette sorte d’accomplissements de désir des idées délirantes. Ils ont cependant déjà un caractère particulier, qui est propre à la paranoïa, et que la théorie expliquerait par une localisation. Dans le combat entre la réalité et les fantasmes de désir, ces derniers s’avèrent être les plus forts, parce qu’ils ont des racines inconscientes. Le refoulement n’entre pas en ligne de compte ici, mais sans doute une subjugation [Über­wältigung], c’est-à-dire : nous sommes devant un processus de psychose, ce n’est pas l’inconscient qui a été refoulé, l’incons­cient a subjugué le moi rattaché à la réalité. Du moins tempo­rairement ici : le suicide montre que ce n’était pas un succès durable, il est un acte de défense du moi normal contre la psychose.

Entre cette époque londonienne et l’entrée définitive dans la maladie se situe une période de santé, c’est-à-dire de refoule­ment réussi. Mais à présent que la libido revient avec la nou­velle des fiançailles, la maladie s’ensuit sous une forme typi­quement paranoïde, avec projection. Le résultat final, à savoir que Lydia est dans tout et fait tout, veut dire en effet que cet amour d’objet a pris entièrement possession de lui. D’après la forme de cette manifestation cependant, il s’agit d’une libido qui a réinvesti quelque chose de refoulé. Le refoulement s’est produit dans la guérison, et consistait — ce qui ne peut pas se démontrer dans ce cas — en une projection vers l’extérieur, non toutefois en une représentation forte comme dans le délire de désir, mais plutôt en une représentation faible, ce qui ne peut avoir été possible que grâce au détachement de la libido. La libido à son retour a trouvé son objet comme objet extérieur, projeté. Je conclus des cas de démence pure que la libido est allée vers l’auto-érotisme au cours du refoulement intermédiaire; ce cas paranoïde n’en montre rien. La paranoïa, de manière générale, ne montre que le retour de la libido, le détachement (refoulement) (2) peut être vu dans vos observations sur la démence.

Le problème psychologique (non le problème clinique) est le mécanisme de la projection dans le monde des perceptions, qui ne peut être identique avec la simple régression du désir.

Ce qui est très intéressant et, je l’espère, sera bientôt étudié sur d’autres cas, est le rapport de la paranoïa ultérieure (avec projection) à une psychose de subjugation originelle. La réalité a tout d’abord été subjuguée par les forts fantasmes de désir, mais de sorte qu’il n’y a eu que des souvenirs faussés, non des désirs hallucinés. Comme réaction s’ensuit alors le refoule­ment des fantasmes de désir; c’est peut-être à cause de ce stade préliminaire que la libido à son retour les trouve si près de l’extrémité des perceptions. Dans le processus paranoïde, la régression ne semble pas aller vraiment jusqu’au système Perception, mais seulement jusqu’au système le plus voisin : souvenirs. J’espère qu’au cours d’analyses ultérieures la diffé­rence avec le type hystérique de la conversion se laissera démon­trer plus clairement.

Je ne peux pas donner davantage, mais suis très prêt à recevoir davantage.


* En français dans le texte. (N.d.T.)

1. Écrite sur les deux côtés d’une grande feuille, 25 X 40 cm; la lettre elle-même sur le petit papier à lettres.

2. Écrit sous le mot précédent dans l’original.

04-06-1907 Jung à Freud

29 J

Burghölzli-Zurich, 4. VI. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je trouve excellente cette phrase de votre dernière lettre, que l’on peut se « réjouir de la richesse », Je me réjouis chaque semaine de votre richesse et je vis des miettes qui tombent de la table du riche.

J’ai de nouveau un joli cas de dépression chez une dem. pr. :

9e année : La patiente voit les traces de la menstruation de sa mère, sur quoi excitation sexuelle et onanisme

12e année : Commencement de la menstruation. Etude de livres instructifs sur la sexualité. Fantasmes sur les organes génitaux de ses frères et sœurs, surtout de son frère aîné. Les autres frères et sœurs l’engagent cette année-là à se conduire de manière plus réservée envers son frère, puisqu’elle est à présent adulte.

16e année : Symptômes d’une forte émotivité. Pleure durant des jours lorsque le fiancé d’une amie plus âgée est en danger dans les Alpes. Son frère est grand alpiniste.

18e année : Violente agitation et nervosité durant des jours pendant le mariage de sa sœur. Pulsion sexuelle augmentée et onanisme en conséquence. Sentiment de culpabilité gran­dissant.

20e année : Le frère aîné se fiance; elle se sent comme frappée par la foudre. Doit se comparer constamment à la fiancée, qui a tous les avantages, alors que la patiente disparaît complète­ment à côté d’elle.

