07-07-1914 Freud à Lou

Vienne, IX, Berggasse 19

7. 7. 1914

Chère Madame,

Je suis tellement occupé qu’il vaut mieux que je vous réponde sans retard.

Merci du fond du cœur de votre lettre. J’ai été très heureux d’apprendre que vous vous êtes déjà aperçue, il y a un an, des tentatives faites pour déplacer le problème de son centre et que vous les avez reconnues pour telles. Il ne reste plus qu’à discuter des motifs desquels elles découlent.

Je considère qu’en me permettant de prendre connaissance de votre correspondance avec Adler, vous me donnez la marque d’une grande confiance. La lettre montre sa viru­lence spécifique et caractérise parfaitement sa personnalité. Je ne crois pas qu’elle démente le portrait que j’ai tracé de lui. Disons en bon allemand (ce sera ensuite plus facile de continuer) que c’est un être répugnant.

Je n’ai jamais combattu des divergences de vues dans la sphère des recherches sur la ψα,d’autant plus que j’ai habi­tuellement moi-même plusieurs opinions sur un même objet, tout au moins jusqu’au moment où je publie l’une d’elles. Mais il faut conserver son unité au noyau, sans quoi cela changerait toute l’atmosphère.

On ne peut pas prévoir aujourd’hui comment se déroulera le congrès. Il se peut que tout se passe dans le plus grand calme, notamment si, à ce moment, les Suisses s’étaient retirés. Dans le cas contraire, je ne voudrais pas hasarder notre revoir sur cette carte.

Le mystérieux invité que vous annoncez sera très bien accueilli par tous. Et si vous vous êtes raconté Anal und Sexual, nul doute que les frères (31) voudront l’écouter, eux aussi.

Bien à vous.

Freud.

31. Une allusion — fréquente — de Freud à propos du sentiment de Lou A.-S. (tel qu’elle l’a plus tard exprimé dans Lebensrückblick) d’une certaine appartenance à ses frères, éprouvé par elle dans son enfance, et qu’elle fit plus tard « rayonner sur tous les hommes du monde ». (« Il me semblait toujours retrouver caché en chacun d’eux un de mes frères. ») Louise von Salomé naquit le 12 février 1861 après cinq frères (desquels deux moururent jeunes). Freud parle la plupart du temps de six frères.

06-07-1914 Eitingon à Freud

53 E

[En-tête III Berlin], le 6 juillet 1914

Cher Professeur,

Tous mes remerciements pour « l’Histoire du mouvement psychanaly­tique1 ». Avec émotion et admiration – ces affects que je connais si bien en bon lecteur de vos textes -, j’ai reconnu ici votre plume, qui ouvrait jus­qu’ici comme une charrue notre terre la plus noire et la plus fertile et se transforme à présent en une lame acérée2. Les coups portent bien et les personnes concernées auront beau monter sur leurs ergots, ces cicatrices ne s’effaceront pas. Qu’il était bon de voir cette mêlée excentrique, cette confusion babylonienne des langues de ceux qui ne sont plus des nôtres lar­gement déchirée par le large écho de votre parole sur ce qu’est l’analyse et sur les endroits où elle ne se trouve pas.

Il est extraordinairement stimulant d’écouter le récit de ces années, où vous avez, seul, posé les fondations de ce qui nous rassemble et nous porte, de ce à quoi nous sommes plus désireux que jamais de contribuer active­ment.3

A titre personnel je vous remercie aussi cordialement pour avoir si aima­blement mentionné cet instant où mon bon instinct m’a conduit auprès de vous à Vienne3. C’est la même pulsion qui m’amène à vous demander à présent si jeb pourrais vous rendre visite vers la fin juillet pour une journée à Karlsbad, comme je l’ai fait l’an passé à Marienbad.

Cela pourrait aussi être au début août, n’importe quelle date me convien­dra également puisque nous restons à Berlin après notre congrès4.

