Archives mensuelles : novembre 1914

11-11-1914 Eitingon à Freud

70 E

Iglò, le 11 novembre [1914]a

Cher Professeur,

je me rappelle de nouveau à votre souvenir et voudrais vous demander comment vous vous portez, vous et les vôtres, et quelles nouvelles vous avez reçues de votre fils aîné. Avez-vous été longtemps en Allemagne, Monsieur le Professeur? Nous avons jusqu’ici eu des journées animées, faisant office tantôt d’hôpital pour blessés, tantôt d’hôpital pour les victimes d’épidémies. Pour l’instant nous n’avons hormis le typhus que peu de maladies infec­tieuses. Les mois passés ont anéanti mon espoir de revenir chez moi d’ici la fin de cette année. Les théâtres d’opérations ne cessent de s’étendre. Beau­coup de nos analystes ont-ils été enrôlés, Monsieur le Professeur?

J’ai encore une petite demande à vous faire : bien vouloir m’adresser encore un tiré à part de « l’Histoire du mouvement psychanalytique » s’il vous en reste un exemplaire.

Avec mes salutations les plus cordiales à vous-même et aux vôtres

Votre dévoué M. Eitingon

a. Carte postale militaire.

10-11-1914 Ferenczi à Freud

Fer

Papa A, le 10 novembre 1914 Adresse : Caserne des Hussards

Cher Monsieur le Professeur,

Tout d’abord je voudrais vous faire part d’un étrange caprice du hasard. J’ai oublié de vous mentionner dans l’analyse — car je n’en ai plus eu le temps — un symptôme nasal très désagréable, qui avait d’ailleurs disparu depuis à peu près un an ; il s’agit, pour moi, de la sensation subjective d’une constante odeur d’ammoniaque. Mon oto-rhino a dit que ceci provien­drait de l’excitation des cellules ethmoïdales ou du nerf olfactif. Mais je crois maintenant qu’il s’agit, pour le nerf olfactif, d’un signe d’excitation comparable à ce qui se passe chez moi également dans les domaines des nerfs auditif et optique (par suite de troubles circulatoires?). Ce symptôme a maintenant réapparu, mais en même temps a émergé aussi chez moi l’idée suivante : la tonalité par trop spécifique de l’odeur ne serait-elle pas malgré tout d’origine psychogène, c’est-à-dire, provenant de mes troubles urinaires infantiles. Sinon, nous devrions considérer tout cela comme une coïncidence fortuite particulièrement remarquable.

Physiquement, je ne me suis pas senti mieux ici qu’à Vienne, mais mon humeur était à peu près bonne : apathie et insouciance prédominaient. Pour la première fois aujourd’hui, l’absurdité de l’existence à Pápa et chez les militaires m’a un peu déprimé. J’allais d’ailleurs physiquement moins bien que d’habitude : surdité jusque dans l’après-midi, ammoniaque dans le nez le soir, mauvais rêves la nuit.

Ici, au château, chez le comte, je suis bien logé.

Il vous intéressera de savoir (je l’ai appris par le comte B., chambellan d’un archiduc, qui vient d’être incorporé ici en tant que capitaine), que dès septembre, Garibaldi 1 a fait une incursion au Tyrol, avec trois mille Italiens et Français. L’armée autrichienne y était préparée — tout le lot a été capturé et expédié à Rome par le train, après quelques dépêches cour­toises.

Il est étrange qu’une telle chose ait pu rester secrète ! Il était formelle­ment interdit aux soldats autrichiens de tirer, afin d’échapper au casus belli.

De plus, il a dit que nous recevrions 30 % des dommages de guerre éventuels et, en outre, des attributions coloniales (en cas de victoire).

Pour ma part, je ne suis pas attiré par le théâtre des opérations, mais je voudrais être muté à Budapest ; mes chances sont cependant minimes.

J’ai arrêté l’auto-analyse au moment même où vous avez déclaré qu’il était peu probable que je puisse la continuer. Votre opinion a été pour moi — un ordre !

Je viens de recevoir les premiers feuillets de la théorie sexuelle ! Merci beaucoup !

Salutations à la famille et aux collègues,

votre Ferenczi

A. En-tête pré-imprimé en bleu.

1. Il s’agit sans doute du corps de volontaires italien « Garibaldi » (Jones E., La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, II, trad. Anne Berman, Paris, P.U.F., 1961, p. 187). L’Italie n’a déclaré la guerre à l’Autriche-Hongrie que le 23 mai 1915.

09-11-1914 Freud à Ferenczi

513 F

Prof. Dr Freud

le 9 novembre 1914 Vienne, IX. Berggasse 19

Cher Ami,

Je vous écris aujourd’hui, 1) pour vous accuser réception de votre lettre du 3 et de votre carte qui est arrivée ce jour, 2) parce que je vous ai envoyé, à l’adresse de l’hôtel, une feuille d’épreuves de la théorie sexuelle, 3) parce que j’ai énormément de temps — plus qu’un patient — et 4) parce que je conclus, d’après vos actes, que vous ne vous êtes pas encore ressaisi et j’en suis fort mécontent.

