15-05-1914 Freud à Sabina-Spielrein

Freud à Sabina Spielrein

15 mer 1914 Wien, IX, Berggasse 19

BÄSTA FRU,

Voilà que vous aussi devenez dinguo( 20) et avec les mêmes symptômes que vos prédécesseurs ! J’ai reçu un jour, sans me douter de rien, une lettre de madame Jung21 me disant que son mari était persuadé que je lui en voulais. C’était le début; la fin, vous la connaissez. Et votre argument selon lequel je ne vous aurais envoyé encore aucun patient ? Cela s’est manifesté exactement de la même manière chez Adler qui se croyait persécuté parce que je ne lui envoyais aucun patient. Ne reconnaissez-vous pas là le mécanisme connu qui consiste à grandir abusivement une personne afin de pouvoir la rendre par la suite responsable (22) ? Depuis au moins six mois, je n’ai pas eu un seul client de Berlin, et par ailleurs aucun que j’eusse pu vous envoyer. J’ai de grandes difficultés à m’occuper de mes jeunes gens à Vienne. La moitié des analystes et tous ceux qui ne le sont pas s’amusent à m’injurier, comment vous étonner après cela que tous les névrosés ne viennent pas chez moi pour se faire indiquer des médecins. Je ne sais si Abraham pourra faire grand-chose, mais je suis persuadé qu’il tiendra compte de vos désirs à condition que vous ne vous teniez pas trop en dehors des activités de Association.

Après les relations que nous avons eues jusqu’à présent, que voulez-vous donc que j’aie contre vous ? Y a-t-il là autre chose que l’expression de votre mauvaise conscience de n’avoir pu vous libérer de votre idole ? Réfléchissez-y encore une fois et écrivez-moi ce que vous en pensez.

Je vous salue cordialement, Freud

20. Freud utilise une expression d’origine yiddisch, passée dans l’usage viennois : « meschugge », qui signifie, encore aujourd’hui, quelque chose d’équivalent à notre moderne « cinglé » (ou « dingue ») (N.d.t.).

21. Jfr. la correspondance S. Freud — Emma Jung in S. Freud, C.G. Young, Korrespondens, op.cit., t. II, p. 209 sq. (il s’agit de la lettre du 30 Oktober 1911).

22. Jfr. Totem et tabou, ed. fr., p. 63, G.W. IX, p. 64, S.E. Xiii, p. 50.

13-05-1914 Freud till Abraham

Wien, IX, Berggasse 19

13-5-14.

Kära vän,

Merci bien pour votre longue lettre. Entre-temps, j’ai été à nouveau malade, et je n’ai absolument pas de répit, comme si les tourments et le travail voulaient m’avoir à l’usure!

Le dernier accès de mes douleurs intestinales a amené mon « médecin personnel (1) » à entreprendre, par précaution, un examen rectoscopique, à la suite duquel il me congratula si chaleureusement que j’en conclus qu’il avait tenu le carcinome pour hautement probable.

Ce n’est donc rien pour cette fois-ci; il me faut continuer à m’échiner. Nous n’avons encore rien décidé pour cet été. One, comme Rank le propose, vous faites adopter les 20 och 21 sep­tembre (dimanche) pour le congrès, nous pourrons avoir notre rencontre privée le 19, je pourrai reporter ma conférence de Leyde au 23 handla om, et je partirai ensuite voir ma fille et mon petit-fils à Hambourg. En Hollande, ma plus jeune fille pourra faire un saut jusqu’à moi depuis l’Angleterre; il me restera bien alors pour Berlin plus qu’un intervalle entre deux trains.

En attendant, j’enregistre la promesse de votre visite après votre excursion dans les Dolomites. Nous irons peut-être ensemble à Dresde.