Avec tous mes vœux pour votre cure à Karlsbad, je reste

dans mon ancien et fidèle dévouement Votre M. Eitingon

  1. Ms : « plus » et « que jamais » ajoutés après coup.
  2. Dans le manuscrit, suivi par un « vous » ajouté après coup et faisant doublon.
  3. Freud a largement diffusé sous forme de tiré à part ce texte polémique (1914d) tiré du 6′ vol. du Jahrbuch, avec lequel il voulait provoquer la scission avec Zurich (voir Schröter 1995a, p. 527).
  4. Inversion de la phrase biblique (par ex. Isaïe 2, 4) : les épées deviendront des char­rues.
  5. Dans le texte de Freud, on lit (1914d, p. 65) : « En janvier 1907, le premier membre de la clinique de Zurich, le Dr Eitingon, arriva à Vienne. » Pour obtenir la date de cette visite, Freud a posé la question à Abraham, lequel se l’est fait transmettre par Eitingon (Abr. à Freud, 15 janvier : F/A, p. 159). Voir l’Introduction, p. 11.
  6. Pour les 20 et 21 septembre, on avait prévu un congrès de l’API à Dresde. Il fut annulé en raison de la guerre.

05-07-1914 Abraham à Freud

* Berlin W, Rankestrasse 24

5.7.14.

Cher Professeur,

Je n’ai reçu jusqu’à présent encore aucun signe de Zürich et de Munich. A moins que vous ne manifestiez d’autres désirs, dimanche prochain, je laisserai partir la lettre adressée à Maeder et à Seif.

En conclusion du semestre d’été, j’ai fait, vendredi dernier à la « Gesellschaft für Sexualwissenschaft », un exposé sur l’inceste, le mariage entre parents et l’exogamie. J’ai trouvé beaucoup plus de compréhension et d’approbation que je ne m’y attendais.

Il me faut maintenant encore une fois vous demander un conseil. Il y a quelque temps déjà, je vous ai dit que je voulais parler à Dresde du traitement des psychoses. Entre-temps, j’en suis venu à penser qu’il était souhaitable d’avoir une expé­rience plus grande, avant d’intervenir publiquement; ce thème pourrait peut-être, sous la forme d’un rapport central, être l’objet de discussion d’un des prochains congrès. Un autre sujet s’impose maintenant à moi. Je crois avoir réussi, à travers plusieurs analyses que j’ai meneés cette année, à éclairer pres­que complètement l’éjaculation précoce, c’est-à-dire jusqu’aux racines les plus profondes, dans les deux premières années de vie. J’aimerais présenter les résultats au congrès. Mais j’aime­rais savoir si vous trouvez que le sujet est approprié. En outre, je tiens à vous faire remarquer que je devrais alors analyser assez en détail l’angoisse de castration; or ce que vous m’aviez dit à Noël, pendant le voyage à Berlin, n’est toujours pas publié! Le mieux serait, bien sûr, que vous parliez vous-même de ces choses à Dresde; je pourrais ensuite, pour ainsi dire, en montrer l’application à une question particulière. Du reste, la dérivation de l’angoisse de castration n’est qu’un des résultats que j’ai acquis.

Les vacances sont maintenant proches pour vous; pour le cas où je n’aurais pas l’occasion de vous écrire d’ici là, je veux dès maintenant vous souhaiter, à vous et aux vôtres, un bon voyage et un bon repos. J’aimerais bien d’ailleurs connaître votre adresse à Karlsbad. — Ma femme s’en va demain avec les enfants sur la Baltique.

Salutations cordiales à vous tous de la part de nous tous

Votre Abraham.

La réponse aux questions ci-dessus ne presse pas!

05-07-1914 Lou à Freud

Göttingen, 5. VII. 1914

Cher Professeur,

Non, je n’ai pas cherché à dissimuler des objections — la plus terrifiante franchise serait apparue noir sur blanc, tant je crois peu, dans ce cas, à une brouille résultant de cette sin­cérité. J’ai simplement cherché à m’exprimer avec d’autant plus de brièveté que l’envoi massif d’un ouvrage important entraînant avec soi un envoi massif de réponses, j’en ai été épouvantée pour vous.