21e année : Fait pour la première fois la connaissance d’un monsieur qui fait paraître des intentions de mariage. Elle le trouve sympathique, parce qu’il lui rappelle son frère à beau­coup d’égards. Mais elle a tout de suite un sentiment de culpa­bilité accru : qu’il n’est pas bien de penser au mariage, etc. Dépression croissante, soudain pulsion extrêmement vive de suicide. Internement. Tentatives très dangereuses de suicide. Symptômes indubitables de d. pr. Idée délirante : son frère ne peut pas se marier, parce qu’il fait faillite. Au bout d’environ une demi-année, brusque revirement en euphorie, au moment où sa sœur lui parle des cadeaux de mariage du frère. Dès lors euphorique, prend part au mariage sans la moindre émotion, ce qui lui paraît très frappant, parce qu’au mariage d’une sœur, trois ans auparavant, elle était tout en larmes. Après le mariage, déclin de l’euphorie jusqu’à la normale. Se fait une distortio pedis. Ne parle pas volontiers de « rentrer à la maison ».

Dans ce style je pourrais bien fabriquer un livre d’images très plaisant auquel peut seul prendre plaisir celui qui a goûté à l’arbre de la connaissance. Les autres resteraient bredouilles!

Un cas de paranoïa (d. pr. paranoïde) :

Env. 10e année : Le patient est séduit à l’onanisme mutuel par un garçon plus âgé.

Env. 16e année : Tombe amoureux d’une adolescente qui a une tête de garçon (court tondue). (Elle se nomme Berty Z.)

Env. 18 ans : Fait par l’intermédiaire de la jeune fille sus dite la connaissance d’une personne du nom de Lydia X., de qui il tombe définitivement amoureux.

Env. 24 ans : A Londres. Il est licencié de son poste (pour­quoi?), parcourt les rues pendant trois jours dans un état troublé, sans manger, s’entend plusieurs fois appeler par son nom; un cheval se cabre non loin de lui, il est effrayé : par là on veut lui faire comprendre qu’il obtiendra une bonne situa­tion. Il va enfin à la maison le soir. Sur le chemin de la station vient une dame inconnue, elle veut apparemment l’aborder. Mais lorsqu’elle s’approche il voit que c’est une dame inconnue, honnête et non une cocotte. A la station se tiennent un jeune homme et une jeune fille, c’est Berty Z. de Zurich. Il n’en est cependant pas tout à fait sûr. Devant sa maison, il voit pour la première fois qu’elle porte le numéro 13. Dans la même nuit il se tire une balle dans la tête, mais sans en mourir. Guérison.

Env. 34 ans : A un poste à Zurich. Apprend que Lydia X. est fiancée. État d’agitation, est interné. Délire de grandeur et de persécution. Est Dieu, Monseigneur, Docteur, etc. Lydia X. ainsi que la sœur et la mère de celle-ci sont contenues dans toutes les personnes qu’il vient à voir. Tout ce qui se passe est l’œuvre de ces personnes. Elles sont constamment autour de lui, mais ne se montrent jamais sous leur véritable figure. « Il faudrait m’amener une fois Lydia, pour que je puisse émettre mon sperme sur elle. Alors la chose serait en ordre. »

Il y a trois ans l’image délirante s’est transformée. A ce moment le patient a fait la connaissance, lors d’une festivité de l’établissement, d’une jeune fille qui a le tic de secouer la tête. Elle avait les cheveux court tondus. Il est manifestement tombé amoureux d’elle. Peu après, Lydia ne faisait plus rien directement, mais par le fait qu’elle « tirait une princesse par les cheveux (1) ». Ce singulier mécanisme à deux pistes effectue à présent tout ce qui se produit dans son entourage.

Depuis le mariage de Mlle X., plus de rémission!

Je vous serais très reconnaissant si vous vouliez m’exposer vos opinions théoriques sur le dernier cas. Votre dernière expo­sition détaillée était, je l’avoue, trop difficile, de sorte que je n’ai pas pu suivre. Ma compréhension suit mieux quand ce sont des cas concrets.

La prochaine fois j’aimerais vous relater un autre cas qui m’intéresse théoriquement, qui semble être bâti un peu autre­ment que ces cas-là, mais qui est très caractéristique d’une grande catégorie de cas de d. pr. Actuellement j’ai un cas où malgré tous mes efforts je ne peux pas distinguer s’il s’agit d’une d. pr. ou d’une hystérie. Il faut dire que de manière générale les différences entre d. pr. et hystérie s’effacent chez moi de façon tout à fait inquiétante depuis que j’analyse.

Recevez mes meilleures salutations!

Votre entièrement dévoué

Jung.


1[1] Cf. Über die Psychologie der Dementia praecox, § 169, n. 152, où est relevé un propos semblable d’un patient.