De nouvelles, fort peu. L’Italien de Nocera (Bianchini) m’a envoyé, aujourd’hui déjà, la traduction de la première des Cinq Leçons, pour laquelle j’ai écrit une préface1. L’histoire clinique2, forte de 116 pages, est achevée. Rank l’a emportée aujourd’hui pour la lire. Elle m’a précipité dans de sérieux doutes, qui n’ont pas pu être totalement résolus rationnel­lement, et je présume que le doute latent, tapi dans l’ombre, quant à savoir si nous allons vaincre, y a rajouté son grain de sel *. Mais il y a là quelque chose sur quoi je voudrais avoir votre opinion. Il est vrai qu’il reste encore six mois jusqu’à l’impression. L’éditeur du manuel de Kraus m’a fait savoir aujourd’hui qu’il n’aura pas besoin avant fin 15-début 16 de mon manuscrit, qui était programmé pour avril 1915. Tous les jours, quelque chose s’effrite. Je ne sais pas maintenant avec quoi remplir ma journée.

Martin a été incorporé dimanche à Steyr 3, Ernst. a été malade de la grippe et doit encore être bien mal en point. Oli trouve sans cesse du travail 4, et il semble avoir bien réussi. Annerl est, comme toujours, active et plaisante. De Pfister, une lettre bête et disciplinée ; sinon, quand le canon tonne, la voix de la psychanalyse ne se fait pas entendre dans le monde.

Si nos amis n’ont pas réalisé quelque chose de tout à fait décisif d’ici Noël, ils auront affaire aux Japonais, que l’Angleterre laissera sûrement venir en France, et alors l’espoir d’une issue heureuse devra être enterré 5.

Je vous salue cordialement et attends de vos nouvelles,

votre Freud

2. Voir 511 F et la note 1.

3. Petite ville de la Haute-Autriche,

4. Oliver Freud, ingénieur, était alors en train d’effectuer des travaux d’arpentage pour la construction de baraquements d’infirmerie (Freud à Mitzi Freud, 30 X 1914, LOC).

5. Dès le début de la guerre, le Japon s’était rangé aux côtés de l’Entente et avait attaqué les positions allemandes en Chine et dans l’océan Pacifique. La colonie allemande de Tsing- Tao tomba le 7 novembre 1914. Cependant, malgré la demande de l’Angleterre et de la France, les Japonais refusèrent de participer à la guerre en Europe.


* Textuellement : « y a rajouté son raifort », assaisonnement presque aussi banal en Autriche que le sel. Le raifort revient dans d’autres locutions familières, comme : «j’ai besoin de lui pour râper du raifort », c’est-à-dire, je n’ai aucun besoin de lui.

1. C’est ce passage de la lettre de Freud qui a attiré l’attention sur la préface en question, inédite jusqu’à présent. Dans la prochaine édition de la Bibliographie de Freud elle figurera sous le numéro 191 F,n voici le texte : « Préface. J’ai bien volontiers donné mon accord pour cette traduction, qui réalise un souhait ancien. Depuis de longues années, j’éprouve le besoin, pour continuer le travail, de puiser des forces dans les beautés de l’Italie ; pays dans la littérature duquel je ne serai désormais plus un étranger, grâce aux efforts du traducteur. La remarquable faculté de compréhension du professeur Levi-Bianchini garantit une fidélité de reproduction dont tout auteur n’a pas la chance de pouvoir jouir. Je pense que la psychanalyse mérite l’attention des médecins et des personnes cultivées en générai, parce qu’elle établit une relation étroite entre la psychiatrie et les autres sciences humaines. J’ai essayé d’en donner une description plus générale dans un article de la revue Scientia (Bologne, 1913). Vienne, 1915, Freud.»

07-11-1914 Freud à Hermann Struck

A HERMANN STRUCK

Vienne IX, Berggasse 19, le 7 novembre 1914.

Très honoré Monsieur,

J’ai constaté avec admiration que vous preniez très au sérieux votre travail à mon portrait. Sans doute est-ce là votre façon habituelle de travailler.

J’attends avec grande impatience les commentaires que vous m’avez promis sur Moïse. Comme je ne les ai pas encore reçus, je ne veux pas attendre davantage pour vous renvoyer les épreuves et vous écrire cette lettre. Je m’empresse de vous dire, avant même d’avoir pris connaissance de vos commentaires, que je me rends parfaitement compte du défaut fondamental de mon travail : avoir voulu considérer l’artiste d’une façon rationnelle, comme s’il s’agissait d’un chercheur ou d’un techni­cien, tandis que l’on a affaire à un être d’une espèce particu­lière, à un être supérieur, autocrate, impie et quelquefois tout à fait insaisissable.