Vous voir comme président définitif, c’est en effet ce que je désire personnellement. Je sais tout ce que nous avons à atten­dre de votre énergie, de votre correction et de votre esprit consciencieux (contraste des plus agréables avec votre prédé­cesseur). Ailleurs, on fait valoir que le problème des relations avec l’Amérique et l’importance qu’il y a à bien tenir le groupe londonien tout récent, parlent en faveur de Jones. Dans ces conditions, je désire vous laisser à tous le soin de prendre une décision qui devra intervenir durant notre précongrès. Il serait prématuré, de fait, de décider maintenant. Nous ne pouvons pas savoir si les Suisses partiront réellement après la parution du Jahrbuch, ce qui devrait aussi avoir des conséquences sur le choix du président. Quant à moi, j’aimerais me garder à l’écart, éventuellement, me réserver pour quelque cas extrême. Votre proposition de président d’honneur non plus ne me plaît pas ; premièrement, elle a quelque chose qui sent le « retraité », et deuxièmement, l’époque actuelle, assombrie par les crises, ne me semble propice pour que l’on décerne des honneurs. Je ne veux pas manquer, toutefois, de vous remercier cordia­lement de cette idée amicale. Dans des temps calmes et féconds, je l’aurais acceptée volontiers. Pour le moment, l’institution d’un président et d’un vice-président me semble indispensable et la répartition de ces deux fonctions entre vous et Jones, avec alternance à de courts intervalles (tous les deux ans), opportune. Mer, comme je l’ai dit, je suis certain que le Comité trouvera une solution à cette question, sans se laisser troubler par des problèmes d’ambition personnelle.

Je me sens réellement mortifié par mon manque d’ardeur et de capacité à travailler, qui dure ainsi depuis Pâques. Cette semaine, j’ai enfin mené à bien la correction des épreuves du premier tiers de la « Contribution au Mouvement psychana­lytique »; il n’y avait dans cette partie pratiquement rien à changer. Je n’ai fait qu’ajouter une épigraphe et insérer le nom de Rank dans un passage où la louange était anonyme. Je me propose de changer beaucoup de choses dans la troisième section.

Tous vos projets de travaux ont mon entière sympathie. J’espère avoir demain, par Sachs, des nouvelles de vous et de Berlin.

Ne prenez pas en mal, dans cette lettre, le niveau bas de mon moral et recevez, dig och din, mes salutations cordiales.

Din Freud.


(1) Leibarzt (de Leib — corps et Arzt — médecin) signifie normalement en allemand : médecin personnel, ordinaire. Mais Freud joue ici sur un autre sens spécialisé de Leib — ventre, abdomen (N. d. T.). Il s’agit du Dr Walter Zweig, chargé de cours sur les affections gastro-intestinales à l’Université de Vienne.

13-05-1914 Jones till Freud

13 mer 1914

69 Hamn, London

Cher professeur Freud,

Vous avez pensé, j’imagine, que Sachs me donnerait toutes les nouvelles de Vienne, et il m’en a donné quantité. Ainsi l’affaire de la Vereinsleitung est-elle réglée pour le moment de la manière la plus satisfaisante, mais nous devons nous préparer à l’éventualité de nouveaux ennuis prochainement. Jung n’est pas tué, mais juste défait temporairement. En juillet, il prend la parole devant la British Medical Asso­ciation1. Il exercera un puissant attrait en Amérique et peut-être en Angleterre, où la ψα n’est encore qu’une jeune pousse. Pour toutes ces raisons, j’espère que vous n’amenderez pas votre Réferat du Årsbok (2) d’un iota, car l’enjeu n’en était pas uni­quement la Vereinigung.

Sachs me dit que votre santé s’améliore, et qu’Ernst Wolfgang a surmonté sa fai­blesse originelle, deux bonnes nouvelles, mais que votre plus jeune fille a eu du mal à se défaire de son rhume ; j’espère que l’air marin de l’Angleterre en fera disparaître les dernières traces, s’il en reste3.