En lisant votre essai, je me disais avec une certaine irri­tation que toute véritable révolution suscite des clameurs indignées ; mais il appartient à la partie la plus spécifique de la psychanalyse freudienne d’avoir à le supporter d’une manière tout à fait nouvelle et de se voir ainsi contrainte à ces « démasquages », « accusations » et très pénibles dis­cussions. Car seules, vos découvertes sont constamment situées, et progressent, derrière des résistances (chez nous tous) et nous avons complètement oublié notre joie enfantine lors du jeu de cache-tampon, où ce qui a été intentionnellement caché est extirpé de son coin avec un cri de triomphe. Que l’on ne puisse convaincre personne ici — à moins qu’il n’y soit à l’avance vraiment prédisposé —, cet accord entre l’expérience et la connaissance est ce qu’il y a de plus attirant et de plus grand dans cette science nouvelle et c’est ce qui prête à toutes ces luttes un côté si pathétique.

Certes, personne ne peut prévoir si, en dehors des recherches psychanalytiques proprement dites, dans ces autres milieux où on les considère sous l’angle philosophique, etc., les opinions concorderont toujours ; car c’est là qu’elles se décident pour chacun très personnellement, même lorsque l’on veut s’en libérer complètement. Mais alors que les points discutables qui se situent à la périphérie de la psychanalyse ne pourront jamais cessé d’exister, mieux, ne le devraient même pas ; il me semble que les malentendus des diverses « scissions » * proviennent presque tous du fait que l’on a déplacé le problème nucléaire de sa position centrale et que l’on prend un point de départ tout à fait ailleurs ; et cela, uniquement pour des raisons personnelles. Il y a juste un an que j’ai correspondu avec Adler 27 à ce sujet ; à cette époque, j’ai eu grande envie de vous soumettre îa lettre et la réponse ; ultérieurement, je le voudrais encore, bien qu’aujourd’hui, j’aurais su, je l’espère, mieux m’expliquer.

Cet été, je me suis efforcée d’écrire un ouvrage que j’ai intitulé Anal und Sexual28, je ne sais pas encore si c’est publiable, mais en attendant, je me le suis raconté à moi-même.

Nous nous reverrons lors de ces journées de fin septembre que l’on est en droit de prévoir orageuses 29. Il se peut alors que je vous demande la permission de vous présenter un invité 30, qui pourra sans doute être utile un jour.

Votre Lou Andréas.

* « Spaltungen ».

27. Le 12 août 1913, Lou A.-S. avait écrit de Göttingen à Alfred Adler « afin de formuler certaines choses que je conçois aujourd’hui autrement que l’été dernier, où je vous écrivis pour la première fois ». Adler lui répondit le 16 août. Les deux lettres sont publiées dans le Journal, pp. 388-392.

28. Cet ouvrage parut sous ce titre dans le 5e fascicule de la quatrième année d’Imago.

29. Il avait été prévu un Congrès à Dresde pour les 20/21 septembre ; il n’eut pas lieu, sans doute à cause de la guerre. Lou A.-S. s’attendait à un « déroulement orageux » des discussions.

30. Étant donné les circonstances, il peut s’être agi d’Eduard Spranger, lequel (à cette époque, il enseignait à Leipzig) s’était adressé à elle vers la fin mai à propos d’une revue qu’il voulait fonder pour servir la jeunesse. « Vos nouvelles Im Zwischenland (1902) m’ont touché au plus profond de mon travail et de mon sentiment. » Elle ne put pas approuver ce projet de Spranger, mais il résulta de ces premières lettres une correspondance et un échange d’idées animés ainsi que des rencontres de personne à personne, sans doute jusqu’en octobre 1914.