Un petit livre que j’ai écrit sur Léonard de Vinci (1) ne sera sans doute pas de votre goût. Il présuppose que le lecteur ne devra pas être choqué par les questions homosexuelles et que les chemins tortueux de la psychanalyse lui sont familiers. L’ouvrage est d’ailleurs aussi à moitié romancé. Je ne voudrais pas que vous jugiez par cet exemple de l’exactitude de nos autres découvertes. Je vous envoie en même temps sous bande une petite chose( 2) qui a trait du reste à un autre art.

Voici maintenant les observations critiques que vous m’avez demandées (j’y ai amalgamé celles de ma femme et d’autres personnes). Elles n’ont été rendues possibles que par votre remarque suivant laquelle nous pouvions être assurés de notre incompétence. Autrement, je n’oserais faire aucune sorte de critique. Je suis moi-même, sans aucun doute, le plus incom­pétent de tous. Si, malgré tout, vous tenez à connaître mon opinion, j’espère que vous accepterez de bonne grâce les quel­ques réflexions suivantes. Votre gravure à l’eau-forte me sem­ble être une ravissante idéalisation. C’est à ce portrait que je voudrais ressembler et je suis peut-être en train d’y parvenir mais, en tout cas, je me suis arrêté en chemin. Tout ce qui chez moi est ébouriffé »et anguleux, vous l’avez ondulé et arrondi. A mon avis, il y a un élément accessoire qui nuit à la ressem­blance : la façon dont vous avez traité mes cheveux. Vous avez placé la raie d’un côté, alors que d’après le témoignage même de la lithographie, je la porte de l’autre. De plus, la naissance des cheveux prend chez moi sur la tempe une forme plutôt concave. En l’arrondissant vous en avez beaucoup embelli l’aspect…

Il est fort probable que cette correction était intentionnelle. Je considère donc cette gravure comme très flatteuse. Elle me plaît davantage chaque fois que je la regarde.

Mes rapports avec la lithographie sont moins plaisants. Je suis entièrement d’accord pour l’élément juif dans la tête, mais il y a quelque chose d’autre que je ne reconnais pas. Je pense que cela tient à l’ouverture exagérée de la bouche, à la barbe pointée en avant et dont les contours extérieurs sont trop accusés. En essayant de découvrir d’où pouvaient venir ces traits je me suis souvenu de cette belle et maléfique orchidée, l’Orchibestia Karlsbadiensis que nous avons partagée. Cela donnerait donc une figure composite (pour parler comme dans L’Interprétation du rêve) : juif et orchidée!

Me voici arrivé à la fin de mes remarques et je me recommande de nouveau à toute votre bienveillance. Quand vous m’enverrez les épreuves achevées, je vous en serai très reconnaissant, mais ma reconnaissance restera provisoirement platonique.

Peut-être aurions-nous mis à profit tout autrement notre réunion à Karlsbad, si nous avions pu soupçonner qu’elle se terminerait si brusquement et que le revoir resterait si impro­bable.

Ma femme me prie de vous envoyer son meilleur souvenir, auquel je joins le mien

Votre très dévoué Freud.

(1) Voir aussi la lettre du Ier octobre 1911.

(2) Il s’agit probablement de l’essai sur la Gradiva de Jensen (voir aussi note de la lettre du 26 mai 1907).


03-11-1914 Ferenczi à Freud

Fer

INTERNATIONALE ZEITSCHRIFT FÜR ÄRZTLICHE PSYCHOANALYSE Herausgegeben von Professor Dr Sigm. Freud Schriftleitung : Dr. S. Ferenczi, Budapest, VII. Elisabethring 54/ Dr. Otto Rank, Wien IX/4, Simondenkgasse 8 Verlag Hugo Heller & C°, Wien, L Bauernmarkt N° 3

Abonnementspreis : ganzjährig (6 Hefte, 36-40 Bogen) K 21.60 = MK. 18.

Bp (!) Papa, le 3 novembre 1914 A

Cher Monsieur le Professeur,

Cette fois, quelques lignes seulement, en hâte, avant tout pour vous remercier de votre aimable lettre — et pour vous demander de bien vouloir tout m’adresser, à partir de maintenant, à la caserne (Caserne du 7e Régiment des Hussards Honvéd, Papa).

J’ai passé le dimanche à Budapest ; Ignotus m’a accompagné jusqu’à Papa, et il est resté ici une journée. Il veut tout essayer pour obtenir ma mutation à Budapest. J’ai eu des difficultés de logement (j’ai failli écrire «saletés» (de logement) *), voilà pourquoi je ne suis pas arrivé à travailler. Peut-être y parviendrai-je à partir de maintenant !

La possibilité même de votre venue m’a réjoui. Dès le deuxième jour après mon arrivée ici, le nom de « Freud » est apparu soudain sur la liste des étrangers à l’Hôtel « Griff ». J’ai couru à la chambre n° 10 — j’ai immé­diatement reconnu votre petite serviette, et je suis allé à votre recherche. Le portier me fit alors comprendre mon erreur.

Salutations cordiales de votre Ferenczi

A. Les lettres Bp sont barrées et remplacées par Papa.

* Jeu de mots intraduisible entre schwierig (difficile) et schmierig (barbouillé).