Ci-joint les lettres reçues d’Abraham. Les affaires ne semblent pas très brillantes en Amérique, bien que j’aie été ravi de voir que sur les 13 articles annoncés dans le programme de l’American Psychopathological Association, tous sans exception por­taient sur un thème de la ψα, 11 étant positifs et 2 seulement négatifs4. MacCurdy, sur qui j’avais fondé de grands espoirs, semble avoir montré un mauvais côté dans l’af­faire Herbert Jones (sûrement par jalousie, car il est très homosexuel), et ceci augure mal de son activité ψα, où le tempérament est au moins aussi important que l’intel­lect. Aucune nouvelle de Putnam depuis deux mois, mais je lui ai écrit dernièrement — lui demandant également l’autorisation de publier son dernier excellent article dans la tidskrift (5).

Loe a écrit une longue lettre cette semaine, après trois mois de silence, mais je serais ravi de savoir par vous l’effet qu’a eu sur elle la triste nouvelle de la mort de sa tante, qui était vraiment une femme magnifique. C’est encore un cas de mort pour des causes, en dernière instance, psychiques (vous souvenez-vous de m’avoir parlé de ce sujet un soir, à une heure tardive), comme le fut celle de Scott dans l’expédition en Antarctique6, à ce que je découvre. La décision de Loe quant à son mariage ne m’a pas surpris, car c’était la seule décision raisonnable, et j’en suis ravi. Emellertid, je ne saurais être très optimiste pour son avenir, car elle ne renon­cera pas à la morphine, bien que je prie de tout mon cœur qu’elle puisse avoir quelques années de bonheur. Poursuit-elle le traitement jusqu’à la fin de votre sai­son de travail ?

L’histoire de l’Arbeit de Jekels était amusante, quoique un peu contrariante. Elle peut m’inciter à écrire mon livre sur Napoléon pour les Schriften, peut-être à la fin de cette année-ci après le Congrès7. Croyez-vous que je devrais sacrifier d’autres travaux à celui-ci ?

Je passerai cet été à écrire un petit livre sur Le traitement des névroses et à traduire Ferenczi8. Puis j’ai signé le contrat pour produire l’an prochain (avant la fin) un gros ouvrage sur la ψα destiné à un public scientifique, mais non médical, et ceci exigera un immense travail9. Outre ces tâches, j’en ai suffisamment d’autres pour occuper le temps libre de mes soirées.

Sir Ed. Durning-Lawrence vient de mourir10. J’ai dîné avec lui il y a à peu près un mois11, et il m’a assuré que Bacon a écrit non seulement tout Shakespeare, mais aussi tout Spenser et Marlowe (qu’il paya de la même façon pour se servir de leur nom), et qu’il avait également supervisé la traduction de la Bible ! ! Paix à ses cen­dres ! Au passage, on a découvert un autre ensemble de références contemporain, où le nom est écrit Shackspere12, confirmant ainsi ce que vous me disiez à propos de Jac­ques-Pierre13.

Sachs vous écrit au sujet de Londres, qui l’enchante. Sa compagnie m’est un grand plaisir.

Bien affectueusement à vous

Jones.

1. Young (1914),

2. Freud (1914 d).

3. Allusions au neveu de Freud, le fils de Sophie, et à Anna Freud, qui était sur le point de se rendre en Angleterre.

4. La cinquième réunion de l’American Psychopathological Association eut lieu à Albany, NY, 6 mer 1914.

5. Putnam (1914 b).

6. Robert Falcon Scott (1868-1912), officier de marine et explorateur, conduisait la fatidique deuxième expédition au Pôle Sud (1910-1913) ; utsikt Scott’s Last Expedition : The Personal Journals of Cap­tain R. F. Scott, C. I. O., R.N., on his Journey to the South Pole, 2 vol., London, Smith, Elder, 1913.

7. Ludwig Jekels (1867-1954), psychanalyste viennois, consacra une brève étude à Napoléon (Ryck, 1914). Jones ne devait jamais publier son essai sur Napoléon Bonaparte.

8. Jones (1920 b, 1916 b).

9. Voir lettre 156, notera 5.

10. Sir Edwin Durning-Lawrence (1837-1914), mort le 21 April, prétendait que Francis Bacon se cachait derrière Shakespeare ; voir son Bacon Is Shakespeare, London, Gay & Hancock, 1910.