01-07-1914 Jones à Freud

1er juillet 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

Deux présents me sont arrivés, dont je vous remercie : le reprint « historique», où les modifications m’ont intéressé, et la citation de Goethe amusé (1) ; et les épreuves du Narzissmus. Je n’en dirai rien pour l’instant, car c’est l’un de vos articles « avancés» (comme le chapitre VII de la Tramdeutung) qui exige plus qu’une lecture. Nous aurons cette fois-ci un bon Jahrbuch, qui tranchera sur le dernier.

Ferenczi propose de passer un mois à Londres cet été, et j’espère qu’il donnera suite à ce projet.

Vendredi, je me rends à Durham pour un colloque sur «le rôle du refoulement dans l’oubli», organisé conjointement par la British Psychological Society, l’Aristotelian Society et la Mind Association. J’ai déjà reçu quatre des communications qui y seront présentées, et je vous les ferai parvenir plus tard. Trois d’entre elles sont excel­lentes, l’une étant d’un niveau remarquablement élevé, bien que critique. Vous serez surpris, je crois, de leur qualité (2).

Notre tout dernier visiteur ici a été Frink, le président de la New York ψα Society (3). Il a l’intention de venir fin mai se faire analyser par vous, Abraham ou moi ! Il paraît honnête homme, mais très limité. Il n’a donné aucune nouvelle particulière de l’Amérique, et a paru très satisfait du groupe de NY.

J’ai eu dernièrement des nouvelles d’Abraham, et j’ai hâte de savoir le résultat de sa bombe que, cependant, votre reprint peut rendre inutile; je lui ai suggéré d’at­tendre trois ou quatre semaines, si possible, car Jung peut encore jouer dans nos mains (4).

Trois autres personnes d’ici sont allées chez Jung, dont deux pour trois semaines seulement ! L’épouse d’Eder, le Dr Nicholl (5) — un jeune assez prometteur, mais influencé par le Dr Constance Long — et une collègue de Miss Long. Ce mois-ci, Jung descend une semaine chez Miss Long, et elle désirait que notre société l’invite à prendre la parole devant nous – ce à quoi j’ai bien entendu opposé mon veto. [Il (6)] Bryan m’est d’un grand secours, car je ne puis compter sur Eder. Bryan est notre vice-président, et il deviendra président au cas où je serais porté à la présidence de la Vereinigung, affaire qui — j’imagine — n’a pas encore été tranchée (7).

Je n’ai pas l’intention de me rendre au Congrès de Berne, car j’ai beaucoup de tra­vail ici. Les patients continuent à venir, et j’aurai sept heures d’analyse par semaine tout au long de l’été.

S’il fait aussi chaud à Vienne qu’ici à l’heure actuelle, vous serez particulièrement ravi de fuir, même si vous serez sans doute ravi de toute façon. Votre fille vient en Angleterre ce mois-ci, n’est-ce pas ? J’espère avoir l’occasion de la voir quelque temps.

Je n’ai pas grand-chose de neuf à ajouter, vous le voyez, à ma dernière lettre – les choses étant dans l’ensemble assez calmes à l’heure qu’il est. Je vous adresse mes meilleurs vœux pour de fécondes et bénéfiques vacances, dont je suis certain que vous profiterez. N’oubliez pas, je vous prie, de m’envoyer votre adresse à Carlsbad.

Bien fidèlement à vous

Jones.

1. L’épigraphe de la 3e partie (Freud, 1914 d, p. 42) est empruntée à quelques vers du dernier Goethe : « Mach es kurz ! A.m Jüngsten Tag ist’s nur ein Furz» « Sois bref, car le jour du jugement, autant en emportera le vent. »

2. Pour les contributions de T. H. Pear, A. Wolf, T. W. Mitchell et T. Loveday, réunies sous le titre The Rôle of Repression in Forgetting, voir British Journal of Psychology, 7 (1914-1915), p. 139-165.

3. Horace W. Frink (1883-1935) a été analysé par Freud après la guerre; pendant une courte période, Freud et Jones devaient voir en lui l’un des psychanalystes américains les plus prometteurs. Au début des années 1920, il quitta sa femme pour une autre, puis succomba à la maladie mentale avant de connaître une fin tragique.