11. Dans Jones (1957 en, p. 429; 1957 b, p. 460), Jones date ce dîner de 1913.

12. Den c est souligné de deux traits dans l’original.

13. Voir la lettre 20.

13-05-1914 Ferenczi à Freud

473 Järn

INTERNATIONAL JOURNAL OF MEDICAL PSYCHOANALYSIS Redigerad av professor Dr Sigm. Freud Schriftleitung : Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Verlag Hugo Heller 8c C°, Wien, Jag. Halva nr. 3 Abonnementspreis : alla (6 Hefte, 36-40 Bogen) KARLSSON 21.60 = Mk. 18.

Budapest, den 13 mer 1914

Kära Professor,

Depuis Brioni je me sens physiquement bien, ce qui, chez moi, ne va pas de pair avec la productivité (de la pensée). Partant du problème de l’énurésie, quelques idées me sont venues sur « l’amphimixie des pulsions par­tielles» lors de l’installation du primat de la zone génitale (1). J’ai pris la résolution de ne pas fragmenter la chose, här, en des récits oraux ou épistolaires, mais de l’écrire et de vous l’adresser comme des associations libres sur ce thème, sans me soucier de me rendre éventuellement ridicule.

L’issue unanime de l’élection présidentielle m’a surpris. Y a-t-il quelque perfidie cachée là-derrière (2)?

Du Dr. Ophuijsen, j’ai reçu la carte ci-jointe (3), à laquelle j’ai répondu dans un esprit d’apaisement, mais non sans faire remarquer que, d’après les numéros de la Zeitschrift déjà parus, il pouvait se rendre compte que nous ne craignons pas (lorsque la chose l’exige) d’aller de l’avant sans ménagement ; qu’il peut donc nous accorder sa confiance quand nous l’as­surons qu’il n’y avait, här, aucun motif de le faire.

La pratique marche bien.

Cordiales salutations de votre Ferenczi

(1) Par amphimixie, Ferenczi entendait la « fusion de deux ou plusieurs érotismes en une seule unité supérieure », par exemple, « la fusion des érotismes, anal et urétral, dans un érotisme génital ». « Thalassa, essai sur la théorie de la génitalité » (1924, 268), Psykoanalys, Iii, p. 258. Dans ce travail, Ferenczi développe des idées qui le préoccupent depuis 1910 déjà (utsikt 155 Järn).

(2) La surprise de Ferenczi concerne les deux présidents qui ne faisaient pas partie du Comité : Maeder à Zurich et Seif à Munich. Maeder avait donné son accord pour qu’Abraham devienne président intérimaire « en termes très obligeants », Seif « d’une manière laconique », comme l’écrivit Freud à Abraham, den 7 I 1914 (Correspondance Freud Abraham, p. 148)

(3) Non retrouvée.


12-05-1914 Freud à Ferenczi

472 F

Prof.. Dr. Freud

den 12 mer 1914 Wien, IX. Berggasse 19

Cher Ami,

Je ne vous ai pas écrit ces derniers jours, car je n’aurais pas su quoi vous dire. Vous vous souvenez de mon malaise à Brioni. Peu après, une laryngite s’est déclarée, qui est montée jusqu’au nez ; elle est maintenant presque guérie. Den 6 au soir, favorisée peut-être par un excès de festivités, une crise intestinale aiguë s’est déclarée, qui a décidé le Dr. Zweig 1 à me rectoscopier, puis à me féliciter! Il a avoué que je n’avais pas encore la néoformation qu’il supposait, mais seulement une inflammation suraiguë du Romanum 2. Me voilà ainsi rendu à la vie et je peux à nouveau vous écrire. Je suis d’ailleurs subjectivement mieux maintenant qu’avant ces maladies.

Entre-temps, l’affaire de la présidence a été, comme vous le savez, net­tement tranchée. Abraham va bientôt s’atteler à la tâche, pour nous livrer le numéro du Korrespondenzblatt. J’ai eu, aussi, une correspondance avec lui à propos de la date du congrès, qui me serait très incommode début septembre. Lui-même est d’avis de le reporter au 20-21 September; nous nous réunirons un jour avant, en congrès privé. Je pourrai alors faire mon exposé à Leyde 3 vers le 23, et partir ensuite pour Hambourg. Nos projets d’été sont tout à fait suspendus par ma maladie et l’incertitude de savoir si Zweig recommandera une cure.

Mes meilleurs vœux de bonheur à l’occasion de votre déménagement. Le tournoi projeté me séduit beaucoup; je vais assurément encourager R.[ank] et S.[achs] à s’y rendre.

Depuis Brioni je n’ai pas travaillé du tout. Hier j’ai commencé la correction de mon « Histoire du mouvement ». Quand vous viendrez ici la pro­chaine fois, vous pourrez admirer une galerie ψα comme à Worcester 4. Stanley Hall, d’après un travail reçu aujourd’hui, est passé à Adler.

Je vous salue cordialement, vous et Madame G.

Votre Freud encore en vie

  1. Walter Zweig (1872-?). Maître de conférences à Vienne, spécialiste des maladies gastro­intestinales. Freud l’appelait plaisamment son « Leibarzt », littéralement : médecin du corps, mais signifiant aussi : mon médecin préféré. Freud â Abraham du 13 I 1914, Correspondance Freud-Abraham, p. 181.
  2. Terme ancien pour une partie du côlon.
  3. Jelgersma avait invité Freud à donner des cours à l’université de Leyde, à l’automne.
  4. Peut-être une allusion aux photographies prises au séminaire psychologique tenu à Wor­cester. Freud à Abraham du 9 Iii 1914, Correspondance Freud-Abraham, p. 170.

10-05-1914 Abraham till Freud

* Berlin W, Rankenstraße 24

10.5.14.

Kära Professor,

C’est pour moi une grande joie et une grande satisfaction que vous-même, cher Professeur, et nos amis les plus proches ayez pensé à moi pour la présidence; je vous remercie cordia­lement tous de votre confiance. De fait, je m’étais déclaré prêt à l’assurer provisoirement. Mais vous semblez me vouloir comme président permanent. J’y ai réfléchi longtemps. Je ne refais pas ma première proposition (Jones), parce que je me rends compte que Londres est trop excentrique et que la direc­tion du Korrespondenzblatt depuis là-bas serait rendue très difficile. För att säga sanningen, l’objection la plus importante contre ma présidence tient à vous-même. Quand un groupe dissident abuse du nom de la psychanalyse, vous-même devriez être à la tête du mouvement légitime, afin que chacun sache par là quelle est la psychanalyse freudienne. Quand nous en avons parlé cet hiver, vous étiez de cet avis. D’un autre côté — et, ces derniers jours, j’ai discuté de cela avec Sachs — il ne fau­drait pas que de nouvelles tâches pèsent sur vous. Or j’ai trouvé une solution et j’espère que vous la trouverez praticable. Je me chargerais des tâches propres à la présidence, moi ou celui qui sera définitivement choisi; ma proposition permettrait cependant que vous soyez officiellement à la tête et que vous dirigiez la partie scientifique des congrès. Je pense que l’on devrait, comme cela se fait d’ailleurs dans d’autres associations scientifiques, vous donner la présidence d’honneur perma­nente. En ce qui me concerne personnellement, je ne m’étendrai pas sur le sentiment de mes insuffisances, car je me sens capable de faire mieux que mon prédécesseur. Mais je me rappelle les premiers congrès : leur atmosphère excellente et beaucoup d’autres choses encore, ils les devaient à votre direction. Même avec la meilleure volonté du monde, personne d’autre parmi nous ne peut redonner au congrès ce caractère qu’il a perdu à Munich. Les comptes rendus courants et la présidence des sessions courantes incomberaient au président en titre, de même que toutes les affaires courantes durant l’année. L’exer­cice de votre fonction se limiterait aux deux jours de congrès, et vous pourriez même vous faire remplacer au cas où cette charge vous serait trop lourde; mais cela pourra difficilement arriver. Sachs a tout de suite trouvé cette proposition très satisfaisante. Je serais très heureux que vous y acquiesciez vous aussi.