4. Parallèlement à Freud (1914 d), la lettre circulaire d Abraham, qu’il avait préparée en sa qualité de président par intérim de l’International Psychoanalytic Association, visait à amener la société de Zurich à se retirer de l’Internationale (ce qu’elle fit le 10 juillet) ; voir les lettres échangées en juil­let 1914 entre Freud et Abraham (H. Abraham et E. Freud, 1965, p. 181-186).

5. Maurice Nicoll, membre fondateur de la London Psycho-Analytic Society (30 octobre 1913).

6. Rayé dans l’original.

7. Sans l’ouverture des hostilités, Jones serait probablement devenu président de l’International Psychoanalytic Association en septembre 1914.

29-06-1914 Freud à Lou

Vienne, IX, Berggasse 19

29. 6. 14

Chère Madame,

Ma lettre d’aujourd’hui — contrairement à ce que l’on pourrait croire — ne se rapporte pas à la petite provocation que vous avez tenté d’introduire dans la vôtre. Mon brave Rank s’est chargé de l’envoi en masse des tirés à part et je me proposais, après un intervalle convenable, de vous prier de formuler vos critiques.

Elles sont infiniment plus aimables que je n’osais l’espérer. Mais j’imagine qu’il doit y avoir à la médaille un revers que vous n’avez pas encore montré. Car ce sujet n’a rien d’agréable. Accuser et dénoncer, démasquer et redresser, ce n’est pas là une tâche plaisante et elle ne fait pas partie de ces opérations que j’accomplis avec une sympathie particulière. La vie veut parfois que l’on soit contraint à ce que l’on déteste le plus au monde. Je n’ai réussi à résoudre ce devoir impérieux qu’en écrivant en quelque sorte pour moi-même, comme repré­sentant l’unique instance et en m’abstrayant le plus possible d’un tribunal dont je devais obtenir la faveur. C’est ainsi que j’ai intentionnellement prodigué des grossièretés à tout un chacun, et, à mes amis proches, que je n’avais pas besoin de gagner à ma cause, autant de compliments que j’en avais envie. Mais tout au fond de moi s’agite quand même le besoin de savoir comment l’ensemble peut être envisagé par une tierce personne — un juge, homme ou femme —, et j’avoue que je vous avais assigné ce rôle.

Naturellement, je sais aussi que les contradicteurs, les bavards et les interprètes tendancieux remplissent également une mission importante : ils accommodent une matière, par ailleurs difficilement assimilable, à l’usage du système digestif de la masse, mais ce ne sont point là des choses que l’on confesse tout haut. Je les soutiens dans le véritable accom­plissement de cette mission en les maudissant pour les souil­lures souffertes par cet objet, si pur, au cours de cette procédure.

Avec l’espoir que votre santé est bonne, je suis

votre tout dévoué Freud.

28-06-1914 Freud à Ferenczi

483 F

Prof. Dr. Freud

le 28 juin 1914 Vienne, IX, Berggasse 19

Cher Ami,

Je vous écris sous le coup de l’assassinat surprenant de Sarajevo (1), dont les conséquences sont tout à fait imprévisibles. Il me semble bien que la participation personnelle tienne ici peu de place.

Et maintenant, à nos affaires! Je crois que vous êtes trop sévère envers Jones. Par exemple, il n’y avait pas encore lieu de distinguer entre libido du moi et libido d’objet et, de plus, ce travail vise un cercle d’auditeurs bien précis. Je ne vous donnerai raison que sur un point : il parle à plusieurs reprises d’introversion 2 là où il veut dire régression. Cela pourrait bien lui être reproché. L’essentiel : les remarques sur la façon dont une névrose peut en cacher une autre, ou quelque chose de grave, sont aussi neuves qu’importantes. Elles proviennent, si ma mémoire ne me trompe pas, d’un « auteur inconnu »3, qui lui a raconté les cas en question. Cela, vous ne devrez pas le lui reprocher, ni par écrit, ni de vive voix.