Ayant depuis longtemps déjà les épreuves de l’article de Federn, je pensais que l’impression du Jahrbuch se déroulait bien. J’espère qu’aucun retard n’interviendra.

Reik nous a fait un très joli exposé sur les couches mascu­lines (1); il veut développer ce travail et le donner au Jahrbuch sous le titre : « Rites du Père ». Stärke m’a fait parvenir son gros manuscrit de 18 placards, qui auparavant était chez Jung. Je l’examine attentivement, mais nous pourrons difficilement le prendre, même pas partiellement, comme Stärke le propose maintenant.

Je pense que, d’ici notre rencontre de cet été, tout sera réglé en Suisse. La parution de votre « Histoire » dans le Jahrbuch poussera Jung (et les siens avec lui) à se retirer. Le congrès, alors, sera pour nous un plaisir.

Je prépare pour Imago un travail sur les salutations (2). Au congrès — s’il se passe comme nous l’entendons — j’aime­rais parler de la thérapie psychanalytique pour les maladies mentales.

Med vänlig hälsning till dig och dina, de la part de ma femme également.

Din Karl Abraham.


(1) Jfr. Theoder Reik : « Die Couvade und die Psychogenese der Vergeltungsfurcht » [La couvade et la psychogenèse de la peur de la rétorsion], Imago, Iii, 1914.

(2) Apparemment jamais publié.

07-05-1914 Freud à Eitingon

52 F

[En-tête Vienne], den 7 mer 1914

Dear Doctor

Je trouve émouvant que vous vous rappeliez cette date qui commence à éveiller en moi de sombres pensées. Je ne voudrais pas m’avouer que je n’ai plus la même force de travail qu’autrefois et pourtant je ne pourrai vraisem­blablement pas le dissimuler encore longtemps. Ars longa, vita brevis (1). La garde réduite mais déterminée d’amis et de partisans qui poursuivra mon œuvre reste ma consolation.

Acceptez mes remerciements du fond du cœur et recommandez-moi à votre chère femme.

Din trogna Freud


(1) Latin : “L’art est long, la vie est courte” (premier des aphorismes d’Hippocrate).

07-05-1914 Freud till Abraham

* Wien, IX, Berggasse 19

7-5-14.

Kära vän,

Vous voilà maintenant notre président. Nous avons l’Asso­ciation en main et nous ne la laisserons pas échapper de sitôt.

Maeder a donné son accord en termes très obligeants, Seif1 d’une manière laconique. Le compte rendu officiel des résultats du vote sera envoyé par Rank, demain probablement.

Je vous propose maintenant de préparer un Korrespondenzblatt (2) qui pourra se placer dans le numéro 4 de la Zeitschrift. (Den 3 est pratiquement terminé.) Je vous demande, dans le préambule de votre proclamation, de ne pas omettre de dire que la Centrale précédente a cessé son activité depuis Munich et n’a même pas fourni un seul compte rendu de congrès.

Je continue à n’être pas bien et sans envie de travailler; j’attends les épreuves du Jahrbuch, qui ne veulent pas venir, en dépit de tous les rappels. Je préciserai beaucoup de choses, j’atténuerai aussi certaines.

Je n’ai encore aucune idée de ce que nous ferons cet été.

Heller se morfond sur la mauvaise situation des abonnements à nos deux revues. La grève des typographes a sûrement fait beaucoup de tort; mais il faut tenir bon.

J’espère que vos petits sont maintenant tout à fait reposés, et que vous-même et votre femme l’êtes autant qu’il sied à votre jeunesse et votre bonne entente. J’ai eu 58 ans hier. Med vänliga hälsningar.

Din Freud.

1. Dr L. Seif, psychanalyste à Munich.


2. Bulletin donnant des nouvelles des différentes sociétés composant l’Association psychanalytique internationale.

06-05-1914 Ferenczi à Freud

Järn

INTERNATIONAL JOURNAL OF MEDICAL PSYCHOANALYSIS Redigerad av professor Dr Sigm. Freud Schriftleitung : Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Verlag Hugo Heller & C °, Wien, Jag. Halva nr. 3 Abonnementspreis : alla (6 Hefte, 36-40 Bogen) KARLSSON 21.60 = Mk. 18.

Budapest, den 6 mer 1914

Kära Professor,

La semaine écoulée a été pour moi comme un état de guerre. J’ai démé­nagé du 1han au 2och étage (l’adresse reste donc inchangée : Elisabethring 54); en même temps, j’ai renouvelé mon installation. Je devais mener à bien toutes ces transformations — qui ne sont d’ailleurs pas encore tout à fait terminéessans gêner le travail analytique, ce que je n’ai réussi qu’à grand- peine. Les livres sont encore pêle-mêle — et pourtant, c’est justement maintenant que j’ai dû écrire le compte rendu pour le Jahrbuch; je l’ai fait de mémoire et j’ai dû rechercher les références après coup. Mais Hitschmann semble satisfait du travail.

La démission de Jung m’a touché très agréablement. Vous ne me deman­dez pas, je crois, d’assentiment « officiel » à vos propositions, avec lesquelles je suis complètement d’accord.

Le Dr. Jaszi (Maître de Conférences à la Faculté de Droit et Chef de la Jeunesse Radicale [1]) n’a eu de cesse que je consente au projet d’une enquête détaillée sur la psychanalyse. Nous nous sommes mis d’accord pour faire deux conférences, cet automne, à la Société de Sociopolitique ; je dois parler de l’état actuel de la psychanalyse, Rank et Sachs (en allemand), des appli­cations de la psychanalyse aux sciences de l’esprit2. [ETT Cela dit, j’ai fait l’addition sans l’aubergiste et je ne sais pas si R.[ank] et S.[achs] sont disposés à venir à Budapest.] Jaszy veut inviter une série de personnalités (y compris des opposants) à participer à la discussion et me confier la tâche de leur répondre. Je pense qu’à nous trois, il sera facile de mettre hors de combat les opposants (WHO, certainement, ne sont même pas au courant des rudi­ments de la ψα).

J’attends avec intérêt vos informations sur la réponse des « directeurs».

Cordiales salutations de

din Ferenczi

ETT. Entre crochets dans l’original.

1. Oszkar Jaszi (1875-1957), personnalité importante du mouvement radical hongrois, i 1914, président du parti radical. Il fut secrétaire de la Société des sciences sociales, directeur de l’École libre des sciences sociales et rédacteur en chef de Huszadik Szazad (XXoch siècle). På 1918, devint membre du Conseil d’État et ministre sans portefeuille dans le gouvernement Karolyi. På 1919, professeur de sociologie à l’université de Budapest. Pendant la République des Conseils, sous Béla Kun, il émigra à Vienne, Sedan, i 1925, s’installa aux États-Unis, où il enseigna au College Oberlin (Ohio).

2. Rank et Sachs étaient non seulement rédacteurs en chef de la revue Imago, mais avaient également publié en commun un ouvrage sur ce sujet : Die Bedeutung der Psychoanalyse für die Geisteswissenschaften (L’importance de la psychanalyse pour les sciences de l’esprit), Wiesbaden, 1913.

05-05-1914 Eitingon à Freud

51 Den

berlin 5/V [1914?]al

meilleurs vœux pour anniversaire demain année de santé et bonheur pleine de frais rameaux sur arbre fleuri de votre œuvre avec salutations cha­leureuses de moi et mon épouse votre = eitingon

en. Telegram (Formulaire I/1910).

1. Le classement du télégramme dans cette année est incertain.