Je pense que vous avez raison de supposer que votre manuscrit4 a une importance exceptionnelle. C’est une tentative qui promet beaucoup et qui est d’une urgente nécessité. Je peine depuis dix bonnes années sur ces problèmes, mais je ne m’y suis pas sérieusement attaqué, faute de pouvoir rn’appuyer sur l’observation. Ce point d’appui, l’observation de femmes ménopausées vous l’a maintenant fourni. J’aurais beaucoup de choses à vous conseiller et à vous proposer à ce sujet, mais je ne peux le faire par écrit. J’avoue franchement que je suis quand même par trop fatigué inté­rieurement, bien que, en façade, je tienne encore bien le coup au cours de ces semaines. Vous viendrez à Vienne encore une fois, j’imagine, avant que je ne parte, puisque, justement, nous nous verrons plus tard cette année. Nous en discuterons alors, et c’est pourquoi je garde votre esquisse.

Sur le conseil des amis, j’ai renoncé, cette année, à la « soirée au Konstantinhügel » 5, si bien que vous pourrez choisir votre jour comme il vous plaira.

Aucune réaction à la bombe ne s’est encore fait sentir, en dehors de Vienne, naturellement. Ici, certains — peu nombreux — sont enthousiastes; d’autres laissent entendre de plus en plus nettement que ce serait trop tranchant, et on peut imaginer ce que d’autres encore en diront. Je ne crois pas que toutes les déclarations ultérieures, les conséquences, et même les procès en diffamation m’affecteront beaucoup. Pour une fois, je me suis donné de l’air — cela en valait la peine — et je compte toujours sur une issue à cette relation intenable avec les Zurichois. Je ne poursuivrai cer­tainement pas la polémique.

Il me faut encore travailler quinze jours, ici, de 8 h. du matin à 9 h. du soir. Martin est déjà à Salzbourg, au tribunal 6. Anna part avant nous, le 7 juillet7. Ce fut en fait une année extraordinairement difficile.

Dans l’attente d’avoir bientôt de vos nouvelles ou de vous voir,

Votre Freud.

  1. L’assassinat du Prince héritier autrichien, François-Ferdinand, et de son épouse, le 28 juin, par Gavrilo Princip et d’autres terroristes du mouvement «Jeune Bosnie », déclencha une réaction en chaîne qui aboutit à la Première Guerre mondiale.
  2. « Introversion » (retrait de la libido dans son propre moi) est une notion qui avait été introduite par Jung.
  3. Freud avait lui-même soulevé la question dans « Le début du traitement » (1913c) : « On est souvent obligé de se demander, lorsqu’on a affaire à une névrose avec symptômes hysté­riques et obsessionnels… si l’on n’a pas affaire à un début de démence précoce, suivant le nom qu’on lui a donné (de schizophrénie, suivant Bleuler) de paraphrénie, comme je préfère l’appeler… », La technique psychanalytique, 1967, pp. 81-82. Cependant, Freud pourrait aussi se référer à des remarques faites par Ferenczi à propos de Jones (pendant l’analyse de ce dernier?).
  4. Voir 482 Fer et note 1.
  5. La rencontre d’adieu traditionnelle de l’Association viennoise, à la fin de l’année de travail.
  6. Voir 438 Fer, note 1.
  7. A Hambourg, d’où elle repartit le 18 juillet pour l’Angleterre. Le voyage de retour vers Vienne ne put se faire qu’en passant par Gibraltar et Gênes, avec l’aide de Jones et sous la protection de l’ambassadeur d’Autriche.

27-06-1914 Binswanger à Freud

99B

Constance, le 27 juin 1914

Cher Professeur !

Merci beaucoup pour le tiré à part (1). Ce travail m’a telle­ment intéressé que je l’ai lu d’une traite dès le premier soir. J’étais tenu en haleine tantôt par le contenu, tantôt par la causticité de votre critique. Je ne trouve rien à redire, car ce travail est tout entier le reflet de votre personnalité et sera donc de la plus haute valeur pour vos futurs biogra­phes. Les coups que vous distribuez m’ont beaucoup réjoui ; mais ce qui m’a le plus réjoui c’est l’extraordinaire vitalité qui se dégage de ce travail. Puissiez-vous la conserver le plus longtemps possible.

Avec mes salutations cordiales je reste

Votre [L. Binswanger]


1. « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique » (1914d).

26-06-1914 Ferenczi à Freud

482 Fer

INTERNATIONALE ZEITSCHRIFT FÜR ÄRZTLICHE PSYCHOANALYSE Herausgegeben von Professor Dr Sigm. Freud Schriftleitung: Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Verlag Hugo Heller & C°, Wien, I. Bauernmarkt N° 3 Abonnementspreis : ganzjährig (6 Hefte, 36-40 Bogen) K 21.60 = Mk. 18.

Budapest, le 26 juin 1914

Cher Monsieur le Professeur,

J’ai rarement été aussi incertain de la valeur, ou de l’absence de valeur, d’un travail que pour celui que je vous envoie ici (1). Vous pouvez me dire votre opinion sans ambages, je m’attends au pire. Je vous prie de considérer le courage de vous le soumettre comme une sorte de sincérité qui n’a pas l’intention de camoufler même ce qui est médiocre. Mais je ne vous cache pas qu’à certains moments, il y a des choses là-dedans qui me paraissent justes et importantes.

Je suis content de ne pas m’être trompé, en vous proposant de vous laisser tranquille cet été. J’ai du mal à repousser mes vacances jusqu’en septembre (vous savez bien que Budapest en août n’est pas vraiment un lieu de villégiature estivale convenable); je m’en tiens donc à ma décision de partir d’ici, où je n’aurai rien à faire, le 1er août. Je sonde Jones pour savoir s’il est libre vers cette époque, et il est possible que j’aille en Angle­terre où je ne suis pas encore allé.

J’ai relu encore une fois d’un trait l’« Histoire du mouvement psycha­nalytique ». Je la trouve excellente et je me réjouis que vous ne vous soyez pas laissé attendrir et n’ayez fait aucune modification. L’effet ne peut manquer de se produire et j’attends avec impatience de vos nouvelles.

Demain je pars en province chez ma sœur, qui habite près de Nyiregy-haza (2), mais je serai de retour lundi soir.

Cordiales salutations à vous et aux vôtres,

Ferenczi

Une importante contribution à la régression du génital à l’oral m’a été fournie par un patient, déjà guéri d’une impuissance, qui doit vivre maintenant dans l’abstinence, à cause d’une gonorrhée. Depuis, ses dents le préoccupent avec une fréquence surprenante; il lui faut sans cesse mordre quelque chose, ou grincer des dents. J’en suis venu à croire que mordre apporte aussi une contribution libidinale au génital (voir l’analogie de rythme dans l’acte de mordre et le coït) et que la symbolique des dents trouve là sa dernière source. Donc : une perspective de découvrir les fondements orga­niques de la symbolique.

1. Probablement « Pour comprendre les psychonévroses du retour d’âge », mentionné dans 479 Fer.

2. Voir 203 Fer et note 3.

25-06-1914 Freud à Abraham

Vienne, IX, Berggasse 19

25.6.14.

Cher ami.

La bombe a donc maintenant éclaté. Nous connaîtrons bientôt les effets qu’elle provoquera. Je pense que nous devons laisser à ses victimes 2 à 3 semaines, le temps qu’elles se ressaisissent et réagissent, et, du reste, je ne suis pas certain que leur réponse à nos caresses soit précisément de se retirer.

Rank m’a montré que mon démon familier m’a joué un petit tour. J’envoie donc un rectificatif pour la dernière page du Jahrbuch; peut-être trouverez-vous vous-même dans d’autres travaux quelque chose à ajouter.

Salutations cordiales.

Votre Freud.